LA LUTTE POUR LIDHAL
Et si le penseur a l'intime conviction que la nature humaine n'est pas seulement animale, que l'élément spirituel qui est en elle la pousse avec une puissance irrésistible hors des limites du monde sensible, on lui répond pour le consoler : Employez votre imagination et dirigez vos rêves à vous forger un idéal qui vous plaise, à votre goût et selon vos besoins; ou bien adoptez quelqu'une des rêveries déjà admises; le rêve est toujours le rêve; il n'a pas d'autre résultat que de vous constituer un idéal qui satisfasse les besoins individuels de vos facultés, sans vous empêcher de goûter les douceurs de la vie animale.
Mais jusque chez nos modernes amis de la civilisation, on a constaté que l'homme qui réfléchit ne peut se contenter d'un idéal rêvé; toujours et partout l'esprit humain aspire à la réalité. « Vertu, tu n'es qu'un mot », disait Brutus mourant dans les plaines de Philippes.
3. De nos jours, on a cru trouver des expédients. Du haut de nombreuses chaires, on enseigne le monisme (panthéisme), c'est-à-dire une doctrine d'après laquelle la divinité est la seule source de l'idéal. Mais cette divinité, c'est le monde lui-même, le monde avec l'homme pour couronnement, avec l'homme pour y refléter excellemment l'unique essence divine.
Cette divinité, hélas ! s'est mise bien souvent en désaccord avec elle-même; elle fréquente les hôpitaux, les prisons et les maisons de correction ! Décidément, il est difficile d'y reconnaître la source de l'idéal. Si l'homme n'a pas un Dieu au-dessus de lui, il est lui-même Dieu; alors c'est le manque de conscience et l'inconscience sous toutes leurs formes; c'est la justification du plus honteux égoïsme; c'est l'erreur mise au même rang que la vérité.
le vice égalé à la vertu ; et tout ce qu'on nomme civilisation n"est plus qu'un voile destiné à couvrir une abjecte corruption.
Autre tentative : on a voulu donner à certaines idées et à certaines choses du domaine terrestre l'apparence d'un brillant idéal ; on a vanté l'aptitude aux affaires, la science, l'idée d'Etat ou de patrie, la grandeur du caractère, la philanthropie, la culture littéraire et intellectuelle.
Ces choses ont leur prix, mais à la condition de dériver de la source du vrai, du beau et du bien ; à la condition d'avoir leurs racines dans la vérité réelle. Les arrache-t-on du sol qui doit les nourrir, on n'a plus que des fleurs fanées et flétries. Jamais la prose de la vie animale n'a pu communiquer à ces biens une valeur réelle et durable. Jusqu'à présent, la recherche du véritable idéal a été vaine.
4. Tout autre est la notion que le christianisme a mise en pleine lumière. Là, l'homme cherche le principe de l'idéal dans un être qui, affranchi de toute limite et de toute imperfection, est distinct du monde et supérieur au monde. 11 cherche cet idéal non dans un rêve plus ou moins noble, mais dans une réalité à la connaissance de laquelle le chrétien s'élève sur les ailes de la pensée. Cette réalité que la nature entière atteint, c'est le Dieu personnel, créateur du ciel et de la terre.
Jamais l'homme n'étouffera cette pensée d'un Etre suprasensible, d'un Etre éternel et divin. En vain vous tourneriez vers la terre ce flambeau éclatant : sa flamme s'élève toujours vers le ciel.
Là, nous voyons dans la création un livre que Dieu a écrit de sa main et dont chaque page renferme une leçon importante. 11 ne suffit pas de voir les lettres du livre
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pour en comprendre l'enseignement : il faut pénétrer le sens caché sous les apparences.
De cette source découle l'idéal suprasensible, surnaturel, qui pénètre toute existence, l'existence de l'homme en particulier. La vie terrestre n'est plus le bonheur auquel nous sommes exclusivement destinés ; elle est la voie qui conduit au bonheur. Les beautés et les biens de cette terre ne sont plus que des fleurs semées sur la route pour nous charmer, mais non pour nous retenir dans notre marche. Les souffrances d'ici-bas doivent servir à détacher notre cœur des biens passagers et à augmenter en nous les biens divins. C'est Dieu qui a réglé les conditions de l'existence, les vocations diverses, les multiples relations. En toutes choses, même dans les moindres détails, on voit la sainte volonté de Dieu. Amour de la patrie, aptitudes et talents, activité, occupations, tout emprunte sa valeur à cet idéal suprême.
Et cette source ou plutôt cet océan sans limites du véritable idéal, ce Dieu si grand et si bon, il est venu à nous, il s'est mis à notre portée en Jésus-Christ. Là, nous avons non seulement le Dieu, mais l'homme idéal, et, comme le soleil pénètre et illumine les gouttelettes de rosée, il fait resplendir au cœur des saints, au cœur de la multitude des chrétiens un idéal que le monde ne saurait donner. Pour demeurer parmi nous, le Christ a fondé l'Eglise, dans laquelle et par laquelle il continue son œuvre dont la merveilleuse influence s'étend jusqu'au domaine de l'art.
Tout ce qui passe n'est qu'une apparence ; l'inaccessible devient ici saisissable, l'indescriptible est ici réalisé.