LA RELIGIOSITE MODERNE IS
sac d'argent. Tous les hommes n'ont pas les mêmes besoins ni les mêmes aptitudes. « Remplis ton cœur, si grand soit-il, et si ce sentiment te rend complètement heureux, appelle-le comme tu voudras; appelle-le bonheur, cœur, amour, Dieu ! Je n'ai pas de nom à lui appliquer. Le sentiment est tout; le nom est son et fumée, éclat du ciel recouvert d'un nuage. »
La religion 'moderne est « humaine » et rien qu'humaine. Il n'est rien au-dessus de l'homme. Cette religion satisfait les besoins humains. Que feront donc les paysans, les ouvriers et les artisans qui n'ont ni temps ni argent pour se donner des plaisirs ? Pour eux la vie est si monotone, si triste ! 11 f:iut, dès lors, que le peuple soit religieux, il doit oublier dans de douces illusions que le poids de la vie est insupportable.
Et même pour les classes riches et cultivées, il y a des heures pénibles, où l'on a besoin d'une émotion sacrée. L'âme se sent poussée à s'abandonner silencieusement, mais intimement, au surnaturel, tel que nous pouvons nous le représenter d'après nos nécessités. Comment vivre sans cette ivresse du sentiment, qui a quelque chose de divin, qui s'agite et bouillonne en nous et tait de nous des rêveurs heureux?
La religiosité moderne est l'indépendance de l'esprit, par conséquent elle est acceptable pour tous les hommes. Dès lors qu'elle renonce à tous les enseignements et à toutes les affirmations, elle est affranchie de tout dogme ; sur aucun point elle ne s'oppose à la libre pensée ni au libre examen. Il n'est pas nécessaire d'avoir une conviction déterminée, encore moins de l'exprimer. La satisfaction de tout instinct égoïste, fût-il même déshonnête et cruel, est permise. Cette religiosité a, il est vrai, une règle morale ; la voici : Garde l'apparence extérieure et
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les convenances du moment. Pour le reste, elle biffe d'un trait les dix commandements. La polygamie et la communauté des femmes sont permises ; toutefois, il y a encore certaines convenances extérieures, dont il faut tenir compte, comme l'enseignent aux masses le théâtre et la littérature. Et pourquoi n'en viendrions-nous pas à l'anthropophagie ? La science moderne nous permet d'espérer qu'un jour, avec la chair du prochain, nous nous incorporerons ses vertus et ses talents.
2. On ne saurait croire quelle somme d'esprit nos sophistes ont gaspillée pour substituer un autre fondement à ce sentiment religieux qui naît de la connaissance d'un Dieu personnel et surnaturel.
Les uns voient dans la religion une coutume vaine qui s'est formée par l'usage, un idéal chimérique.
D'autres font de l'inconnaissable ou de l'obscurité même l'objet de leur culte religieux.
D'après Tyndall, l'homme doit avoir une religion, parce qu'il éprouve le besoin d'étendre par la poésie et par le rêve le domaine accessible à sa connaissance.
D'après Spencer, le sentiment religieux doit trouver sa satisfaction dans le culte formel du scepticisme, c'est-àdire dans la conscience d"une absolue et totale ignorance.
D'après Mill, la religion est le culte de l'humanité, l'amour de toute l'humanité, le désir profond du mieux universel.
D'autres voient la vraie religion dans le travail prosaïque qui contribue à augmenter le bien-être corporel.
Selon la doctrine du panthéisme, la religion est le vif sentiment de l'universel, au gré de chacun, ou même la conscience que l'on a de l'absolu.
La religion est le culte du beau, et l'on tient puur beau
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tout ce qui charme ; la religion est la considération poétique de la nature. Il ne peut être question de devoirs réels, de vertus que l'on doive pratiquer par religion. Dès lors pas de responsabilité morale. Tout est disposition, jouissance, sentiment, inclination du cœur. Et de même que la religion est une jouissance esthétique, de même toute jouissance esthétique est religion.
Le monde moderne découvre sa religion même dans les animaux; le chien est religieux parce qu'il se sent dépendant. Dans l'homme comme dans l'animal, la religion est sans but, sans vérité intime, sans objet correspondant; quand le sentiment religieux existe, il cherche sa satisfaction et la trouve dans de vaines chimères, d'une façon ou d'une autre.
Le matérialisme se demande si cette fiction maladive d'une religion suprascnsible doit être tolérée ou non. Les uns disent non, les autres oui, mais seulement comme acte privé.
D'autres (les déistes) estiment hautement la religion et déclarent qu'une religion sans un Dieu personnel est une absurdité. Mais ce Dieu est nonchalant; il n'a souci ni du monde ni de la moralité. L'essence de la religion déiste consiste à jouir de la vie, à obéir au noble instinct de l'amour qui embrasse des millions d'êtres, qui embrasse le monde entier, et à prendre part, dans la mesure des besoins de son âme, à la forme extérieure du culte religieux dans lequel on est né et on a été élevé, pourvu que la chose ne soit pas trop gênante ou ne cause pas des préjudices financiers trop considérables.
D'autres encore ne voient dans la religion qu'un frein pour le peuple sans éducation ; les gens cultivés n'ont pas besoin de religion.
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3. Le « christianisme » moderne ne diffère pas essentiellement de la religiosité de l'incrédule ; il règle sa piété d'après les besoins de son cœur. C'est un christianisme bienfaisant, d'accord avec les sentiments intimes de la nature humaine, plein de vagues langueurs. S'il est vrai ou faux, peu importe.
Tel est l'égarement moderne ! On ne demande plus : A quoi suis-je tenu envers Dieu par une nécessité morale, en vertu de ma nature ? On demande : Que réclament les sentiments poétiques de ma nature ? Dieu n'est plus l'être premier et suprême. L'homme a détrôné Dieu pour rapporter toute chose à soi.