FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER
AVANT-PROPOS
Le vrai savoir consiste dans la vérité et l'importance des doctrines, plus que dans les avantages du style et la richesse de l'érudition. Celui qui sait donner à tout ce qu'il dit de l'intérêt, de l'attrait, de la variété, de la grâce, de la vie, ne possède que \'art de la parole^ et n'est que Littérateur. Celui seulement dont tout ce qu'il dit porte le cachet du Yrai et de l'Utile, possède la science de la parole^ et est le vrai Savant. L'union de ces deux qualités fait le Génie, mais elles ne se trouvent que très-rarement unies dans un même esprit. C'est pourquoi le génie est si rare, et saint Augustin, saint Thomas, Bossuet, sont demeurés les seuls individus de leur espèce.
Mais quelle que soit la difficulté de posséder les deux choses en même temps, il est au moins certain que l'apôtre du vrai est préférable au professeur du beau ; l'homme aux principes solides, à l'homme aux sentiments vagues; le défenseur de l'idée, au faiseur de phrases, au débitant de mots.
Pour moi, disait saint Augustin, l'homme le plus redoutable n'est pas celui qui a lu beaucoup de livres, mais bien celui qui n'en a lu qu'un seul: bien entendu qu'il l'ait approfondi, qu'il s'en soit rendu maître, et que son livre soit l'œuvre du génie de l'homme, ou le LIVRE par excellence des oracles de Dieu : Timeo hominem uniiis iibri.
Il en est de l'homme d'une seule idée, comme de l'homme I. 6
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d'un seul livre ^ poumi que son idée soit vraie et importante : il est aussi fort et aussi respectable que l'homme d'un seul livre classique.
Ainsi donc nous n'avons pas à nous plaindre de ce que nos adversaires nous reprochent continuellement, d'être l'homme d'une seule idée et l'homme d\m seul livre. En nous qualifiant ainsi ils croient nous humilier ; nous croyons qu'ils nous honorent.
Nous acceptons cette injure comme un éloge, et nous n'avons qu'un seul regret, celui de ne l'avoir peut-être pas assez mérité.
Loin donc de nous en défendre , nous protestons tout haut que nous ne sommes et ne voulons être que l'homme d'une seule idée, I'idée chrétieniNe ; et l'homme d'un seul livre, LA Bible, et de son plus fidèle interprète, saint Thomas.
C'est affirmer qu'en fait de science, nous ne tenons qu'à ce qui est ancien , car seul ce qui est ancien est chrétien , et seul ce qui est chrétien est essentiellement vrai ; la droite raison elle-même n'étant que l'épanouissement de la vérité première, de la vérité naturelle, et ce qui est naturel et primitif est chrétien.
Nous savons bien que les pontifes, les apôtres, les docteurs de la science moderne, du progrès humanitaire continuel, ne sont pas de cet avis ; que pour eux (et à plus forte raison pour leurs acolytes et pour leurs valets) ces propositions ne sont que des blasphèmns, qu'on ne peut lire sans crier au scandale , qu'on ne peut entendre sans frémir , et sans déchirer ses habits, en signe de l'horreur qu'elles inspirent. Cependant elles n'en sont pas moins certainement vraies et vraiment certaines.
Voilà la formule de notre idée unique , voilà le résumé
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de notre unique science ; voilà, encore une fois, toute notre science, toute notre doctrine, et nous ne croyons pas qu'un philosophe chrétien puisse en poursuivre d'autre sans renier le christianisme.
L'un des faits les plus constants et les plus universels de l'humanité, c'est sa répugnance invincible, on dirait même son horreur pour toutes les doctrines nouvelles.
c( Le temps, qui efface les rêves des opinions, ne fait, dit « Cicéron, que confirmer les jugements de la nature : Opianionum commenta delet dies, Naturse judicia confir- « mat. »
Comme ces rêves des opinions ne sont évidemment que les pensées de l'homme , ces jugements de la Nature ne sont évidemment aussi que les dogmes, les décrets de Dieu. Voilà donc, par cette belle et profonde parole, qu'il n'a pu apprendre qu'à l'école de la Tradition, ce prince de l'ancienne philosophie amené à reconnaître et à proclamer tout haut qu'à côté des pensées humaines, œuvres de l'homme, enseignées par l'homme, vaines, éphémères, changeantes comme l'homme, il se trouve, au sein de l'humanité, dés vérités divines, révélation de Dieu, établies par Dieu, partageant l'immutabilité de Dieu , éternelles comme Dieu. On croirait entendre le Prophète, disant : « La vérité du Seigneur de- « meure éternellement : Et veritas Domini manet in <iseternum. » C'est, en peu de mots, l'histoire de la vérité.
11 résulte de là que l'antiquité, l'immutabilité , l'immortalité, sont les caractères distinctifs, essentiels de la vérité, et que la nouveauté , le changement , la mort , sont les caractères distinctifs, essentiels de l'erreur.
Nous avons fait observer au Traité des Préambules de la philosophie (Part. I , chap. 1 ) que, quoique la Vérité ne
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soit, d'après la belle définition de saint Thomas, que l'équation ENTRE l'intellect ET LA CHOSE : xquatio rei et intellectùs^ et quoiqu'elle puisse se dire aussi des équations entre l'intellect et les choses de l'ordre purement physique, cependant le mot vérité , au sens absolu , ne s'applique qu'aux équations entre l'intellect et les choses de l'ordre métaphysique ; et que c'est dans ce sens qu'il a toujours et partout été employé par les savants et par les philosophes. C'est donc dans le même sens que la raison païenne elle-même, d'accord avec la raison chrétienne, avait reconnu que, tandis que la pensée de l'homme, née dans le temps, tuée par le temps, disparaît avec le temps, la vérité de Dieu a existé dans tous les temps, triomphe du temps, et, confirmée par le temps, survit au temps et ne s'efface jamais : ISatursd judicia confirmât dies. Veritas Domini manet in sternum.
L'ordre métaphysique renferme toutes les vérités de foi ou de la religion , toutes les vérités de raison ou de la philosophie, et toutes les vérités sociales ou du droit public. Puis donc que la nouveauté est le signe spécifique, certain , infaillible de Terreur, on peut, on doit regarder comme des axiomes mathématiques , comme des principes fondamentaux de toute science et de toute vérité , ces trois propositions :
« Tout ce qui est nouveau en religion est hérétique. » « Tout ce qui est nouveau en philosophie est absurde. » « Tout ce qui est nouveau en politique est révolution-
« NAIRE. »
Leur vérité résulte d'abord, T du consentement constant et universel du genre humain , et même des philosophes de toutes les nations et de tous les âges; 2*» de l'histoire delà
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vérité ; 3° de l'expérience de tous les temps et de celle de ces derniers temps en particulier. Reprenons.
« Mais c'est , dira-t-on , nier le 'progrès^ l'une des condi- « tions essentielles de l'être perfectible , et l'une des lois et de l'humanité. » Il n'en est rien.
Le mot « progrès, » dans son sens véritable, ne signifie pas seulement avancement , mouvement en avant; mais aussi avancement , mouvement en avant dans la vraie voie, dans la voie du bien, dans la voie qui conduit l'être à la perfection qui lui est propre , et qui est la fin dernière de tous les êtres. Marcher en avant dans une voie fausse n'est pas progresser, mais s'égarer, reculer ; parce que c'est s'éloigner toujours davantage du terme qu'on veut atteindre. Ainsi la question est de savoir si , poursuivre le nouveau, en religion , en philosophie , en politique , c'est marcher dans la vraie voie, ou si ce n'est pas plutôt marcher dans une voie fausse; car, dans ce dernier cas, il n'y a pas de doute que le nouveau exclut complètement le progrès.
Or^ cette question se trouve décidée depuis bientôt six mille ans, au tribunal suprême et sans appel du genre humain tout entier ; car, en matière de doctrines, toujours et partout les hommes ont aimé la voie ancienne et l'ont regardée comme la vraie voie, la voie siire ; tandis qu'ils ont eu une invincible répugnance et môme de l'horreur pour la voie nouvelle, l'ont considérée comme fausse et comme aboutissant à un abîme.
Non-seulement dans le langage de l'Eglise , mais dans celui de toute l'humanité aussi, le mot Novateur est synonyme du mot Hérétique, et le mot Nouveauté l'est du mot Hérésie. Toute doctrine nouvelle , tendant à changer les conditions et les croyances de l'homme religieux, de l'homme savant et de l'homme social, a toujours et partout
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été suspectée d'erreur; et, semblable aux personnes , aux effets et aux marchandises qui \iennent d'un pays infecté, n'est admise qu'après de longues années et même des siècles de quarantaine.
Parmi les infidèles, ce ne sont que les hommes esclaves de l'orgueil, la volupté de l'esprit, ou de la volupté, l'orgueil des sens, qui repoussent le Christianisme à cause de l'incompréhensibilité de ses dogmes et de la sévérité de ses lois. Quant aux hommes simples, droits et de bonne foi, ils n'ont de la peine à l'embrasser qu'à cause de la prétendue nouveauté de son origine. Ce préjugé est peut-être le plus grand obstacle que la Religion de l'Évangile rencontre à sa propagation, chez les peuplades les plus barbares du nouveau monde, aussi, bien que chez les Chinois et les Indous, les peuples païens les plus civilisés de l'ancien monde. « C'est « une religion nouvelle^ » disent-ils, « et ce qui est nouu veau en religion ne vaut rien. » Et ils ont raison; ce qui est né au monde après l'homme n'est que l'œmTe de l'homme, et par cela même peut être faux. Seul ce que i'hommc a trouvé à son berceau n'est pas né de lui, n'est et ne peut être que l'œuvre de Dieu ; et par cela même est vrai.
Aussi, dans leurs controverses avec les païens, nos missionnaires s'appliquent moins à démontrer la conformité de la religion chrétienne avec la raison, sa sublimité, son excellence et son utilité, qu'à, constater son antiquité. En s'appuyant sur les traditions les plus anciennes des peuples qu'ils évangélisent, et même sur leurs croyances actuelles, ils leur prouvent que le Christianisme n'est au fond ni plus ni moins que la religion de leurs ancêtres et même leur propre religion, mais altérée, corrompue, faussée à des époques récentes par des interprétations absurdes, par des pratiques
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sacrilèges, par d'abominables superstitions, et que, loin que le Christianisme soit une religion nouvelle^ c'est plutôt leur idolâtrie qui est nouYelle et qui lui est postérieure, comme la maladie est postérieure à la santé, la mort à la vie, le crime à l'innocence, l'erreur à la vérité. Et si, la lumière du Saint-Esprit les aidant, ils parviennent à persuader à leurs auditeurs rien que la grande vérité sur laquelle insistait tant saint Paul, que Jésus-Christ ou sa religion n'est pas seulement d'aujourd'hui, mais d'hier, et de tous les siècles passés comme de tous les siècles futurs : Christiis heri et hodie, ijjseet in ssecula [Beb., XIII, 8) ; leur victoire, sur les esprits les plus rebelles, est assurée. Leurs doctrines, sans qu'ils aient besoin de les prouver une à une en détail, sont acceptées d'emblée par les populations dont une fausse philosophie n'a pas faussé la raison, ni altéré le sens naturel; pour qui, conséquemment, ce qui est antique, en religion, ne peut avoir que Dieu pour auteur ; et ce que Dieu a révélé aux hommes doit être accepté sans de longs examens et a droit à la soumission de l'esprit et à l'obéissance du cœur.
Cette tactique des Envoyés de la vraie Église est eUe-même aussi ancienne que le Christianisme : car c'est saint Paul, le grand Apôtre des Gentils, qui l'a inaugurée la première fois.
Quoique, cédant à la légèreté propre de l'esprit grec, les Athéniens passassent leur vie à fabriquer ou à accueillir du nouveau : Ad nihil aliud vacabant nisi aut dicere aui audire aliquidnovi [Act. XVII) \ cependant, ce qui excita leurs murmures et leurs alarmes, à l'occasion de la prédication de saint Paul, ce fut qu'en l'entendant leur prêcher Jésus-Christ et la résurrection des morts, ils crurent que le grand Apôtre leur annonçait un culte nouveau de nouveaux démons : Novorum dœmoniorwn videbatur an-
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nuntiator esse, quia Jeswn et resurrectionem annimtiabat sis. [L. c.) L'ayant donc arrêté et conduit au milieu de l'Aréopage, ils lui dirent : « Pouvons-nous enfin savoir « quelle est cette doctrine nouvelle que vous prêchez parce tout? car voilà, pour nos oreilles, du nouveau, s'il en fût « jamais. Voyons donc à quoi se réduit ce que vous préce tendez persuader : Et apprehcnsum eum ad Areopaçjmn a duxerunt^ dicentes : Possunnis scire qiiBe est hsec nova « quse a te dicitu?- doctrina? Nova enim quœdam infers « auribus nostris. Vulumus ergo scire quidnam velinthsec c( esse. [Ibid.) »
Et saint Paul de leur répondre : ce Athéniens , je vous « vois très-superstitieux en tout ( c'est-à-dire cachant ce t( qui est ancien sous ce qui est nouveau), car en parcou- « rant votre ville et en visitant vos simulacres et vos au- « tels, j'en ai rencontré un, portant cette inscription : au c( DIEU INCONNU. Eh bicu donc, ce n'est pas un Dieu nou- « veau, mais ce même Dieu ancien que vous adorez sans « le connaître, que je vous annonce : Viri Atheniemes^per a omnia quasi superstitiosiores vosvideo. Prseteriens enim <( et videns simulacra vestra^ inveni et aram inqua scrip- (c tum erat : IGNOTO DEO. Quodergo ignorantes colitis, « hoc ego annuntio vobis. [Ibid.) » Et le grand Apôtre de prouver : Que le Dieu qu'il prêchait était plus ancien que le monde , puisqu'il avait créé le monde et l'homme lui-même, tellement ressemblant à son auteur qu'il a été dit par les poètes « de la race même de Dieu » : Ipsius genus sumus. Qu'il était horrible de voir l'homme méconnaître ce qu'il a en lui-même de divin, et adorer, comme choses divines, les idoles d'or, d'argent, de pierre, conceptions hideuses de sa pensée et œuvres de ses mains. Que, condamnant ces siècles d'ignorance paf lesquels
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l'homme a remplacé les siècles de l'ancienne sagesse, le Dieu antique se fait entendre partout à l'humanité. Qu'elle devait en finir avec ses superstitions nouvelles, et les expier par la pénitence. Qu'enfin ce n'était pas non plus un Dieu nouveau, mais que c'était l'Homme-Dieu, par lequel le vrai Dieu avait, de toute éternité, résolu de juger, à un jour fixé, tout l'univers ; par l'organe duquel il a renouvelé, pour tous, la révélation de la vraie religion, et dont il venait de prouver la mission divine en le ressuscitant d'entre les morts. {Loc. cit.)
Ce sublime et admirable discours fut couronné du plus éclatant succès. Une partie de ceux qui venaient de l'entendre , hommes et femmes , embrassa la foi , se rendit à discrétion au saint Apôtre ; et parmi eux le plus savant de tous, saint Denis l'Aréopagite, le premier apôtre et martyr de la Gaule, le premier des philosophes païens convertis au Christianisme, et le vrai fondateur de la philosophie chrétienne : Quidam vero adhœrentes ei, crediderunt ; in (juibus et Diomjsius Areopagitact mulier nomine Damaris^ et alii cum eis. [Ibid.)
C'est en marchant dans cette voie, tracée par le Docteur des nations, que les premiers apologistes ont fait justice des philosophes alexandrins, les adversaires les plus acharnés du Christianisme, et les ont réduits au silence, lorsqu'ils ne les ont pas convertis.
Dans son Apologétique et dans son Traité de l'abie, en s'appuyant sur le fait constant et universel que les païens eux-mêmes n'invoquaient pas les Dieux., mais DIEU, dans tous leurs besoins et dans tous leurs dangers, Tertullien n'a fait que prouver victorieusement que le culte des idoles est nouveau, et que seule la loi du Dieu unique des chrétiens est ancienne. Les écrits de Minutius Félix, d'Arnobe, de
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Lactance, et en particulier les Stromates de Clément d'Alexandrie et la Préjmration évangéliqiœ d'Eusèbe, ne sont que des démonstrations complètes et triomphantes de la nouveauté des cultes païens , et de l'antiquité de la religion chrétienne.
C'est que toute la question, entre le Christianisme et le Paganisme, n'est qu'une question d'anciometé^ et qu'elle ne peut être résolue en faveur de la religion de DIEU qu'en tant que l'on prouve qu'elle est plus ancienne que toutes les prétendues religions des Dieux; et que par le Dieu rédempteur elle remonte à l'origine du monde, à la révélation primitive du Dieu créateur. Car, dès lors, il est impossible de nier qu'elle soit la vraie religion.
Il en est absolument de même de la question entre nous autres catholiques et les protestants. Le reproche le plus sérieux que ces derniers font à l'Église romaine, notre mère, c'est d avoir surcliarcjé la religion chrétienne d'un grand nombre de croyances, de rites, de lois, d'institutions, de pratiques arbitraires, dont il n existe j^as la moindre trace dans la Bible , le seul dépôt des révélations divines. Ils nous accusent d'avoir altéré, corrompu la pureté de la révélation primitive du Dieu rédempteur, comme les païens ont altéré, corrompu la révélation primitive du Dieu créateur. Ils nous appellent « idolâtres » et le catholicisme , « idolâtrie » . Ils soutiennent que Luther et Calvin n'ont fait autre chose que réformer le Christianisme, en le rappelant à la pureté originaire de l'Évangile. C'est pourquoi ils se disent évangélistes, réformés; ils donnent à leurs chefs le titre de (c Réformateurs, » et à leur apostasie celui de « Réforme » . Ils ne se croient ou n'affectent de se croire dans le vrai, que parce que, à les entendre, ils seraient revenus à la simplicité des anciennes croyances chrétiennes ; tandis
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que nous demeurons attachés à des superstititions nouvelles.
Nos apologistes, au contraire, comme on peut spécialement s'en convaincre par les Controverses de Bellarmin, l'Histoire des varl\tions et les Avertissements aux protestants, de Bossuet, ces chefs-d'œuvre de la polémique chrétienne dans ces derniers temps , nos apologistes , disje, ne font' que prouver : Que les vrais novateurs sont les protestants ; que ce sont eux qui , au moyen de négations sacrilèges, ont mutilé les anciennes croyances ; que les catholiques d'aujourd'hui ne croient, ni plus ni moins, que ce qu'ont cru les disciples des apôtres, et ce qui a été cru toujours, partout et de tous les peuples chrétiens : Quod semper^ quod ubique, quod ab omnibus; que les pontifes, les conciles , les Pères, les docteurs de rÉglise , en leur qualité déjuges naturels et de témoins fidèles des croyances de l'Eglise, n'ont fait qu'interpréter, définir, déclarer, confirmer, appliquer certaines croyances, au fur et à mesure que l'esprit (ï innovation des hérétiques les y a obligés ; mais qu'ils n'ont pas plus fabriqué de nouveaux dogmes (1) que les magistrats civils, en interprétant, en définissant, en déclarant, en confirmant, en appliquant certaines lois , ne font de nouvelles lois. Ainsi, le point ca-
(1) Les protestants sont donc bien injustes d'accuser l'Église catholique A'a- \(ÀréiAh\ï ie. notiveau dogme de l'Immaculée Conception; car, ainsi qu'il est prouvé par la bulle concernant cette matière, le souverain pontife et l'épiscocopat entier n'ont pas instUué nu dogme nouveau^ mais, en s'appuyant sur plusieurs passages de l'Écriture et des Pères, sur la Tradition constante à la croyance actuelle de toites les Églises, attestée par le témoignage de tous les évéques du monde catboliquc, ils ont déclaré que le dogme de l'Immaculée Conception est un dogme biblique, toujours et partout admis et cru par l'Église, et par conséquent une vérité décidi'raent révélée, qu'il n'est pas permis de rejeter sans tomber dans Ihérésie. (Voyez notre' traité : Délices \m la piété , ou Traité sur le culte de la Sainte Vierge. )
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pital de toute controverse entre le catholicisme et le protestantisme se réduit à savoir lequel des deux est ancien , lequel est nouveau ; car on est des deux côtés complètement d'accord que la vérité n'est que là où se trouve l'ancienneté.
Malheureux, mais légitimes héritiers de l'esprit de mensonge et de calomnie du protestantisme leur père, les incrédules du dernier siècle ont , eux aussi , épuisé leurs efforts à prouver que le catholicisme n'est que le judaïsme et le paganisme rajeunis, et par conséquent une nouveauté formée de toutes les croyances et de toutes les superstitions juives et païennes, qui n'avaient été que des nouveautés, elles aussi. Selon Dupuis, ce menteur célèbre, nous aurions même emprunté à l'astrologie des Chaldéens , aux théogonies des Perses, des Indous et des Égyptiens, aux cultes des Grecs et des Romains, nos mystères , nos rites , nos lois et nos sacrements.
Il y a, certes, du mosaïcisme dans le christianisme, parce que, selon la belle expression de saint Thomas, la loi de l'Evangile se trouvait dans la loi de Moïse, comme l'arbre se trouve tout entier dans sa semence, et la chose plus parfaite dans la moins parfaite : Lex nova continetur in lege veteri, sicut arbor m semine; sicut perfectum in minus perfecto; et que conséquemment ce ne sont pas deux religions différentes, mais une seule et même religion , à l'état de commencement, de figure et de prophétie dans les anciens temps ; et à l'état de complément, de perfection et de réalité dans la plénitude des temps.
Sans doute encore , qu'on rencontre des traces et des analogies des mystères et des rites chrétiens dans les cultes païens ; mais , comme on le verra tout à l'heure, c'est parce que le paganisme n'est, au fond, que la vraie et unique révélation de Dieu, corrompue dans la suite
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par la raison et par les passions des hommes. Loin donc que le catholicisme ait rien dérobé au paganisme , c'est , au contraire, le paganisme qui a emporté du christianisme , en le quittant, tout ce qu'il a conservé de \rai et de raisonnable.
Quant au catholicisme , une fois établi dans le monde, dès l'origine du monde^ il n'a jamais quitté le monde, mais, sous deux formes différentes , y est demeuré toujours le même, avec ses croyances plus oumoins développées, avec ses sacrements plus ou moins efficaces, avec ses rites et ses lois plus ou moins parfaits, mais toujours les mêmes. En sorte que le vrai et le premier chrétien catholique, apostolique, romain, a été Adam, et le catholicisme n'est, surtout, l'uninique religion vraie, que parce que, embrassant toute l'humanité par son universalité, il remonte, par son antiquité^ jusqu'au Dieu qui l'a révélée à l'homme en créant l'homme.
Enfin, il n'est pas jusqu'à la question entre les partisans de la religion dite naturelle et les partisans de la religion révélée , qui ne soit une question d'antiquité. Dans leurs attaques impies contre toute révélation, les philosophes de la première nuance ne partent que de cette doctrine : « Qu'en « matière de religion, le vrai étant dans ce qui est ancien, « et rien n'étant plus ancien, pour l'être, quel qu'il soit, que (c ce qui est dans sa iiature , qui relève de sa nature, et qui « constitue sa nature, nulle religion n'est plus vraie que la « religion naturelle; et qu'au contraire toute révélation, étant « en dehors de la nature humaine, et postérieure à cette na- « ture, pouvant être soupçonnée d'être une invention de «l'homme plutôt qu'une manifestation de Dieu, par cela « même n'est pas et ne peut être la vraie religion. »
Cette doctrine est souverainement erronée, en tant qu'elle nie impertinemment ce qui, comme nous l'avons
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démontré dans la première partie des Préambules ^ est évidemment vrai, savoir : que la religion révélée , par cela même qu'on l'appelle surnaturelle, est la plus conforme à la nature de l'homme, que Dieu n'a pas voulu placer, comme il pouvait bien le faire, dans l'état de pure NATURE, mais élever à Tordre surnaturel; qu'elle est dans les rapports les plus intimes , les plus nécessaires avec la nature de l'homme, non tel qu'il pouvait être, mais tel qu'il est, parce que ce n'est que par elle que l'homme peut atteindre sa perfection, qui est la fin propre de tous les êtres ; qu'elle a été révélée à l'homme en même temps qu'il a été créé, non-seulement corps vivant par son union avec l'âme, mais aussi a:me vivante : In ajiimam viventem [Gen. II ,7), parla connaissance et la possession de toute vérité ; et conséquemment cette révélation n'est ^tispostérieiire, mais antérieure à l'homme et plus ancienne que l'homme, puisque l'homme n'a été formé qu'avec elle et sur elle. Mais, à l'erreur près de la négation de ces vérités, voilà les soi-disants naturalistes eux-mêmes, les plus implacables ennemis du Christianisme, parfaitement d'accord avec tous les peuples païens, avec tous les chefs d'hérésies, avec l'humanité tout entière, et, par la raison même de leur négation, reconnaissant et proclamant, eux aussi, le grand principe : « Que le c( premier critérium, le signe caractéristique de la vraie reli- « gion est son antiquité ; qu'en matière de religion, on ne « progresse qu'en reculant, en remontant à sa source, et que « toute nouveauté n'est qu'erreur. »
A ce même signe de Vantiquité, auquel l'humanité a toujours et partout reconnu la vraie religion, elle a reconnu aussi la vraie Philosophie et le vrai Droit public. Par l'organe de leur Grand-Prêtre, les anciens Égyptiens disaient aux Grecs : « Vous n'êtes que des enfants ; il n'y a
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« chez vous aucune science aux cheveux blancs. Vos « pueri estîs; nulla scientia cana apud vos est. [Ap. Clem. c( Alexandr.) » C'était leur dire : « Vous n'êtes pas des hommes sérieux; tout est nouveau ;, et par cela même tout est faux chez vous , car toute science qui n'est pas antique n'est pas la vérité, mais la singerie, le clinquant, la contrefaçon de la vérité et la vérité de l'erreur. »
Les deux savants les plus célèbres chez les Grecs mêmes, Platon et Aristote, ont, eux aussi, rendu un hommage solennel à la même vérité. Dans des passages très-remarquables que, dans des moments ^intervalles lucides^ ils ont écrits, en témoins de la tradition, plutôt qu'en ftibricants de philosophie, et que nous avons rapportés dans le deuxième volume de nos Conférences^ ils ont déclaré « n avoir ajjjyris qiià l'école des anciens leur philosophie ; et qu'en fait de science du vrai, il faut toujours donner la préférence à ce qui est antique sur ce qui est nouveau. » 11 n'est que trop vrai qu'ils n'ont pas toujours suivi eux-mêmes cette régie qu'ils avaient, dans les termes les plus formels, inculquée aux autres; qu'ils ont fait bien du ?îowymî<; et que c'est là la partie erronée et funeste de leur science. Mais il n'en est pas moins vrai qu'en faisant passer pour des doctrines anciennes les rêves monstrueux de leur imagination particulière, ils ont pensé leur donner un caractère de vérité et les recommander puissamment à l'acceptation publique, et qu'ils n'ont fait que constater encore davantage cette pensée constante et universelle des hommes : Que les vieilles doctrines valent mieux que les nouvelles, et que l'antiquité est le caractère propre de la vérité.
Gicéron nous a donné la raison de cette préférence que, dans tout ce qui a trait aux sciences de l'ordre métaphysique, l'humanité a toujours accordé aux anciens sur les
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modernes. « Les anciens, dit-il, ont eu les dieux mômes « pour leurs pères : Qiiippe qui ex dits geniti. » C'est encore une belle et magnifique parole que celle-là ! C'est reconnaître que les premiers hommes ont eu Dieu lui-môme pour précepteur, et qu'ayant puisé leurs croyances à la source de toute vérité, Dieu, ils ont dû, de toute nécessité, les avoir plus pures de tout mélange humain et dès lors plus vi'aies.
Yarron dit, encore d'après Gicéron : « Les Platoni- « ciens n'apprenaient qu'à l'école de la Nature la première « partie de leur philosophie, concernant la morale, et soute- « naient que, sur ce sujet, il ne faut pas écouter les hommes, « mais la Nature : Platonici prirnam philosophise parc( tcm hene vivendi a Natura petebant EIQUE parendum « esse dicehant. (Varro, apud Cicer.^ lih. I, Acad.) y> Or, on sait que les anciens philosophes, lorsqu'ils parlaient en théologiens ou en interprètes de la Tradition, sous le nom de Nature, n'entendaient que l'auteur de la Nature, Dieu. Yoilà donc Varron, qui, en affirmant que la morale platonicienne, dont il était enthousiaste, remontait jusqu'à Dieu, reconnaît, lui aussi, qu'en morale, le vrai est et doit être divin et non pas humain ; ancien et non pas nouveau ; et que, dans les sciences qui intéressent le plus l'humanité, les mots antiquité et vérité sont synonymes.
L'on sait que, d'après saint Paul [Bom. I, 5), les relations contre nature de deux sexes étaient l'un des vices les plus communs chez les anciens philosophes, et que Socrate même, leur patriarche et leur maître dans la philosophie des mœurs, avait, au témoignage de Cornélius Nepos, donné dans cet horrible excès : Alcibiades amatus a multis imprimisque a socrate, more gr^corum. [In Alcih.)
Ce n'est donc pas au ciel, mais à l'enfer, ce n'est pas à
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Dieu, mais à Satan, que les philosophes grecs ont emprunté leur morale. Comment sont -ils donc parvenus à répandre, à accréditer cette horrible violation des lois de
Nature, au point de la faire considérer comme la chose la plus naturelle, more Grsecorum., et même comme la chose la plus honorable? Car, à Sparte, certaines relations avec garçons, interdites par la loi aux esclaves, n'étaient permises qu'aux hommes libres, aux nobles, comme un privilège de la grandeur du mérite, et du mérite de la grandeur. Ce n'était qu'en s'appuyant sur l'antiquité et en la faisant passer comme une doctrine et une pratique ancienne. Cicéron n'a-t-il pas écrit ce passage, dans lequel le dégoût de la chose est augmenté par le cynisme révoltant des mots : c( Quant à nous, nous n'avons aucun scrupule d'aimer les garçons, puisque les ANCIENS PHILOSOPHES nous y autorisent par leurs doctrines et par leurs exemples : iVos, probantibus antiquis philosophis, adolescentulis delectamur. [De Nat. Deor.) » Et Plutarque, l'austère Plutarque, n'a-t-il pas dit, lui aussi : « Lorsque je vois l'invincible répugnance que des pères de famille éprouvent à faire servir à certains usages leurs enfants, je crains qu'ils n'aient trop raison. Mais lorsque je me rappelle que Socrate, que Platon, que Cicéron, etc., ont fait cela, et que cela ne les a pas empêchés d'arriver à la sagesse, je me rassure et je fais comme eux. »
C'est par le même moyen que les philosophes de l'ancienne Perse, des Indes et de la Chine ont réussi à maintenir la doctrine des deux principes , le panthéisme, le matérialisme , toutes les horreurs et les abominations de leur philosophie : ils les ont présentés comme des dogmes de toute antiquité ; ils les ont fait remonter jusqu'aux dieux et aux premiers hommes engendrés des I c
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dieux, ex diis génitif et par là ils ont eu assez d'ascendant pour les transformer en vérités auxquelles il faut aveuglément adhérer et se soumettre. Quelle est donc l'importance que les hommes attachent à l'antiquité des doctrines , même purement philosophiques, puisque les philosophes eux-mêmes ont toujours espéré pouvoir accréditer et ont accrédité, en effet, les plus grandes absurdités, les vices les plus abominables, en les affublant seulement d'un masque ancien!
L'opinion de l'humanité entière n'est pas différente en ce qui regarde le droit social , la politique et la science d'Etat. Toujours et partout les peuples ont cru que le salut du pays dépendait de sa fidélité à maintenir ses institutions anciennes; toujours et partout le droit coutumier a eu force de loi et a été plus religieusement respecté que les lois positives elles-mêmes; toujours et partout les Catilinas et les Gracques, les novateurs, les brouillons politiques ont été regardés comme des oiseaux de mauvais augure, comme des ennemis publics, dont la société ne saurait se débarrasser trop tôt et qu'elle ne saurait punir assez sévèrement; toujours et partout le plus grand des crimes, après le sacrilège, a été la rébellion, et la rébellion n'est qu'un attentat contre Xancienne constitution de l'État.
Bien des fois les peuples ont été trompés et entraînés à prêter leur concours à des changements politiques qui les ont perdus; mais ce n'a été qu'en leur faisant croire que les pouvoirs publics foulaient aux pieds les anciennes formes du gouvernement, et que l'insurrection n'était qu'un moyen comme un autre pour y revenir.
Dans l'ancienne Rome, tout ce qui avait l'air d'une nouveauté politique était regardé avec défiance, et même avec horreur, non-seulement par les sages , mais par le peuple
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lui-même, qui cependant, dans tout le reste, se passionne si facilement pour le nouveau.
La plus forte objection que la fameuse loi Manu^ienne rencontra au sénat, ce fut sa nouveauté. Cette loi conférait à Pompée le commandement, sans contrôle, de toutes les forces de terre et de mer de la république, ce Jamais à Rome,» disaient Gatulus etHortensius, les plus grands hommes d'État de ce temps-là , «jamais à Rome ne s'est vu ni ne s'est « pratiqué rien de pareil. Jamais le peuple romain n'a donce né à un seul individu irresponsable un si grand pouvoir. » Par cette seule raison, la loi risqua fort'd'être rejetée. Et lorsque, moins par l'immense talent que Cicéron employa à la soutenir [Oratio pro lege Maxilia), que par les puissantes intrigues d'un parti , la loi fut adoptée, — à une faible majorité, — les mômes personnages se retirèrent en criant tout haut : «Sortons d'un sénat qui veut dé truii'e l'ancienne république en y introduisant la tyrannie. »
Pendant sept siècles , tout se fit, dans cette république célèbre, d'après les maximes et les coutumes des anciens : more majorum. La sentence : « Que rien ne soit changé : Nihil innovetu7\ » était la loi fondamentale de son droit public, et ce n'était que par leur conformité avec cette loi suprême , que le peuple romain jugeait de l'utilité des autres lois. Ce qui a fait dire au poëte : « La république romaine ne doit sa grandeur , sa force et sa stabilité qu'aux mœurs anciennes et aux personnages de l'ancienne sagesse : Moribus antiquis Res stat romana, vigetque. »
Montesquieu a dit que « Rome était un vaisseau à deux ancres, la religion et les mœurs » . Or , la religion n'est que l'ensemble des traditions connues , comme les mœurs ne sont que les traditions traduites en œuvres et passées en habitudes. L'ancienne Rome ne vécut donc, ne grandit que
Xlij AVANT-PROPOS.
par sa fidélité aux traditions de ses ancêtres ; et ce s'est que lorsqu'elle les changea contre les nouveautés des peuples conquis, que , ayant perdu ses ancres, le vaisseau sombra.
Il en est de même chez les Romains de nos jours, les Anglais. Toute mesure législative qui n'est pas dans la lettre ou au moins dans l'esprit de l'ancienne constitution du pays, y rencontre une invincible opposition, non-seulement au sein du parlement , mais aussi dans les sentiments du peuple. John Bull veut bien être libre, riche, heureux, même aux dépens de la liberté, de la richesse et du bonheur de tous les autres peuples, mais toujours à Vancierme manière et selon les anciens usages du pays. Pareillement toute décision des magistrats, quelque injuste et monstrueuse qu'elle soit, est sûre d'être acceptée sans la moindre réclamation, pourvu qu'elle a^.i un précédent à^wà l'ancienne jurisprudence. Tout dans ce singulier pays est bon, honorable , s'il a des précédents, et rien ne l'est, s'il est tout à fait nouveau.
Cela s'est vu, du reste, et se voit partout. Les décisiom ie la S. Rote romaine^ aussi bien que les décisions de la Cour de cassation en France, forment jurisprudence , forment loi , et rien n'est plus respecté, je dirais presque plus sacré, dans tous les tribunaux du monde, que V autorité des précédents.
Enfin, qu'est-ce qui, même de nos jours, ferme si obstinément la porte à la civilisation chrétienne chez les Chinois, chez les Japonais, chez tous le& peuples païens, si ce n'est la crainte que le contact avec les étrangers n'altère, ne change les institutions religieuses, politiques, civiles, les mœurs et les coutumes du pays? Vous avez beau dire et beau faire, pour leur prouver la supériorité , les avantages des
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idées européennes : ni la force de la raison, ni la raison de la force n'y fait rien. « C'est étranger, disent-ils, donc c'est « nouveau ; donc c'est faux; donc c'est barbare, et nous n'en «voulons pas. »
Ainsi , la défiance , la crainte pour tout ce qui est nouveau en fait de religion, de science et de politique, sont des sentiments communs à tous les peuples anciens et modernes, barbares et civilisés; en un mot, des sentiments communs à toute l'humanité. C'est même l'endroit sur lequel sa susceptibilité est extrême. Ce qui est nouveau la blesse profondément, l'effraye, la scandalise, autant que ce qui est ancien l'attire, la flatte, l'édifie et l'oblige au respect et à la soumission.
Voyez ce qui arrive au génie lui-même.
n n'est grand, puissant, radieux, admiré, il n'est le génie, qu'autant qu'il résume en lui-même les croyances universelles ou antiques de l'humanité, qui sont le reflet de la pensée du Dieu créateur, et les croyances universelles ou antiques de l'Eglise, qui sont le reflet de la pensée du Dieu rédempteur. Il n'est le génie que tant qu'en se faisant l'évangéliste et l'interprète de ces pensées, de ces paroles divines, il les développe, les annonce, les défend, les venge, les affermit. Il n'est le géote que, tant qu'en les environnant de nouvelles lumières, de nouvelles formes, de nouvelles grâces, de nouveaux attraits, capables de les faire accepter, de les faire aimer, de les faire régner , il n'en altère pas la virginité originelle, et leur conserve le caractère vénérable, le cachet divin de leur noblesse, de leur nature, consistant dans l'antiquité de leur origine. C'est alors, et alors seulement, qu'il est fort de la force d'en haut; je dirai presque de la force de Dieu lui-même, dont il se fait, en quelque sorte, le Grand Prêtre, autorisé de son autorité,
Xliv AVANT-PKOPOS.
éclatant de son éclat, grand de sa grandeur et beau de sa beauté.
Mais dès l'instant où , changeant l'antique contre le nouveau, et désertant les croyances des siècles pour s'arrêter à des opinions nées de lui, en lui ou après lui, il s'isole de la communauté des hommes et de la famille des Fidèles, il se retranche en lui-même, ne relève plus que de lui-môme et n'est plus qu'une individualité d'hier pour disparaître demain; son prestige s'efface, sa grandeur se dissipe, sa lumière s'éclipse, sa beauté se fane, son autorité s'évanouit. Nouveau Caïphe, en déchirant sa robe doctorale, il se dépouille lui-même de sa dignité de pontife de LA SCIENCE, DE LUiiiÈRE DES H0M5IES. Il descciid dcs hautcurs où Dieu l'avait placé, dans la hiérarchie des intelligences^ pour se confondre avec la foule des imbéciles ; il se ravale, il se dégrade, il se suicide, il s'anéantit. On le dédaigne, on le méprise, on le fuit même, comme un apostat de l'humanité, un excommunié de l'Egiise. Et comme on l'a vu à Paris, il n'y a pas longtemps, à l'occasion de l'enterrement d'un de ces grands esprits suicidés (Lamennais) , à sa mort, seuls, les regrets blasphématoires et les grimaces flétrissantes del'eiTeur, seul, le silence lugubre de la vérité, seuls, les jugements sévères de l'histoire font son oraison funèbre et les honneurs de son tombeau.
C'est ainsi que l'humanité entière a toujours protesté et proteste toujours contre toute nouveauté religieuse, philosophique, politique, et qu'elle a rendu et rend hommage à la vérité de cette doctrine : « Le nouveau, en religion, n'est « qu'hérésie; en philosophie, n'est qu'absurdité; en poli- (( tique, n'est que révolution. »
Le deuxième argument en faveur de la même doctrine résulte de l'histoire de la vérité, que nous avons tracée dans
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notre Traité des préambules de la]Dhilosoj)hie. D'après cette histoire, en créant l'homme, Dieu, selon la Bible, lui a révélé, dès le premier instant, tout ce qu'il devait savoir pour vivre, dans l'ordre spirituel aussi bien que dans l'ordi'e physique.
Il n'en pouvait être autrement. On ne saurait comprendre Dieu créant l'homme sans le comprendre aussi se révélant à l'homme, et inspirant l'homme ; sans cette révélation, le premier homme serait mort de faim, avant d'avoir pu deviner qu'il avait son pain dans le blé, et dans les fruits des arbres, un seul excepté, toute espèce de nourriture. Et lui, et le genre humain tout entier serait resté, dit saint Thomas, dans les ombres de la mort ^ dans les ténèbres les plus épaisses de l'ignorance, môme par rapport à la première de toutes les vérités, et la plus accessible à la raison, l'existence de Dieu, avant d'avoir pu l'atteindre par sa raison : Remaneret humanum genus in maximis ignorantisd tenebris, si sola rationis via ad Deum cognosceiidumpaterct. [Sum. contr. Gentes, lib. I, c. 4.)
Cependant, qu'on le remarque bien, Dieu n'a pas révélé à l'homme le monde spirituel de la même manière que le monde corporel. Il lui indiqua et les principaux aliments et les moyens de se les procurer. Il lui apprit la vertu de certaines plantes, l'usage qu'il devait faire de certains animaux, et l'existence de certains métaux dans les entrailles de la terre, et les avantages qu'il pouvait en tirer (1). Il lui dé-
(1) On a entendu, dans les Préambules, Cicéron lui-même affirmant qu'en vain la Kature { Dieu ) avait créé les métaux , si tlle n'en avait révélé l'existence, parce que, sans cette révélation, l'homme ne se serait jamais douté que la terre renfermât, dans ses profondeurs, des substances si précieuses et si utiles. C'est ainsi que, sur le témoignage de la tradition , ce philosoplie païen a reconnu la vérité d'un des faits attestés par la Bible. Car, au quatrième cha-
Xlvj AVANT-PROPOS.
couvrit, en un mot, un grand nombre des secrets des trois règnes de la nature et la manière de les utiliser, par rapport à son alimentation, à sa consersMtion et à son bien-être. Mais là s'arrêta l'enseignement du Dieu précepteur de l'homme (/s«., XXX, 20), pour ce qui concerne la connaissance du monde matériel, physique. Tout n'étant nullement nécessaire à savoir pour que l'homme atteignît sa fin, Dieu, dit l'Écriture sainte, lui a laissé ignorer beaucoup de choses ; il a li\Té ce monde à ses recherches, à ses disputes, comme une énigme à deviner, sans qu'il pût jamais arriver à se rendre compte de la nature des corps, de la cause du mouvement des harmonies de l'univers, des mystères de la création : Mwidum tradidit disputationibus eorum, ut non cognoscat homo opus, quod operatus est Deus ah initio [Eccli.^ III, 11) ; tandis que, pour ce qui regarde la connaissance du monde spirituel, moral. Dieu lui a tout dit, lui a tout révélé, et lui a appris^ dès le commencement, toute vérité.
Il est vrai que cette révélation n'a pas tout à fait dissipé les augustes ténèbres qui enveloppent la Nature divine et les prodiges ineffables de sa bonté dans l'ordre de la grâce, et que tout cela aussi est resté à l'état d'énigme impénétrable, pour l'homme voyageant sur cette terre.
Mais il est vrai aussi qu'en vertu des révélations divines qu'il en reçut, sans pouvoir les co;?2/9re??fi^re, l'homme a connu tous ces mystères du monde métaphysique ; qu'il les
pitre (le la r.enèse, il est dit en tontes lettres que tous les arts qui emploient le bronze et le fer étaient connu'? dès le commencement du monde dans la famille de Gain, aussi bien que l'art du pasteur et la niu-ique: Fmt aulem Abel pastor ovium, et Caïn agricola... Jubel ipse/uit pater canenHum cithara et organo. Tubalcain fuit malleator etfaber in cuncta opéra jeris et ferki. (Gen. IV, 2, 20, 21.)
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a connus à l'état de figure et de prophétie, lorsqu'il fut créé, et à l'état de réalité et d'accomplissement, depuis qu'il a été racheté; et qu'on peut dire, d'une certaine manière, en ce qui concerne les êtres spirituels et leurs relations, qu'il n'y a plus de mystères pour l'homme , et qu'il sait tout ce que sous ce rapport il peut savoir.
En effet, toutes les vérités religieuses se résument dans la vraie doctrine du Messie. Toutes les vérités philosophiques sont renfermées dans la vraie doctrine de l'homme. Toutes les vérités de la science sociale sont contenues dans la vraie doctrine du ministre de la société, parce que tout terme moyen, réunissant en lui les deux termes extrêmes, et tenant de l'un et de l'autre, bien connaître le terme moyen entre deux choses opposées, c'est bien connaître ces mêmes choses et leurs rapports mutuels. Or, étant Dieu et homme, deux natures extrêmes unies dans l'unité d'une seule personne , le Messie est l'être mitoyen entre les hommes et Dieu. Étant esprit et corps , deux substances extrêmes, unies dans l'unité d'une seule nature, I'homme est l'être mitoyen entre les corps et les esprits. Etant pouvoir et sujet, deux situations extrêmes, unies dans l'unité d'un seul individu , le ministre est le terme mitoyen entre le sujet et le pouvoir. Par conséquent, bien connaître le Messie, c'est bien connaître Dieu et .l'homme et leurs rapports, ou toute la religion. Bien connaître l'homme, c'est bien connaître les esprits et les corps et leurs rapports, ou toute la philosophie. Et bien connaître le ministre, c'est bien connaître le pouvoir et le sujet, ou tout le droit public. Si donc Dieu a révélé à l'homme la vraie doctrine touchant le Messie, l'Homme et le Ministre de toute société, par cela même il lui a appris toute la religion , toute la philosophie, tout le droit public; il lui a enseigné toute la
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science de l'ordre métaphysique que le mot vérité comprend; il l'a instruit de toute vérité. Or, rien n'est plus certain, d'après le Raisonnement, l'Écriture et la Tradition , que cette révélation de la vraie doctrine, touchant les trois êtres mitoyens de l'univers , que Dieu avait faite à l'homme des le commencement.
EN PARLANT d'elle-même, l'Éternelle Sagesse a dit dans r Ecclésiastique : « Je suis sortie de la bouche du Très- « Haut, comme une fille aînée, avant toute créature. Ego <c Sapientia, ex ore Altissimiprodivi, j)rimogenitaante omis, mm creatura77i{EccL.,l\). »Et, en parlant de la lumière, l'écrivain sacré de la Genèse raconte que , le premier jour de la création, Dieu DIT : « Que la lumière se fasse, » et la lumière se fit. Dixit Deus : « Fiat lux^y> etfactacst lux (Gen., I). Ainsi, comme la première parole intérieure que Dieu ait prononcée dans les profondeurs de sa nature, de toute éternité, est le Verbe éternel ; de même la première parole extérieure que Dieu ait prononcée, dans la nature créée, au commencement du temps , a été la Lumière ; et cette lumière, la plus belle, la plus noble, la plus merveilleuse, la plus incompréhensible des créatures, est aussi, dans l'ordre purement physique, la première, l'aînée de toutes les créatures de Dieu.
Mais saint Paul a dit, à son tour : « Le même Dieu qui, « par sa toute-puissante parole, a fait jaillir la lumière ma- (( térielle du sein des ténèbres, a créé dans nos cœurs le jour « de la lumière intellectuelle, qui nous a valu la science de c( la vérité de Dieu comme se reflétant de la face de Jésus- « Christ. Deus qui dixit de tenebris lucem splendescere^ « ipse illuxit in cordibus nostris ad illuminationem « scientise claritatis Dei, in facie Christi Jcsu (II Co- <i aiNTH., IV). » Et par ces profondes et magnifiques paroles,
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le Docteur des nations nous a appris : Que le monde corporel n'est, dans sa réalité physique, que la figure, la prophétie permanente du monde spirituel. Que, par les choses que Dieu a faites, dans l'ordre de la nature, il a voulu nous rendre sensibles ses opérations concernant l'intelligence et ses ineffables mystères dans l'ordre de la grâce. Que, comme les prodiges de la création visible ont commencé par la lumière, les prodiges de la création invisible ont commencé par la Vérité. Et que, comme la lumière a été le premier rayonnement du visage du Dieu créateur (1), de même la Vérité a été le premier rayonnement du Dieu rédempteur : In facie Christi Jesu.
Ainsi donc, en nous révélant que les merveilles de la création invisible n'ont commencé que par la lumière, l'Écriture nous a révélé aussi que les merveilles de la création invisible n'ont commencé que par la vérité. Que l'homme ne s'est pas plus donné la lumière de l'intelligence pour connaître les choses intellectuelles, qu'il ne s'est créé la lumière corporelle pour voir les corps. Que le Verbe, jm)' gui tout a été fait, a été, dès les commencements du monde, la Vraie Lumière qui éclaire tout Jiomme venant en ce monde. Que, comme le monde physique n'a pas été un seul instant privé de la lumière, le monde spirituel n'a pas été non plus un seul instant veuf de la vérité. Enfin , par l'ancienneté de la lumière que le soleil fait briller dans le monde physique, l'Écriture sainte nous a révélé, d'une manière sensible, l'ancienneté de la Vérité que Jésus-Christ, le Soleil de Justice, fait resplendir dans le monde entier.
Nous avons fait observer, au Traité des préambules de la philosophie (part. I, chap. 1), que, quoique la Vérité ne
( 1 ) « Deus vidit lucem, et vultu suo illuminavit (S. Ambrosius, Hexaemeron). »
1 AVANT-PBOPOS.
soit, d'après la belle définition de saint Thomas, que l'équation ENTRE l'intellect ET LA CHOSE, sequcitio vei et intellectus, et quoiqu'elle puisse se dire aussi des équations entre l'intellect et les choses de l'ordre purement physique, cependant le mot vérité, au sens absolu, ne s'applique qu'aux équations entre l'intellect et les choses de l'ordre métaphysique ; et que c'est dans ce sens qu'il a toujours et partout été employé par les savants et par les philosophes.
Or, l'ordre métaphysique renferme : 1" toutes les notions de Foi, ou la Religion ; 2° toutes les notions de Raison, ou la Philosophie ; et 3" toutes les notions soclu.es, ou le Droit public. Yoilà donc ce qu'on entend sous le mot de Vérité, et voilà ce qui a été connu par le monde, dès l'origine du monde.
Dans les Préambules, nous avons déjà établi cette même doctrine sur l'antiquité de la Yérité ; mais telle est son importance que ce n'est pas trop d'y revenir encore ici ; de l'exposer d'une manière plus précise, plus détaillée, et de la montrer, pour ainsi dire, dans la personne du premier des humains, du chef de l'humanité. Notre lecteur y apprendra à estimer l'homme, avant même d'en entreprendre l'étude sérieuse, dans ce Coia^s de philosophie , et saura à quoi s'en tenir sur la noblesse, sur l'origine divine de sa vie intellective, avant d'approfondir les mystères de sa nature, les lois de son existence, l'harmonie, la grandeur, l'éclat de ses facultés.
On trouvera dans cet exposé, sur la science du premier homme^ plusieurs passages des premiers chapitres de la Genèse, expliqués au point de vue philosophique. En sorte qu'on ne pourra reprocher à ce cours ce qu'on reproche, avec tant de raison, aux cours ordinaires de philosophie, de laisser ignorer à la jeunesse chrétienne les grands prin-
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cipes de la philosophie du christianisme renfermés dans la Bible, et que cet Avant-Propos ne sera pas un verbiage inutile, mais une première leçon, une leçon fondamentale, et peut-être la plus importante des leçons contenues dans cet ouvrage, et dont il importe grandement de se bien pénétrer, afin de tirer profit de tout le reste.
Voici donc ce que le premier homme a su, d'abord, touchant l'ordre de Foi, ou la Religion.
La Religion n'est que Dog:me, Culte et Morale. Dogme, elle est l'objet de la foi. Culte^ elle est le moyen par lequel nous cultivons Dieu en l'adorant ; Dieu nous cultive à son tour en nous faisant part de ses miséricordes (1), et, par là, elle est le fondement de V Espérance. Morale^ elle est l'exercice et la preuve de la Charité (2). C'est pourquoi l'homme vraiment religieux, l'homme chrétien, est l'homme aux trois vertus théologales : la Foi, l'Espérance, la Charité.
Or, par rapport au Dogme, dans le Verbe et par le Verbe, Adam connut d'avance la Trinité, l'Incarnation, le symbole de la Foi de l'humanité et même de la Foi de l'Église, comme il a été, en dernier lieu, formulé par les Apôtres. Ainsi le premier homme a été, dans toute la rigueur du mot, le premier chrétien catholique, apostolique, romain, au moins en ligure et en prophétie (3). '
Écoutons le grand saint Thomas sur la science que dut avoir le premier homme. Plus une créature est élevée dans la hiérarchie des êtres et par conséquent voisine de Dieu,
(1) « Pater meus agricola est (Joan.). Colif nos Deus, et nos colimus Deum. « Nos colimus credendo , adorando , etc. Ipse nos colit misericordiam irapern tiendo, etc. (S. AccusTiNts). »
(2) "Si diiigitis me, mandata mea servate [Jonn.). »
(3) « Nihil est tam absurdum quod non dicatur ab aliquo philosophorum « (CrcÉRO>). »
lij AVANT-PBOPOS.
plus elle voit clairement Dieu (1). Adam connaissait donc Dieu d'une manière bien plus élevée que celle par laquelle Dieu est connu de nous. Sa connaissance de Dieu fut, en quelque sorte , une connaissance mitoyenne entre la connaissance que nous avons de Dieu, pendant la vie présente, et celle que nous aurons dans la vie future, dans la patrie du ciel où nous verrons Dieu tel qu'il est, ou Dieu par son essence (2). Cependant, quoiqu'il n'ait pas connu l'essence divine d'une manière habituelle , comme on la connaît dans l'état de la béatitude céleste , il a connu peut-être accidentellement cette essence, lorsque Dieu le fit tomber dans ce mystérieux sommeil dont parle l'Écriture, et qui fut un vrai rapt, ou une véritable extase (3).
Il n'en pouvait pas être autrement, continue saint Thomas; car ce qui nous empêche dans l'état présent de voir pleinement et lucidement les choses créées, de nous élever par leur considération à l'intelligence de la Cause révélée , c'est que nous sommes distraits de ces considérations par les attraits des choses sensibles, et que ces choses nous occupent au point de nous absorber entièrement. Mais le premier homme n'était pas sujet à cet inconvénient ; car, ainsi que l'Écriture l'affirme. Dieu avait créé I'homme droit. Et cette droiture que Dieu accorda à l'homme en le créant consistait en ce que ses facultés inférieures étaient parfaitement subordonnées aux facultés supérieures, et que ses
(1) « Quanta aliqua creatura est allior, et Deo similior, fanto per eam Deus n clarius videlur (I p., q. 94, ail. 1). ».
(2) « Adam cognoscebat Deuni altiori cognilione quam nos nunc cognoscimus. « Et sic ejus cognitio média erat inter cognitioncm praesenlis status et cogni- « tionem patriu;,qua Deus per essentiam videlur (Ibid.). »
(3i n Priuuis lioino Deuni per essentiam non vidit, secundiim communcin n statum illius vitae : nisi forte dicatur quod vidit cum inraptu, quando Deus « immisit soporem in Adam (Ibid.). »
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facultés supérieures n'étaient nullement contrariées par les facultés inférieures. Par conséquent, le premier homme n'était nullement détourné par les objets extérieurs de la claire et ferme contemplation des effets intelligibles des êtres spirituels qu'il percevait toutes les fois que la VÉRITÉ PREMIÈRE rayonpait dans son esprit : soit par l'opération naturelle de son instinct, soit par des manifestations gratuites ou surnaturelles de la part de Dieu. Ainsi donc, par la considération de ces effets intelligibles, le premier homme connaissait Dieu bien plus clairement que nous (1).
Il est donc indubitable, ajoute saint Thomas, quel'homme, avant de pécher, aussi bien que l'ange, avant d'être confirmé en grâce, connurent par une manifestation la plus claire certaines particularités des mystères de Dieu, que maintenant nous ne pouvons connaître que par la foi (2).
Il est vrai que, d'après saint Paul, nous ne pouvons nous élever à la connaissance des attributs invisibles de Dieu que par l'opération de notre intellect sur les choses visibles ; que, pendant cette vie, nous ne voyons pas, nous ne pouvons voir Dieu que dans le miroir de la création, à travers les énigmes de ses œuvres, et que seulement dans le ciel nous le verrons face à face tel qu'il est en lui-même : InvisibiliaDei,
(1) « Ad considerandura plene et lucide intelligibilium effectura impeditur « liomo in statu praesenti per hoc quod distraliitur a sensibilibus et circa ca oc- " cupr>tur; sed, sicut dicit Ecclcsiast. VU, Deusfecit hoyninem rectum. E.'e.c « auteiu fait rectitude liominls divinitas instituti ut inferiora supcrioribus « siibderentur et superiora ab inferioribus non impedirentur. Unde honio pri- « mus non inipediebatur per res extei iores a clara et iirma contemplatione in- « telligibilium effectuum quos ex irradiatione verilatis percipiebat, sivenafurali « coguitione, sive gratuitajsic igitur, per hujusmodi intelligibiles effectus, « Deuni clarius cognoscebat quam nos cognoscimus {Loc. cit.). «
(2) Angélus aiite confirnialionem, et homo ante peccatum, quœdara de divinis « mysteriis manifesta cognitione cognoverunt quœ nunc non possumus cognos- « cere, nisi ciedendo (2^ a'^, q. v, art. 1). »
liv AVANT-PBOPOS.
per ea qusefacta snnt^ intellecta conspiciuntur [Ro?n.^l, 20). Videmus nunc per spéculum et in œnigmate ; tune autem facie ad faciem (I Co7\. XIII, 12). Mais tout cela ne nous empêche pas de croire qu'Adam ait reçu une connaissance de Dieu bien plus élevée et bien plus parfaite que tout autre homme. Une chose peut en deux manières se voir par un moyen : la première manière est lorsqu'on voit la chose en même temps que le moyen par lequel on la voit ; comme lorsqu'on voit l'homme par un miroir et qu'on voit en même temps et lui et le miroir dans lequel on le voit. La seconde manière est lorsque, par un moyen connu, nous parvenons à une notion inconnue, comme cela arrive par la démonstration. Or, le premier homme vit, lui aussi, Dieu de la première manière, c'est-à-dire qu'il vit en même temps Dieu et ses œuvres, ou Dieu dans ses œuvres ; et par là il a été vrai qu'il n'a vu, lui non plus, Dieu que dam un miroir. Mais il ne l'a pas connu de la seconde manière , c'est-à-dire par le raisonnement et par la démonstration. Car il n'était pas dans l'ordre que le premier homme ne pai'vînt à la connaissance de Dieu que, comme le reste des hommes, par la considération des créatures. Ainsi donc, tout en voyant Dieu dans les créatures, il ne le connut point yjffr les créatures ; il le connut en même temps que les créatures ; il le comprit comme il pouvait le comprendre, dans les créatures; et des effets intelligibles il s'éleva, d'une manière propre à lui seul, à l'intelligence de Dieu (1). « C'est qu'il ne
(1) « Duplex est médium quoddam in quo simul videtur quod per médium « \ideri dicitur : sicut cum liomo videtur per spéculum , et simul videtur « cum ipso spcculo. Aliud médium est per cujus notitiam, iii aliquod ignotum « devenimus, sicut est médium demonstrationis. Sine lali medioDeus videbatur; M non tamen sine primo. Non enim oporlebat primum hominem pervenire in « Dei cognitionem per demonstrationem sumptam ab aliquo efl'ectu, sicut vidis-
AVANT-PROPOS. Iv
faut jamais roiiblier : dans sa qualité de premier homme et de principe de toute l'humanité, il avait droit à quelque chose de plus noble, de plus achevé et de plus parfait, qui n'est pas dû au reste des hommes (1). »
La science du premier homme ne fut pas d'une nature différente de la nôtre, comme les yeux que Jésus-Christ donna à l'aveugle-né ne furent pas d'une nature différente de ceux que tout homme reçoit de sa naissance. Mais, tout en étant de la même nature que la nôtre, la science du premier homme fut différente, en ce que nous acquérons la connaissance de la vérité par le moyen de notre intellect, de nos sens et de nos explications, tandis qu'Adam reçut la sienne immédiatement de Dieu et qu'il connu toutes les choses, par des espèces, ou des idées, des conceptions, des pensées, des jugements que Dieu déposa dans son esprit (2). Car, d'après saint Augustin, Dieu ne parlait pas à nos premiers parents au moyen de sons articulés à leurs oreilles, et portant l'idée, la pensée des choses dans leur intelligence; mais au moyen d'illustrations par lesquelles son incommutable vérité éclairait leur esprit, et précisément de la même manière dont il parle aux anges, quoique l'homme ne puisse égaler l'ange dans la connaissance de l'essence divine (3).
•< set necessarium, sed simul in effeclibus praecipue intelligibilibus, suo modo •< Deum cognoscebat (I p., q. 94, art. 3). »
(1) «Adam debebal liabere aliquid perfectionis , in quantum erat primus n homo, quod caeteris liominibus non competit (Ibid.). »
(2) » Primus liomo babuil cogniiioiiem omnium per species a Dec infusas; « nec tamen scientia illa fuit allciius ratioais a scienlia nostra; sicut oculi '( quos cîieco nato Cliristus dédit non fuerunt altcrius rationis ab oculis quos « natur producit (I p., q. 94, art. 3j. »
(3) « Fortassis Deus primis honiinibus antea loquebatur, sicut cum augelis '< loquitur : ipsa incommutabili veiitate illustraus meutes eorum , etsi non
Ivj AVANX-PROPOSi
Cette science naturelle fut si complète, dès le premier instant, qu'il ne lui resta plus rien à apprendre, pendant toute sa longue vie. Il ne faut pas conclure de là que le premier homme n'ait pas fait le moindre progrès dans la science, depuis l'instant de sa création. Quant aux connaissances de l'ordre surnaturel, il y lit toujours du progrès, parce qu'il en augmenta le nombre, au moyeu des nouvelles révélations qu'il recevait. Quant aux connaissances naturelles, s'il ne les augmenta pas par le nombre, il fit toujours du progrès, par le mode de les posséder ; en tant que, dans le reste de la vie, il a eu aussi la connaissance expérimentale du même nombre de choses dont il avait reçu, dès le commencement, la connaissance intellectuelle ou spéculative (1); enfin, en tant qu'il vit Dieu, en même temps dans ses œuvres et par ses œuvres, Adam vit Dieu en énigme. Mais cette énigme n'était qu'une condition nécessaire, naturelle de son état de voyageur sur cette terre, et non pas la condition de cette obscurité, de cette nuit qui a été l'effet du péché, et qui détourne l'homme, absorbé par les objets sensibles, delà considération des objets intelligibles (2).
Ainsi donc, U est très-vrai que, comme le veut saint Paul , le premier homme ne vit et ne put voir Dieu que dans le miroir et dans Vénig?ne. Cependant il est également vrai
<< tanta participalione divinse essentise, quantum angeli capiunt {De Gènes, ad « litler., lib. XI, c. 33). »
(1) «Adam in scientia naturalium seusibilium non profecisset quantum ad « numerum scitorum, sed quantum ad modum sciendi quia qua? sciebat inlcl- « leclualiter, scivisset postmoduni per exjjerimenluai. Quantum vcro ad su- « pernaturalia cognita, profecisset etiam quantum ad numerum per uovasrc>e- « lationes {Ibid.). »
{2j « Vidit Deura in aenigmate quia videbat Deum per elfectum creatum. Sed « non vidit Deum in aenigmate per obscuritatem qu;e consecuta est ex peccato « prout scibcet impeditur bomo a considcratione intelligibilium per sensibi- « lium occupatiouem {Ibid. ad terltum).*
AVANT-PfiOPOS. Ivij
qu'il le vit avec une clarté, uiie lumière extraordinaire, toute propre à lui, et que ses enfants n'ont point partagée et ne pouvaient point partager; car Adam n'eut pas l'avantage d'être parfait, quant à la science, en tant ^yxhomme^ mais en tant que père^ chefeX instituteur de tous les hommes. Ce fut là une prérogative, non de sa nature, mais de sa condition. Or, ses enfants, n'ayant hérité de lui que les qualités naturelles et gratuites, communes à la nature humaine, et non les prérogatives de sa condition , sont des hommes parfaitement semblables à lui par la nature ; mais ils ne le sont pas par rapport à la plénitude et à la perfection de la science (1).
Il en était de même de la connaissance qu'Adam eut des esprits créés, des anges. De son vivant sur cette terre , il ne pouvait certainement pas les voir dans leur essence. Cependant, comme sa connaissance , concernant la nature intime des choses intelligibles , était plus fixe et plus certaine que la nôtre , il avait aussi une connaissance de la nature angélique plus excellente;, plus sublime, plus parfaite que celle que nous en avons ou pouvons en avoir ; ce qui a fait dire à saint Grégoire le Grand : « Qu'Adam était en quelque sorte en communication, en société avec les anges (2). «
(1) « Esse perfectum iii scicntia luit individiiale accidens prinii parentis, in « quantum scilicet ipse inslituebatur ut pater et instructor totius liuinani gene- « ris; et ideo, ((uantura ad hoc, non geiierabat (ilios similes sibi, sed soluni quan- « tuin ad accidentia naturalia et gratuita tolius naturœ (I p., q. 101, art. 1 ad « primam). »
(2) « Anima primi liominis non poferat videre angelos per essenfiam; sed « tamen excellentiorem modum cognitionis babebat de eis, quam nos iiabeinus ; « qiiia ejus cognilio erat magis ccrla et lix.a , circa interiora inteUigibilia, ((uam « cognitio nostra. El propter tanlam emiuen iam dicit (iregorius (3, Dialog. I), « quod intereiat augelorum spiritibus (I p,, q. 94, art, 2), »
Iviij AVANT-PROPOS.
Lecteur, arrêtez- vous ici un instant, et comparez cette manière si noble , si sublime , si respectueuse , dont les Pères et les docteurs de l'Eglise ont parlé de la grandeur et des perfections du premier homme , avec la manière si ignoble, si abjecte, si indigne, dont en ont parlé les philosophes païens, anciens et modernes. Car vous les avez entendus, ces derniers (Préajibules, Introduction , § 1 ), vous affirmer sérieusement que le premier homme n'était, à son origine, qu'une béte sale et stupide , mutum et turpe pecus^ et que ce n'est qu'après le travail de plusieurs millions d'années qu'il parvint à se dresser sur deux pattes, à parler et à raisonner. Vous avez entendu l'école de Platon et de Descartes partager cette opinion sur l'homme primitif, et Cicéron et M. Cousin traiter l'espèce humaine avec la même insolence et le môme mépris qu'Épicure et La Mettrie. Voici l'explication de ce fait :
Il y a dix-huit siècles qu'en parlant de la sagesse qui ne descend pas d'en ihaut, mais rejaillit de la terre au souffle des instincts brutaux de la chair, l'apôtre saint Jacques l'a appelée une sagesse satanique, et le satanisme même : Non est ista sapientia desursmn descendens, sed terrena^ animalis, DIAB0L1CA [Jac, xiv).
Dans ces derniers temps, on ne s'est pas douté le moins du monde que le livre, dépositaire des oracles de la vraie religion, le soit aussi des principes de toute science et de toute philosophie. Les savants n'ont donc vu , dans cette grave parole du prince des moralistes chrétiens , qu'un cri de réprobation, un anathème reUgieux contre la sagesse profane , plutôt qu'une appréciation philosophique de sa nature et Tune des conditions essentielles de sa portée; ils n'en ont tenu aucun compte, et l'ont laissée à l'exploitation des théologiens et des prédicateurs. Cependant c'est la dis-
AVAiNÏ-i'UOPOS. liX
tinction la plus exacte, la plus complète de la philosophie païenne. Qui dit satanisme dit haine, mépris de l'homme, dit parti pris , rage , fureur , de dégrader l'homme , de perdre, en la traînant dans la boue, cette noble créature, et de la rendre abominable aux yeux de Dieu et à ses propres yeux. Pareillement, qui dit christianisme dit amour et respect de l'homme , résolution , empressement de relever l'homme dans sa propre estime, de le perfectionner, de l'ennoblir, de l'élever, et d'en faire l'objet des complaisances et des délices de Dieu ; et delicix mex esse cum filiis hominum. {Prov., VIII, 31). Toute philosophie donc qui en veut à la grandeur de l'homme est, par cela même, essentiellement infernale, diabolique ; ce n'est qu'un ricanement de la haine de Satan et un souffle empoisonné de son esprit. Au contraire , toute philosophie tendant à rehausser l'homme est par cela même une philosophie céleste, chrétienne, un éclair de la lumière de Dieu, un écho de sa parole , une inspiration de son amour. Or, rien que par son hypothèse sur l'origine et la condition primitive de l'homme , la philosophie païenne , ancienne et moderne, n'est, comme on l'a vu [Préambules, § 1 ), que la dégradation de l'homme.
Il est vrai que bien des fois elle s'exalte au point d'en faire un dieu ; mais comme ce dieu n'est pas pour elle une création de Dieu, mais l'œuvre du concours fortuit des atomes ou de la fermentation de la matière, et n'est sorti que comme un champignon des entrailles de la terre, cum prorepserunt primis animal la teiris, cet étrange dieu est, au fond, un être bien au-dessous de la brute. Ainsi la philosophie païenne n'exalte l'homme outre mesure que pour l'avilir davantage ; elle ne l'élève jusqu'à la hauteui' de Dieu que pour le faire tomber plus bas au niveau
Ix AVANT-PBOPOS.
des insectes et des choux ; et c'est spécialement à son enseignement et à ses suggestions perfides qu'on doit attribuer l'horrible abaissement dans lequel sont tombés d'après saint Paul [Rom., I), les anciens philosophes, et que le prophète a déploré en ces termes : « L'homme, ayant été placé bien haut dans la hiérarchie des êtres, n'a pas voulu comprendre la grandeur de sa dignité; il y a renoncé de plein gré, pour partager la condition des plus stupides parmi les brutes, et est devenu une véritable brute luimême. Homo, cum in honore esset, non intellexit^ comparâtes est jwnentis insipientibus, et similis factus est illis (PsaLXhWU, 13).» Voilà donc la philosophie païenne, ancienne et moderne, convaincue d'être vraiment diabolique, et saint Jacques pleinement justifié.
Au contraire , rien que par les doctrines qu'on vient de connaître sur l'origine de l'homme, de son intellect, de sa raison, de ses connaissances, la philosophie chrétienne n'est que la glorification de l'homme. Il est vrai qu'elle le place sous la dépendance de Dieu, comme ayant tout reçu de Dieu, et devant lui rendre compte de tout. Mais dépendre uniquement de Dieu, c'est être indépendant de tout ce qui n'est pas Dieu. Senir Dieu , et ne servir que lui, c'est régner ; n'avoir eu que Dieu pour son père, pour son instituteur, pour son maître, c'est pour l'homme le comble de la noblesse et de la gloire. Par conséquent la philosophie chrétienne n'abaisse l'homme , ne V humilie sous la main toute-jmissante du Seigneur, que pour l'exalter jusqu'à en faire le parent, l'allié, le fils bien-aimé de Die\i. Elle fait quelque chose d'angélique de cet homme dont la sagesse profane ne fait qu'une bête, et le rappelle toujours et partout à sa véritable grandeur, que le même prophète avait célébrée dans ces lignes: « Seigneur, qu'est-ce que l'homme.
AVANT-PROPOS. X
pour que vous daigniez vous souvenir de lui? Qu'est-ce que le Ûls de l'homme pour que vous daigniez le visiter? C'est l'être privilégié que , tout en lui donnant une nature un peu au-dessous de celle des anges, vous avez revêtu d'un honneur et d'une gloire que les anges ne partagent pas ; car vous l'avez couronné roi de toutes les œuvres de vos mains. Vous avez tout abaissé sous ses pieds : les brebis et les bœufs et tous les quadrupèdes de la terre, ainsi que les oiseaux du ciel et les poissons de la mer , et tout ce qui sillonne la mer dans tous les sens. 0 Seigneur, notre Seigneur à nous , combien avez-vous par là, rendu admirable votre nom sur toute la terre ! »
a Domine, quid est homo , quod memor es ejus; aut filius hominis, quoniam visitas eum ? Minuisti eumpaulo minus ah angelis, gloria et honore coronasti eum; constituisti eum super omnia opéra manuum tuarum ^ subjecisti sub pedibus ejus oves et boves, universi pecora campi; voiucres cœli et pisces maris, qui perambulant semitas maris. Domine, Dominas noster, quam admirabile est nomen tuum in universa terra [Psal. YIII, 5) ! »
La voilà donc, la philosophie chrétienne , s'annonçant une philosophie divine, et par cela aussi la seule philosophie véritable, digne de ce nom ; c'est la philosophie que notre lecteur va étudier dans ce cours, et il ne peut être qu'heureux d'en avoir été convaincu ici dès le commencement.
Pour les connaissances philosophiques et politiques du premier homme , il est également certain, par FÉcriture elle-même , qu'elles seront aussi profondes et aussi complètes que ses connaissances théologiques, morales et religieuses. Car l'Écriture nous apprend qu'ayant créé l'homme et l'ayant placé dans le paradis de délices , Dieu
Ixij AVAM-i-HOPOS.
amena à ses pieds, comme au nouveau roi de la création, tous les êtres vivants, toutes les bêtes de la terre, tous les volatiles du ciel, et le chargea de leur donner le nom qu'ils devaient porter, ce qu'Adam fit à l'instant même, et tout ce qui vit n'a porté depuis d'autre nom que celui qu'Adam lui avait imposé : « Adduxit Dominus Deus cuncta animantia ad Adam, ut videret qui vocaret e«, appellaretque Adam no7ninibus suis cuncta ani7nantia et universa volatilia cœli et omnes bestias terrœ. Omne eni7n quod vocavit Adam atwnse viventis^ ipsum est notnen ejus {Gen., II). »
Or, les noms, dit là-dessus saint Thomas, doivent convenir à la nature des choses auxquelles on les donne , c'est-à-dire que le nom doit exprimer la nature de la chose et en être la définition renfermée dans un mot. Il est donc impossible de donner à une chose son nom propre sans en connaître la nature et les propriétés essentielles ; mais nous savons de la Genèse qu'Adam imposa à tous les animaux leur propre nom, leur nom véritable , exprimant exactement leur nature et leur espèce. Il est donc certain qu'Adam connut la nature de tous les animaux et à plus forte raison la nature de tous les autres êtres, et de l'homme lui-même, leur prince et leur roi. Mais, encore, connaître la nature des choses , c'est en avoir la science ou la philosophie. Adam eut donc la science entière, complète, ou la philosophie de toutes les choses (1).
« Dans l'ordre naturel, a dit encore saint Thomas, ce qui est parfait précède toujours ce qui est imparfait. Car les
(1) « Adam imposuit nomina animalibus, ut dicitur Genesi II. Nomina autcm « debent naturis reruin congruerc. Ergo Adain sci\ it natiiras oninium aiiiina- « lium, et pari ralione liabuit oiuuiuin alioruia scientiaiu (I p., q. 94, art. 3). »
AVANT-PROPOS. Ixiij
choses primitives ont été faites de Dieu non-seulement afin de pouvoir être en elles-mêmes, mais aussi afin de pouvoir être principes d'autres choses. Mais elles ne peuvent être principes d'autres choses qu'en tant que, produites dans un état parfait, elles sont parfaites elles-mêmes. Or, l'homme peut être principe d'autres hommes non-seulement par la voie de la génération, mais aussi par le moyen du gouvernement. Par conséquent, comme le premier homme fut créé dans un état parfait par rapport à son corps , de manière qu'il pût tout de suite engendrer d'autres hommes ; de même, il fut institué parfait par rapport à l'âme, de manière qu'il put tout de suite instruire et gouverner ceux qu'il aurait engendrés. Or, nul ne peut instruire les autres s'il n'a pas la science lui-même. Le premier homme fut donc formé de Dieu de manière qu'il possédât en lui, dès le premier instant, la science de toutes les choses que tout homme est capable d'apprendre, c'est-àdire toutes les connaissances qui se trouvent virtuellement renfermées dans les premiers principes connus par soi, ou toutes les choses que l'homme peut naturellement connaître (1).
(1) « Naturali ordine perfectimi prsecedit imperfectum. Quia res primitus a « Deo iûstitutae sunt, non soliiui ut in se ipsis essent, sed etiam ut essenl alio- « rum priucipia : ideo productœ sunt in slatu perfecto in quo possunt esse '( principia aliorum. Homo autem potest esse principium alterius non solum « per generationem corporaleni, sed etiam per instructionem et gubernatio- « nevi. Et ideo sicut primas homo institulus est in statu perfecto quantum ad « corpus, ut statim posset generare; ila etiam institutus est in statu perfecto « quantum ad animam, ut statim posset alios instruere et gubernare. Non po- « test autem aliquis instruere nisi habeat scicntiam. Et ideo piimus iiomo sic « institutjs est a Deo ut lial)eret omnium scientiam in quibus homo natus est « instrui. Et ha;c smit onuiia illa quœ virtualiter existunt in primis principiis « pariendis quœcumque scilicet naturaliter homines cognoscere possunt (I p., « q. 94, art. 3). »
bdv AVANT-PROPOS.
Quant au gouvernement de la vie propre et de celle des autres, continue saint Thomas, il demande la connaissance non-seulement de toutes les choses qu'on peut naturellement connaître, mais aussi des choses qui surpassent la connaissance naturelle, parce que la vie de l'homme est ordonnée à une certaine fin surnaturelle. Ainsi donc, pour gouverner la vie des autres, on doit nécessairement savoir les choses de l'ordre surnaturel, comme pour gouverner sa propre vie on doit nécessairement savoir les choses de la foi. Il faut, par conséquent, admettre que le premier homme reçut la connaissance complète de ces choses surnaturelles, qui lui était nécessaire pour gouverner la vie de l'humanité, même dans ses rapports avec cet état surnaturel qui lui a été assigné.
Les seules choses qui ne furent pas révélées au premier homme sont celles que tout homme peut maintenant connaître par sa propre étude ; ce sont aussi les pensées des autres hommes, les futurs contingents, et certaines singularités, comme par exemple, combien de cailloux se trouvent dans le lit d'une rivière et bien d'autres connaissances de la même nature, parce que de telles connaissances ne sont nullement nécessaires pour bien gouverner sa propre vie et celle des autres.
De cette solide et belle argumentation du Docteur angélique il résulte : 1° que, puisque l'homme n'a pas été créé comme il pouvait l'être, dans l'état de pure nature, mais dans l'état de l'intégrité et de la justice originelle, pour une fin surnaturelle^ et que cette fin surnaturelle est devenue sa nature actuelle ou sa fin naturelle, les connaissances de l'ordre surnaturel lui sont absolument nécessaires, afin de pouvoir gouverner sa vie selon sa nature actuelle, selon sa fin naturelle, qui, par un don spécial de Dieu, est tout à fait
AVANT-PROPOS
surnaturelle par son but et par ses moyens : Eo quod vita hominis ordinatur ad quemdam finem supernaturalem ; 2° que ces connaissances de l'ordre surnaturel, si nécessaires à l'homme pour Yivre selon sa nature actuelle, ne pouvaient lui venir de sa propre raison ; car comment la raison lui aurait-elle dit des choses qui surpassent la connaissauce naturelle de la raison ? Cognitio eorum qux naturalem cognitionem excedunt; 3° que, ne pouvant pas apprendre à sa propre école, ni à l'école d'autres hommes qui n'existaient pas avant lui, le premier homme a dû connaître, par une révélation directe de Dieu, l'ordre surnaturel^ l'ordre de foi, et qu'il reçut immédiatement de Dieu la connaissance de toutes les vérités religieuses, morales, que les autres hommes reçoivent de leurs parents ou de leurs instituteurs ; et que, comme Dieu fut son père qui lui donna par création la vie physique que les autres hommes reçoivent par la génération, Dieu fut son catéchiste, son premier précepteur, qui lui donna, par révélation, la vie spirituelle que les autres hommes reçoivent par instruction. Et 4° enfin que, comme, seul, le Dieu qui sait tout a pu instruire le premier homme de tout ce qu il devait savoir pour gouverner sa propre vie ; de même, seul, Thomme à qui Dieu avait tout dit a pu instruire tous les autres hommes de tout ce qu'ils devaient savoir pour gouverner leur propre vie ; en un mot, que le premier homme a eu et dû avoir la science entière, complète, parfaite de toute vérité, ou connaître scientifiquement la religion, la philosophie, le droit public.
En effet, le plus ancien, le plus authentique de tous les livres, indépendamment de l'inspiration divine dont il porte les caractères, ce LIVRE par excellence, la BIBLE, comaience par ces mots l'histoire de l'univers : DANS LE
IXVJ AVAKT-PBOPOS.
PRINCIPE Dieu créa le ciel et la teiuœ. In prùicipio creavit Deus cœlum et terram (Gen. 1).
Or, quel est ce PRINCIPE dans lequel Dieu avait tout crée? si ce n'est Celui qui, en parlant de lui-même, a dit aux Juifs dans l'Évangile : « Je suis le PRINCIPE parlant à vous ; PRINCIPIUM et qui loquorvobis (yo««.,VIII), » et qui a dit encore dans l'Apocalypse : « Je suis le premier et le dernier, le PRINCIPE et la fin. Ego suni primus et novissi??ius, PRIXCIPIUM et finis {Ap. , XXII). » En nous apprenant donc que Dieu a créé dans le principe le ciel et la terre, l'Ecriture sainte a voulu nous dire, d'après les grands docteurs de l'Eglise, saint Rasile, saint Ambroise et saint Augustin, que Dieu a tout fait dans SON FILS , in priîicipio, id est in Filio {Ap. a Lapid., in I Gen'es.).
Cette interprétation est conforme à l'Ecriture elle-même, car saint Paul a dit : ce L'universalité des choses visibles et c(. invisibles dans le ciel et dans la terre n'a été faite que « dans le Verbe; » et saint Jean a dit, lui aussi : a Tout a « été fait par le Verbe, et sans le Verbe rien n'a été fait de ce ce qui est fait. In IPSO condita sunt omnia^ in cœlis et ce in terra, visibilia et invisibilia [Colos., I); omnia per ce Ipsum facta sunt ; et sine Ipso factum est nihil quod ce factum est [Jean., 1). »
Il est vrai que, selon d'autres interprètes, les mots in pi'incipio de la Genèse signifieraient au commencement, et indiqueraient que Dieu a commencé par la création du ciel et de la terre la série de ses opérations ad extra. Mais ce sens littéral n'exclut pas l'autre sens, le sens mystérieux et allégorique du même passage. Car l'on sait que le propre de l'Ecriture, de ce livre, unique, parce qu'il est le seul divin , est de comprendre plusieurs sens sous les mêmes mots, et de présenter ces sens comme ayant tous été dans
AVANT-PBOPOS. Ixvij
l'intention de l'Écriture sacrée, ou, du moins, du Saint- Esprit qui l'a inspirée.
Si Dieu n'a pas fait le monde d'un principe^ mais dans LE PRINCIPE, dans son Yerbe, dans son Fils, il n'a pas fait le monde d'une matière préexistante, mais du néant, dans la puissance de sa parole.
Si Dieu a tout fait dans son Verbe, il n'a pas fait ce Verbe lui-même ; autrement, comme argumente saint Augustin, Dieu aurait eu besoin d'un autre Verhe pour faire ce Verbe, puisqu'il a tout fait par le Verbe, cpie rien de ce qui est fait na été fait sans le Verbe. Dieu a donc un Verbe, non pas créé par lui, mais né de lui, en lui, consubstantiel avec lui.
Si Dieu a tout fait du néant et dans le Verbe-principe, Dieu a, dans ce Verbe, une cause aussi puissante que luimême et coéternelle à lui. Seulement, comme Dieu ne devait rien faire que dam le Verbe, ce Verbe n'est en lui que cause exemplaire, cause archétype, cause-idée, de tout ce que Dieu a fait et dont il ne devait être que cause spéciale.
Mais toute cause exemplaire d'après laquelle se fait une chose quelconque suppose , de toute nécessité , non-seulement une cause efliciente qui fasse la chose, mais aussi une cause finale qui dispose convenablement la chose pour un but déterminé, pour une fin. Ainsi donc le Verbe, cause exemplaire, ou sagesse, suppose en Dieu non-seulement un père, cause efficiente, ou puissance, mais aussi un esprit, cause finale ou amour , coordonnant mutuellement les choses et leurs rapports. C'est pourquoi, à ce même endroit où l'Ecriture nous parle du principe dan^ lequel Dieu a créé le ciel et la terre, elle nous parle aussi de I'esprit DU Seigneur planant sur les eaux, et spiritus Domini ferebatur super aquas {Gen., 1), comme, dit saint Augustin, la
Ixviij AVANT-PBOPOS.
volonté de l'architecte se promène sur les matériaux dont il veut former sou édifice , sicut superfertur rati fabricando voluntas fabri. C'est ainsi que, </rt«s la première parole placée en tête de l'Ecriture, dans cette parole par excellence, dans cette Parole-Principe, dans cette parole hypostase^ dans cette PAROLE personne^ nous connaissons les autres hypostases (1), les autres personnes divines; nous connaissons Dieu et ses principaux attributs ; et c'est ainsi que s'accomplit ce profond oracle prononcé par le Fils de Dieu luimême : t( Celui qui me voit, voit aussi en moi mon Père; qui videt me, videt et Patrem meum [Joati.]. »
Or, lors même qu'on n'admetrait pas l'hypothèse suivie par bon nombre d'illustres interprètes, savoir que Moïse n'a rédigé l'histoire de la création que sur des notes écrites avant lui, et qu'on le croirait le premier des écrivains sacrés, il est certain que, si Moïse a été le premier à écrire cette magnifique et sublime histoire, il n'a pas été le premier à la connaître. Divinement infaillible , en tant qu'il n'a pu intercaler aucune erreur dans ce qu'il a écrit, et prophète inspiré immédiatement de Dieu, par rapport aux lois et au gouvernement particulier du peuple hébreu et aux événements futurs de ce peuple, cependant, quant aux événements j'jas^e'^ , relatifs aux anciens patriarches, et, à plus forte raison, quant à l'histoire de la création du monde, aussi bien qu'au Décalogue et aux dogmes généraux de la
(1) Les interprètes remarquent aussi que, dans le texte hébreu, au lien de Leus creavit, Dieu créa, il est dit : Heloïm bara, LES Diecx cuéa; et querien n'est plus concordant que cette discordance. Car le mot Heloïm,LES DIEUX, au pluriel, indique la pluralité dos personnes; et le mol bara, (:RJÏ\, du singulier, rappelle l'unité de l'essence divine. Voilà encore pourquoi les Pères de l'Église, les Docteurs et un concile général ont reconnu, dans les deux premiers versets de la Bible, la première révélation de l'auguste mystère de la très-sainte Trinité.
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religion, il les a puisés dans la Tradition qui en était conservée pure et entière dans la race de Sem et d'Abraham. Cette Tradition, cause de la longévité des patriarches antédiluviens, n'est passée que par la bouche d'un très-petit nombre d'individus et est parvenue toute fraîche jusqu'à Moïse. En sorte que , s'il a été le premier à fixer par l'Écriture cette infaillible et ineffable histoire, ces dogmes et ces lois, il n'a pas été le premier à en recevoir la révélation. Cette révélation a été faite, pour la première fois, au premier Père du genre humain, à Adam, et c'est de lui que l'ont reçue ses descendants jusqu'à Moïse, qui en a fait le premier cha^ pitre du dépôt des oracles divins de la Bible. Voilà donc le premier homme instruit immédiatement par Dieu luimême du mystère de l'unité de Dieu et de la pluralité des personnes en Dieu; des attributs de Dieu, de tout ce qui concerne Dieu, dans le Yerbe et par le Verbe de Dieu.
D'après la même Écriture , en revenant de l'extase pendant laquelle la première femme avait été tirée de son côté, Adam s'écria : « Voici maintenant un os de mes os, « une chair de ma chair... C'est pourquoi l'homme quit- « tera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils « seront deux dans une seule chair. Hoc nunc os de ossibus « meis^ et caro de carne mea; quamobrem relinquet homo « patrem et matrem^ et adhxrebit uxori suse, et erunt duo « in carne una [Gènes., II). »
En s'exprimant ainsi , dans une circonstance si solennelle, Adam, selon S. Paul, parla en prophète à qui Dieu venait de révéler de grands et sublimes mystères. Dans la formation d'Eve, d'une de ses côtes pendant son sommeil, Adam connut l'ineffable mystère de l'Église, qui, un jour, devait naître du côté transpercé de Jésus-Christ endormi du sommeil de la mort sur la croix, et de tous les