‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 99 sur 108 · LEUR CONVERSION EST TRES-DIFFICILE · texte numérisé non relu

LEUR CONVERSION EST TRES-DIFFICILE

pour les faux docteurs et les maîtres de toute impiété, les traditionalistes ne marchent au fond que sur les traces du divin Sauveur, des apologistes et des Pères de l'Église. Leur zèle, à l'égard des soi-disant philosophes, est donc tout à fait évangélique, tandis que celui de leurs adversaires ne l'est point du tout.

§ 2. Orgueil satanique de nos rationalistes, qui les empêche de se convertir. — Ce n'est pas en les caressant, mais en les frappant qu'on peut les réduire. — Hypocrisie de leurs avances à la religion. — Preuves qu'ils en sont toujours à la pensée sacrilège de ne s'allier avec elle que pour la dominer et la perdre.— Insultante et superbe manière dout ils ont répondu aux concessions que leur a faites le semi-rationalisme. — Très-probablement ils ne se convertiront jamais .

Ajoutons enfin que la prétention des semi-iationalistes, de convertir les philosophes par les procédés qu'ils suivent , est une illusion étrange, une véritable plaisanterie. D'abord , il ne se fait de couversion que par la grâce, et la grâce ne pénètre pas dans un esprit rempli d'orgueil, pétri d'orgueil, et ne respirant que l'orgueil. Complètement dépourvus de science et de vrai savoir, nos malheureux philosophes en sont là; tous leurs écrits n'exhalent qu'un parfum désagréable d'orgueil. L'un d'eux a dit : « Si je me confes- « sais, je rendrais mon confesseur fou d'orgueil de m'avoir entendu « en confession. « Un autre vient de nous dire en toutes lettres ; « Dans mes déceptions , rien ne m'était personnel ; je travaillais « pour l'humanité , j'ai été déçu dans l'hunianité. Que Dieu l'assiste, a l'homme n'y peut rien (Lamartine, Cours lamilier). » Eh bien, en qualité de nouveaux messies, de sauveurs, de pédagogues de llmmanité, quahté qu'ils se sont tous, comme on l'a vu, modestement attribuée dans la cause du rationalisme et du progrès social, ils ont eu la même pensée, et l'ont à peu près exprimée de la même façon. Ils n'auraient travaillé que j)our Vhumonîté, et si, malgré leurs longs et pénibles travaux (1), l'humanité n'a pas été sauvée par eux, c'est qu'ils ont été déçus dans l'humanité, c'est que l'humanité leur a manqué! Et il ne leur est pas venu à l'esprit de se demander à eux-mêmes s'ils ont usé, comme ils le devaient, du talent que Dieu leur avait donné; si, par leurs doctrines rationalistes, idéalistes, panthéistes , athées, et par la guerre acharnée qu'ils ont faite à tout principe d'autorité, en politique et en religion, ils ont été les instruments du bien, ou plutôt

(i) Qui n'étaient pas, du reste, sans quelque petit dédommagement pour la vanité et pour la bourse (voyez les Philosophes salariés).

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les artisans d'une œuvre funeste ; si ce n'est pas l'humanité qui a déçue en eux, plutôt qu'eux dans t humanité , et si cette humanité n'aurait pas à leur demander un compte sévère du rôle qu'ils ont joué, pendant tant d'années, dans les tristes drames religieux et politiques de leur patrie ! Ce sont donc des hommes dun orgueil élevé à sa plus haute puissance, éclatant par toutes ses démences, et d'un aveuglement descendu au dernier degré de sa profondeur. Or, point de grâce, point de salut pour l'orgueil, et moins encore pour un orgueil pareil.

Par la manière dure et sévère qu'il a constamment employée avec les pharisiens, le divin Sauveur nous a appris encore que, comme on ne brise pas une pierre, en répandant de l'huile dessus, mais en frappant dessus à coups redoublés; de même, s'il y a un moyen de convertir des esprits endurcis par l'orgueil , et par l'aveuglement qui en est la suite, ce n est pas de fermer les yeux sur les ravages causés par leur enseignement , d'excuser leurs erreurs , d'atténuer leurs crimes , de louer, d'honorer , de flatter leurs personnes. Cela ne fait au contraire que leur doimer de l'importance, renchérir sur la folle idée qu'ils ont d'eux-mêmes, et les affermir toujours davantage dans la fatuité de leur présomption. Mais c'est de les faire trembler, de les confondre, de les démasquer aux yeux du peuple et à leurs propres yeux, de leur faire toucher du doigt leur ignorance et leur culpabilité, et de les obliger à avoir honte d'eux-mêmes. Des hommes, comme ils sont appelés dans les livres saints, au front de courtisane qui ne sait 2)as rougir {frons meretricis noluisti erubescere. liierem., III), ne peuvent être ramenés qu'en leur faisant monter la rougeur au front, et non en augmentant le gonflement de leur cœur, cette hydropisie de l'orgueil qui les tue ! Ainsi, vous aurez beau faire, avec vos prévenances , vos politesses et vos flatteries, vous ne les convertirez pas. Si ]M. Thierry est sincèrement revenu au christianisme et est mort en chrétien, c'est qu'ayant donné dans des erreurs, il ne les a jamais systématiquement enseignées; c'est qu'ayant été incrédule, comme il y en a tant, par préjugé, par ignorance, par entraînement, et non par obstination, il n'a pas été pharisien, il n'a pas été philosophe.

« ]\Iais ne les voyez-vous pas, » reprennent nos adversaires, « ne les voyez-vous pas, ces philosophes dont vous pensez tant de mal, se rapprochant de vous, et ne s'effrayant plus ni de la soutane ni de la sacristie? Ne les entendez-vous pas témoignant des sympathies bien marquées pour le christianisme, et parlant de lui avec le plus grand respect? Ne les apercevez-vous pas travaillant à cimenter une alliance entre la raison et la foi, entre la philosophie et la religion ? Nier donc qu'une modilicatiou notable, une amélioration heureuse se soient

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opérées dans les sentiments aussi bien que dans le langage et la conduite des philosophes, c'est nier l'évidence; et cette modification et cette amélioration ne sont que l'œuvre des avances que nous leur avons faites et des ménagements que nous avons pour eux ! »

Illusion et déception que tout cela encore ! Avez-vous donc oublié que celui que vous avez nommé l'illustre chef du rationalishie FRANÇAIS a daigné « se féliciter et féliciter les soldats de la cause religieuse du mouvement indubitable, bien que tardif, qui les ramène à LUI ? » Ainsi, ce n'est pas lui, le chef du, rationalisme Jrançais, qui se serait rcqyproc/ié de vous, étranges soldats de la cause religieuse^ mais c'est vous qui vous seriez raj)prochts de lui. Ce n'est pas que le rationaliste serait devenu chrétien, mais c'est que vous autres, chrétiens, aiusi que nous vous l'avons prouvé par vos propres aveux, êtes devenus de vrais rationalistes. Ce n'est pas à vous à vous féliciter d'avoir attiré à vous le rationalisme, c'est au rationalisme à se féliciter, comme il s'en est félicité en effet, de voies avoir atti7'és cl lui. S'il y a eu changement, progrès, c'est à l'avantage du rationalisme, qui serait parvenu, dans vos personnes, à empoisonner des chrétiens; ce n'est pas à l'avantage du christianisme, qui, dans la personne du chef du rationalisme, aurait attiré à lui des philosophes. Vous auriez donc fait le miracle de Mahomet, allant, lui, à la montagne qui refusait de venir à lui. Vous êtes allés au rationalisme, puisque le rationalisme refusait de venir à vous, et voilà comment vous avez attiré à vous les philosophes. De quoi vous glorifiez-vous donc?

En parlant de la philosophie éclectique de M. Cousin, l'auteur DE LA Valeur de la raison a fait cet important aveu : « Si cette « philosophie éclectique, a-t-il dit, ne peut pas être l'ennemie du « christianisme {bonhovivie l elle l'est en effet); si elle en est plutôt « l'amie et l'alliée (pour la trahir, sachez-le bien) ; elle ne lui donne « pas non plus safoi^ son amour, son obéissance filiale; elle fait des « réserves à son égard, ou plutôt elle tient envers lui une sorte de « neutralité; parfois même elle se regarderait comme puissance « égale, et, à CE ÏITRE , elle proposerait un t7-aifé d'alliance. Il « faut donc voir en elle une PUISSAINCE, non-seulement distincte, « mais séparée. » Ainsi, de l'aveu du semi-rationalisme lui-même, le rationalisme cousiuien en serait toujours à se regarder comme une fuissance distincte, séparée du christianisme, et son ÉGALE, comme une puissance capable de faire avec lui xm traité d'alliance, et disant le vouloir pour ami et pour allié, mais faisant toujours les mêmes réserves à son égard, en faveur de sa propre neutralité et de son indépendance, et se gardant bien surtout de lui donner sa foi, son amour et son obéissance filiale. Or, si le rationalisme cousinieu eu est toujours

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là, OÙ est donc sa conversion au christianisme, même initiale , même en germe et enaf^parence? En quoi se serait-il rapproché du christianisme, si ce nesi dans Tintention fort peu loyale d'en être reconnu comme puissance, de lui faire accepter un traité d'alliance dont le résultat serait, pour le christianisme, de i*econnaître le rationalisme comme son égal, et d'abdiquer sa supériorité et sa divinité?

Le même chef du scmi- rationalisme , le candide P. Chastol, nous a révélé dans ces termes la pensée secrète de la philosophie de nos jours : « On sait avec quelle haine implacable les philosophes du « dix-huitième siècle attaquèreut la religion, au nom de la raison ; ou « sait aussi qu'ils semblèrent un moment triompher, et que la raison « divinisée fut proposée pour idole à un grand peuple. Depuis lors, la « philosophie continue de croire à son triomphe j, et en affecte la mo- « dération. Elle se fait un mérite de relever son ennemi vaincu , et « prend à son égard des airs de protection et de supériorité. Elle « ne parle plus d'anéantir la religion, mais elle PRÉTEIND A L'A- « VEJNIR LA DOîMIJNER. La raison désormais tient le sceptre du « monde, et son règne s'est inauguré sous le nom de rationalisme « {les Traditionalistes, etc., pag. 57). »

Ainsi, le semi-rationalisme lui-même reconnaît que la pensée constante, la résolution arrêtée de la philosophie actuelle est de tenir toujours dans sa main le sceptre du monde, de conserver son règne sous le nom de rationalisme, et de ne prendre, à l'égard de la religion, des airs de protection et d'amitié que pour lui prouver sa supériorité, et de ne Vépargner que pour la dominer. JN'est-ce donc pas le dernier excès de la simplicité, et même de l'étourderie, que de croire qu'avec des dispositions si insolentes et si perfides, la philosophie puisse jamais devenir l'allié sincère de la rehgion ?

Une alliance n'est possible qu'entre deux pouvoirs également indépendants. Mais entre le sujet révolté et son chef légitime, il n'y a d'autre alliance possible que l'acte de soumission et de dépendance de la part du premier à l'égard du second. La philosophie, au dernier siècle, s'est révoltée contre la religion, sa maîtresse et sa reine légitime. Dans le délire de son orgueil, elle se déclara indépendante de tout contrôle de rÉglise; elle ne voulut pluslque Dieu régnât sur elle par l'Église; xYolunius hnncregnare nq-ier nos {Luc.,\ix, 1 4). Elle lui a fait une guerre à outrance, elle a voulu l'anéantir; elle n'a pu y réussir. IMaintenant, elle veut bien consentir à ce que la religion vive, mais à condition que la philosophie lui donne des leçons, au lieu d'en recevoir d'elle, et de lui commander, au lieu de lui être soumise. Les choses réduites à ces termes, l'état de révolte, delà part de la philosophie, durant toujours, il n'y a pas d'union, de paix, d'alliance possibles entre elle et la reli-

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gion; car cette union, cette paix ne saurait s'établir que par un acte pur et simple de reconnaissance de l'autorité divine de la religion sur la raison humaine : c'est ce que la philosophie ne veut pas faire et ce que, dans les dispositions où elle se trouve, elle ne fera jamais.

Mais voici quelque chose de plus explicite. A toutes les avances, à toutes les concessions que le semi-rationalisme lui a faites, en fait de principes et de doctrines, le rationalisme absolu lui a répondu par les deux derniers ouvrages de M. Simon sur le Devoir et sur la Religion naturelle. Ces li\Tes, ainsi qu'on a pu le remarquer, ne respirent tous les deux que la négation complète du christianisme, en tant que nécessaire à l'homme pour s'élever à Dieu et pratiquer la vertu. Dans ces livres, il n'est question que de la religion naturelle et des religions; mais de la ï'e/Zg'io??, jamais. Le christianisme y est confondu ou mis au même niveau que le mahométisme et tous les cultes iaolâtres; le naturalisme y est présenté avec un sentiment de supériorité philosophique sur le christianisme. Dans le livre du Devoir, le philosophe rationaliste s'exprime ainsi : «Reconnaissons que ces quelques préceptes (octroyés par « lui à l'aide de sa raison) ne sauraient constituer un culte (à la bonne « heure ! ); ils ne suffisent à l'homme ni pour sa sanctification ni pour « sa consolation, ou, pour parler plus exactement, ils suffisent aux « âmes d'élite qui savent aimer qX. penser, mais le reste de l'huma- « nité a d'autres besoins. NOUS, PHILOSOPHES, qui n'arrivons à « Dieu que par la démonstration, nous sommes froids, tant que nous « démontrons; notre cœur ne s'échauffe que quand la dernière con- « séquence nous luit. Alors nous fermons le livre, et nous dominons « DE BIEN HAUT les mystiques qui ne font que rêver, car nous « avons la preuve. » Ainsi, nos philosophes (car l'auteur de cet étrange passage a parlé en leur nom, et personne parmi eux ne l'a désavoué ) ne sont à leurs propres yeux que les âmes d'élite, les seules qui savent aimer et penser ! Ainsi, nos philosophes se flattent que les quelques préceptes moraux qu'ils se sont fabriqués eux-mêmes leur suffisent pour les sanctifier et les consoler, tandis que ces mêmes préceptes ne suffisent pas au reste de Vhumanité qui, ne sachant ni aimer ni penser, a d'autres besoins. Ainsi nos philosophes, rien que pour être arrivés à Dieu par la démonstration et pour garder cette preuve de Dieu, se croient plus chauds de l'amour de Dieu et placés à une plus grande hauteur que tous les chrétiens, pour lesquels la preuve de Dieu n'étant venue qu'après la foi, et qui, ayant l'avantage de posséder en même temps la foi et la preuve de Dieu, ne font cependant que rêver et doivent rester sous la domination des philosophes.

Or, jamais que nous sachions, l'orgueil philosophique n'a été

.1,2 111= APP. MGR DE lOlTIi-RS ET M. COUS[N.

plus effrouté, ni n'est monté plus haut, ni n'a poussé plus loin la déraison et la démence. C'est ici encore de l'orgueil humain à faire envie à l'orgueil satanique ; c'est l'orgueil humain arrivé à son apogée. Voilà où on sont nos philosophes en matière d'orgueil. Essayez donc de convertir de pareils esprits à la foi , en les flattant ; vous y perdriez votre Ituile et votre travail. Vous arriveriez plus facilement à faire d'un noir un blanc, qu'à faire d'un de ces farceurs un chrétien ! Ce sont de ces hérésiarques, de ces chefs, de ces fondateurs de sectes nouvelles, de ces ardents apôtres et panégyristes de Satan, dont pas un ne s'est jamais converti! Ce sont de ces conversions, absolument possibles,— car il n'y a pas d'impie, de pécheur qui soit absolument inconvertissable; — mais ce sont de ces conversions qu'en effet on ne voit pas , qu'on n'a pas vues, et que très-probablement on ne verra jamais.

§ 3. Comédie jouée par M. Cousin et le semi-rationalisme avouant qu'il en a été dupe, en le croyant converti. — Mgr de Poitiers n'a donc pas calomnié M. Cousin en le dénonçant au public comme l'ennemi de la révélation chrétienne. — Scandale d'un prêtre semi-rationaliste prenant fait et cause pour le philosophe contre l'évêque; mensonges et absurdité de cette étrange apologie. — M. Cousin se reconnaissant coupable par son silence. — Le semi-rationalisme convaincu d'avoir joué de malheur dans ses procédés pour la conversion des incrédules.

Voyez, en effet, ce que, par les saintes industries et les ménagements délicats de son zèle , le semi-rationalisme a gagné sur celui que, par l'organe d'un de ses illustres chefs {l'auteur de la Faleur de la Religion, etc.), il a appelé l'Illustre chef du RAÏIONALISÎME français (1).

(i) C'est comme qui appellerait, par exemple, Liilher Villuslre chef du PRO- TESTANTISME allemand, et Calvin Villuslre chef du PROTEST .\NTISME suisse; car le RATIONALISME n'en est pas une hérésie moins grande et moins funeste que le PROTESTANTISME; mais, comme nous l'avons remarqué dans la Tradition, c'est le protestantisme lui même à sa dernière phase, à son apogée. C'est ainsi qu'en ont jugé le saint-siége, les évéques, et le souverainpontife actuel en particulier dans toutes ses allocutions , dans toutes ses encycliques, jusque dans celle qu'il vient d'adresser aux évéques d'Allemagne, où il dit : "11 se répand de nos jours une autre MALADIE NON MOINS DANGE- « REUSE (que le système de Vindijférence de toutes les religions), à laquelle <. l'orgueil et une certaine vanité d'où il procède ont fait donner le nom de RA- « TIONALIS.ME. » Ainsi, si ce n't-sl pas scandaleux, c'est au moins inconvenant

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