LA LUTTE POUR L'IDEAL
I. Dans la mesure où l'homme s'est élevé à une existence digne de lui, à la lutte pour la vie se joint la lutte pour l'idéal.
Ne demander qu'à satisfaire tranquillement les besoins de la vie animale, tenir la terre pour une chose excellente parce qu'elle procure cette satisfaction, c'est renoncer par le fait même à la dignité d'homme.
Mais celui qui assigne à la vie une fin meilleure, celuilà élève son regard plus haut que les réalités sensibles de la vie de chaque jour et se forme, en ce sens, des convictions dont la vérité et la certitude ne sauraient lui rester indifférentes. Le domaine des sens se restreint : l'homme grandit avec ses aspirations plus nobles, et ces aspirations le conduisent à Yidéal.
L'idéal, qu'est-ce donc? L'idéal s'étend plus loin et plus haut que le domaine immédiat des sens; l'idéal est une perfection d'où dérivent les réalités qui nous entourent; elles l'atteignent en quelque façon par leurs sommets, elles y tendent dans leur ensemble. C'est une lumière supraterrestre qui donne même aux moindres détails de la vie une clarté plus grande, une sorte de consécration.
Les réalites immédiates de la vie sont si prosaïques, triviales, imparfaites, insuffisantes ! Tout homme qui pense, tout cœur un peu noble, aspire donc à l'idéal.
2. Tous les hommes qui pensent se sentent poussés vers l'idéal par une nécessité de nature : mais tous ne sont pas d'accord sur ce qu'il faut appeler l'idéal.
Aujourd'hui, pour le monde, l'idéal est la complète jouissance des satisfactions sensibles, la vie rendue aussi agréable que possible ici-bas. L'utilité matérielle, telle est la grande idole à laquelle il faut consacrer toutes ses forces et tous ses talents. Ce bel idéal a pour résultat de donner aux efforts de l'activité humaine une importance plus haute, en tant que ces efforts sont aptes à assurer le bonheur matériel de la société. ,
Sur quoi repose cette manière de voir?
Les uns disent : Le monde n'est que poussière et hasard. Grâce à une adaptation mécanique, c'est-à-dire grâce au hasard, l'animal est sorti du limon et l'animal a fini par s'épanouir dans l'homme. L'homme n'est qu'un animal perfectionné; au-dessus comme au-dessous de lui, il n'y a rien. Donc l'idéal consiste en la plus grande somme possible de bien-être matériel.
Certains défenseurs de cette doctrine ont trouvé leur chemin de Damas, la lumière d'une autre science les a pénétrés. Non, déclarent-ils, il n'en va pas ainsi : l'homme est quelque chose de plus qu'un peu de boue, et le monde n'est pas simplement le jeu d'un hasard aveugle. Disons donc plutôt : Ignoramiis; l'homme doit procurer le bien-être à sa nature animale, nous le savons, nous le reconnaissons; mais y a-t-il un au-delà? Nous ne le savons pas; ce que touchent nos mains, ce que nos sens perçoivent, voilà tout le domaine de la science.