LES SEMI-RATIONALISTES DUPES PAU CE PHILOSOPHE. -I
Il est vrai que le même auteur nous avait donné M. Cousin pour un converti fini, et même pour un jésuite, ou peu s'en faut, car il a dit : « Évidemment M. Cousin a 7-eçu des Impressmis iiouvelles ; il s'es I « mis à reviser toutes ses doctrines, et les a soumises à un vraitra- « rail d'épuration. Il a fait un nouvel ouvrage, ou, mieux encore, il a « refait un de ses anciens ouvrages ( Dio Vrai, du Beau et du Bien), « afin qu'on aperçût mieux la différence entre le philosophe d'autre- « fois et le philosophe tel qu'il veut paraître aujourd'hui (1). Les « leçons d'alors, il les donne sévèrement corrigées., et nous pouvons « dire notablement corrigées, souvent même fondamentalement « changées, quoiqu'il n'ait j)os eu la générosité d'en convenir (2). « Dans ce nouveau volume, la plupart {pas tous) des écarts {petits « écarts, comme on le sait) qui avaient le plus alarmé {apparem- « ment bien à tort) la foi de l'Église, ont ét4 soigneusemeyit évités: « les erreurs signalées ont été , la plupart [pas toutes, encore une « fois) effacées, et souvent éloquemment réfutées. (Valeur de la raison, « pag. 457). »
II est vrai que cet auteur a appuyé cette appréciation du nouvel ouvrage de M. Cousin sur des textes et des renvois du même livre, et en a conclu que Villustre chef du rationalisme français n'est plus/)cm-
que d'entendre dans la bouche d'un prêtre, la qualification àVtlustre donnée au clief d'une si grande hérésie.
(i) « Dans le livre de M. Cousin, du Vrai, du Biad et du Bien, nous n'avons « vu qu'une tentative pour sauver la philosophie universitaire de la déroule que « l'auteur avait lui-même éprouvée, et pour lui conserver une position iudépen- « dante de la religion et supérieure à elle. Et comme, en réalité, M. Cousin ke « RÉTRACTAIT PAS SES ERREURS fondamcntalcs , dont la plus dangereuse est de « croire le monde une conséquence nécessaire de Dieu — ce qui est la négation ■< de la liberté divine, — nous avons conseillé à nos amis d'attendre un nouveau « travail (ils attendront bien longtemps encore) du chef de l'école éclectique, « pour lui prêter l'aulorité de leurs éloges, qui pourrait être pris pour une approuhation.» C'est ainsi que s'est exprimé M. Lourdoueix dans la Gazette de France. Voilà donc un journaliste voyant plus clair que notre théologien dans le livre du f^rai et dans les intentions qui l'ont inspiré.
(2) Comment cette particularité, qui vous a frappé, ne vous a-t-elle pas fait ouvrir les yeux, et ne vous a-l-elle pas fait hésiter à signaler ces corrections et ces cliangements ? Est-ce que des corrections et des changements dont on n'a pas te courage de convenir, et qu'on veut faire, en quelque sorte, passer comme inaperçus, ont le moindre droit à ce qu'on les croie sincères? Convenez donc que, au moins ici, votre affection, votre tendresse pour le ratiorialisme et ses illustres chefs, a trompé votre sagacité.
454 ni« APP. MGR DE POITIEBS ET M COUSIN.
théiste, n'est plus fataliste, u'est plus matérialiste, n'est plus même rationaliste (sic). Mais il n'a pas tardé, le brave homme, à s'apercevoir Cjue, dnus cette apologie de V illustre chef du rationalisme français, il n'avait pas compté avec cet esprit d'hypocrisie qui fait le fond de la philosophie aussi bien que de la politique moderne, et qui a produit les comédiens de toutes les nuances de la première moitié de ce siècle. Il n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il avait eu tort d'oublier que, bien souvent, l'erreur prend le masque de la vérité, pour donner le change à ses adversaires, endormir leur zèle, diviser leurs forces et paralyser leurs combats. 11 n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il avait été trop simple et trop confiant de prendre pour des hommages sincères à la religion certaines expressions chaleureuses (1) de son client, et qu'il s'était trop hâté de se douter que, par son \\\x& du Frai, etc., M. Cousin allait rentrer dans la voie de la rérité !
Pondant que son trop crédule défenseur écrivait la plaidoirie susiudiquée, M. Cousin publia une seconde édition de ce même livre, où il eut l'air de rétracter ses rétractations, ce qui obligea son trop courtois apologiste de rétracter, lui aussi, ses éloges, dans cette espèce de palinodie dont il les accompagna : « INIalheureusement , a-t-il dit, ce
(i) Parmi ces paroles, adressées aux jeunes gens, qui ont trompé le panégyriste de M. Cousin, ont surpris sa crédulité et l'ont extasié, se trouvent cellesci : « Vous mesurerez vos progrès en philosophie par ceux de la TENDRE VÉ- « NÉRATION que vous ressentirez pour la religion de l'Évangile {Du Frai, etc., « Avant-propos). » Cependant ces paroles sont Irop claires; le philosophe y montre trop distinctement le bout de l'oreille pour qu'on puisse s'y Iromper. La religion de lÉvangile y est présentée comme un objet de tendre vénération, ce que le rationalisme n'a garde de contester, mais non comme un objet devant lequel on soit obligé de plier son front, et d'accepter en captivant Yintellect en hommage de la foi. La religion de l'Evangile y est présentée comme un bon et beau système de philosophie humaine, qu'on peut plus ou moins tendrement vénérer et aimer, et non comme une révélation divine à laquelle il faut se soumelire. C'est toujours cette philosophie séparée qui, comme un autre auteur semi-rationaliste nous l'a dit, refuse toujours au christianisme sa foi, son amour et son oBKissANCE FILIALE, ct q'u mcmc Se fait de ses lumières un rempart contre cette religion (sic). C'est là le langage de tous nos incrédules , pour lesquels Jésus- Christ est un être admirable, digne de la plus tendre vénération, sans que poiu' cela il soit un Dieu qu'il faille adorer; dont la religion est sublime sans que pour cela elle soit une religion divine qu'il faille croire. Il faut bien être semirationaliste pour voir un hommage à la religion dans ces fallacieuses paroles, qui ne sont, au fond, qu'une insulte et un blasphème poli coutre la religion !
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« doute (du retour de M. Cousin au vrai) s'est BIENTOT ÉVANOUI. « M. Cousin, j)i'(f^sé de donner une seconde édition, a éprouvé le be- « soin d'expliquer sa pensée et de nous dire comment et à quel titre « la philosophie, selon lui, doit respecter la religion, quels rapports, « enfin, existent entre la raison et la foi, entre la philosophie et la théoce logie. Or, à ses inemières paroles, qui pouvaient paraître acceptais. Mes ou au moins tolérables (1), voici ce qu'il ajoute, nous ne sa- « vous pas sous quelle mauvaise inspiration (2). Après avoir élevé « bien haut la morale et lesdogmesdu christianisme, ildit : «L'alliance « de la vraie religion et de la vraie philosophie est donc à la fois na- « turelle et nécessaire ; naturelle , par le fond commun des vérités « qu'elles reconnaissent; nécessaire, pour le meilleur service de Thu- « manité. La philo.^ophie et la religion ne diffèrent que par LES « FORMES, qui les distinguent sans les séparer. Un autre auditoire, « d'autres formes et un autre langage. ï) —Ainsi, et à s'en tenir aux « termes, VOILA DE NOUVEAU LE RATIONALISME PUR, voilà « la philosophie pouvant donner le même l'ond de vérités qu'enseigne « la religion... M. Cousin reconnaît que l'enseignement de la philo- « Sophie pourrait bien être moins utile et moins efficace que celui de « la religion... Mais, après tout, ce qu'elle enseigne aux esprits d'élite, « c'est ni plus ni moins ce que la religion enseigne au peuple ; la reli- « gion ne jwssède rien que nej)ossède la philosophie: plus de mys- « tères dus à la révélation, plus de vérités surnaturelles. M. Cousin « a-t-il compris toute la portée de cette seconde édition (3), SI DIF-
(i) Le semi-rationalisme n'est pas difGcile lorsqu'il s'agit du rationalisme.
(2) Comment! -vous ne savez pas sous quelle mauvaise inspiration M. Cousin a rétracté ses rétractations? Vous êtes maîtres dans l'école rationaliste, et vous ne savez pas ce qui s'y passe? Les quelques phrases, quoique bien maigres, par lesquelles votre philosoplie chéri a eu l'air de modifier son langage d'autrefois sur certains points, auraient porté le trouble dans toute la coterie dont il est Villustre chef; on lui aurait reproché d'avoir renié son passé; on l'aurait sommé de faire amende honorable, et le bon chef de la promettre. Voilà peut-être pourquoi il s'est pressé de faire une seconde édition, et a éprouvé le besoin d'expliquer sa pensée. Nous ne donnons pas cette explication comme certaine, car nous ne savons pas que les choses se soient passées absolument ainsi; nous la donnons comme plausible; car c'est là ce qui arrive aux chefs de sectes, même philosophiques.
(3) Cette question est une impertinence gratuite que vous faites à votre ilustre chef. C'est précisément parce qu'il a compris toute la portée et même la
nécessité (dans sa position) de cette seconde édition, qu'il l'a faite.
456 Ml'" APP. MGR DE POITIEKS £T M. COUSIN.
«Ff.RElN'TE DE LA PREAIIÈRE, si elle ne lui est pas contraire? « Est-ce REPENTIR d'avoir (Cohord trop bien dit (()? Est-ce igno- « rance des vérités chrétiennes (2)? Est-ce hostilité (3)? Est-ce bonne « foi (4)? {De la Valeur^ etc., page 460). »
Ainsi, de l'aveu du bienveillant apologiste de M. Cousin, cet illustre chef du raiionalisme français aurixit, dans la seconde édition de son livre (en 1836), si différente de la première, si elle ne lui est pas contra ire, rétracté tout ce qu'il avait paru avoir rétracté daus la première; il serait revenu de nouveau au rationalîstnepur; il regarderait toujours la philosophie comme se suffisant à elle-même, en dehors de toute religion ; il aurait fait bon marché de tous les mystères , de toutes les révélations, de toutes les vérités surna turelles du c/iristian isme qu'il avait élevé; il ne l'aurait exalté que comme un enseignement philosophique dont, à la rigueur, on peut se passer, et non comme la religion uniquement vraie et divine , à laquelle il faut se soumettre. Il n'aurait pas, au fait, épuré ni sévèrement corrigé ni fondamentalement changé ses doctrines, puisqu'il aurait lui-même épuré ses épurations, corrigé ses corrections, et changé ses changements; il n'aurait, au fait, ni effacé ni éloquenunent réfuté ses erreurs, puisqu'il aurait effacé lui-même ses effaçures, réfuté lui-même ses réfutations.
Mgr de Poitiers était donc bien fondé à tracer l'horrible tableau que voici de l'esprit et de la philosophie de M. Cousin : «L'organe le « plus célèbre du philosophisme moderne, dans la préface des éditions e multipliées qu'il nous donna de ses premières œiwres, ne fait pas « difficulté d'affirmer qu'il n'a rien désavoué de ses précédents éc7'its. . . « Nous avons lu avec la plus sérieuse attention toutes les productiom « rajeunies de cet écrivain ; nous nous sommes reporté à la plupart « des publications vieillies auxquelles ses innombrables retours sur « 5071 propre passé renvoient à chaque instant le lecteur. Nous con- « fessons bien volontiers que le livre de ses rétractations est encore « à faire ; car, s'il a beaucoup retouché, il n'a rien rétracté. Nous « reconnaissons hautementque, malgré miUe pi'écautio7is delangage,
(i) Pas du repentir tout à fait (parce qu'en vcrité il ne s'était pas donné le tort d'avoir trop bien dit), mais quelque chose qui en a eu l'air.
(2) Vous n'avez pas besoin de le demander. Tous deviez savoir que ces illustres chefs, qui savent tant de choses, ne savent cependant pas le calérhisnic.
(;>) Vous y êtes.
(/,) Quelques-uns disent : Oui, d'autres disent : Non ; et adituc suhjudice lis est.