‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 20 sur 108 · PARALLÈLE DB SAINT AUGUSTIN AVEC PLATON · texte numérisé non relu

PARALLÈLE DB SAINT AUGUSTIN AVEC PLATON

§ 2. X'esprit moderne. — Le semi-rationalisme y a puisé la triste pensée d'amoindrir les plus grands hommes du christianisme. — Manière indigne dont il a apprécié le génie de saint Augustin en particulier. — Supériorité incontestable de ce sublime docteur par rapport à Platon.

— X'esi'Rit grec. — Ce qui a fait la fortune de Platon chez les anciens.

— Divinisé par les païens, il a été constamment repoussé par les savants chrétiens. — Platon réhabilité par la Renaissance. — Engouement coupable et ridicule des philosophes du jour pour Platon.

J-j'uN des symptômes propres de ce qu'on appelle I'espbit MODEBNE;, c'est sa rage, sa fureur de rompre complètement avec le passé; le passé chrétien, bien entendu; car, quant au passé païen, il est, au contraire, le sujet de ses regrets aussi bien que de ses admirations, de son engouement, de ses délices, de ses amours. Tout ce qui est donc antique et chrétien, hommes et choses, lui pèse comme un remords, le révolte comme un scandale, l'irrite comme une injure, lui est insupportable comme une condamnation, le fait frissonner comme un cauchemar. De là son dévergondage sans bornes de critiquer, de calomnier, d'étouffer, dans l'odieux et dans le ridicule, les doctrines et les réputations des grands hommes du christianisme qui ont le plus mérité de la religion, de la science, des lettres et de la société.

Malheureusement, telle est la force de la contagion de l'esprit du siècle où l'on vit que les plus belles âmes, les plus nobles intelligences elles-mêmes en sont atteintes. Cela vous explique cette légèreté, cette injustice, cet oubli de toutes les convenances religieuses, de toute pudeur littéraire, avec lesquels, même des chrétiens, même des ecclésiastiques, se permettent de juger les anciens grands maîtres de la science chrétienne et cette science elle-même. Voyez d'abord, en particulier, comment le semirationalisme en soutane vient d'apprécier saint Augustin, au point de vue philosophique.

« Saint Augustin, nous dit-il, n. avait pas plua de génie qve

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« Platon ; sous certains rapports il est même inférieur à Platon. « S'il lui est quelquefois supérieur^, de la supériorité du christia- « nisme sur le paganisme, par la clarté, la simplicité, la vérité « de ses doctrines, ce n'est que parce qu'il s'est inspiré à une « source plus haute et plus sainte. »

Voilà comment des théologiens viennent de juger le prince DE LA THÉOLOGIE. C'cst à uc pas cu croirc à ses yeux. Tracées par une main profane, ces lignes ne seraient qu'un énorme paradoxe ; tracées par une main consacrée, elles atteignent le blasphème. Tâchons néanmoins de les discuter avec calme.

Toute irritation et toute indignation à part, il est impossible d'abord de ne pas reconnaître qu'un tel jugement trahit une grande ignorance de l'esprit et des travaux de saint Augustin et de Platon, ou au moins une connaissance fort superficielle de leurs écrits. Après avoir lu, par exemple, quelques-uns des Traités de saint Augustin sur l'Évangile de sai?<t Jean, la lecture de Platon devient insupportable ; et, en général, après avoir lu quelques pages de ce que saint Augustin a écrit sur les grandeurs de Dieu, sur la divinité de Jésus-Christ, sur l'esprit de l'homme, sur la grâce, sur le péché, sur la sainteté, sur le bonheur des Justes, sur la possession de Dieu par l'amour ici-bas et par la vision dans la Jérusalem céleste, tout devient, dans Platon, petit, pâle, froid, fade; son livre vous tombe des mains; il ne vous inspire pas le moindre intérêt. Ce n'est plus qu'un livre ayant la prétention d'indiquer la découverte du trésor de la vérité à qui en est déjà en possession.

Bien des fois le style de Platon sort de l'ordinaire et s'élève à une grande hauteur ; il est sublime, magnifique, éblouissant; il entraîne plutôt qu'il n'attire ; il charme plutôt qu'il ne persuade; il unit la richesse de l'éloquence aux grâces de la poésie. Comme écrivain, j'ose dire que, parmi les prosateurs grecs, il n'y a rien qui puisse lui être comparé.

Or, d'après le portrait que nous en a laissé Cicéron (pro Plane.), qui cependant aimait passionnément les Grecs, ce que l'esprit grec, si léger, si capricieux, si vain, si impressionnable pour tout ce qui amuse l'imagination et les sens et si indifférent pour les doctrines , cherchait dans les livres, c'était moins la solidité du fond que la beauté et le charme de la forme , c'était

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moins la vérité que la grâcp. Voilà co qui fit la fortune des leçons et des écrits de Platon chez les Grecs, et plus tard chez les Romains; et voilà ce qui lui mérita le surnom de divin chez ces nations païennes.

Dans les premiers siècles du christianisme, bien des philosophes, n'étant entrés dans l'Église qu'en sortant de l'école de Platon, y apportèrent et y conservèrent leurs préjugés séculiers, leur engouement et leur fanatisme pour le philosophe grec qui avait été l'idole de leur jeunesse. Platon eut donc, à cette époque, des admirateurs, des panégyristes et des disciples, même parmi les chrétiens, même parmi quelques Pères de l'Église. Mais, dès qu'une expérience funeste eut évidemment démontré que toutes les hérésies qui commencèrent, à cette même époque, à déchirer la ROBE DU Christ, l'unité de la doctrine, et à ravager l'Église, n'étaient que des conséquences des principes, des doctrines et delà méthode de Platon; dès qu'une expérience funeste vint donner complètement raison à Tertullien, qui avait stigmatisé Platon du nom de PATRIARCHE DE TOUS LES HÉRÉTI- QUES (1), et le platonisme du sobriquet de L'ASSAISONNEiMENT DE TOUTES LES HÉRÉSIES (2); dès qu'une expérience funeste arracha ces plaintes de douleur au zèle désolé de saint Augustin: « Toute notre polémique doit se réduire à défendre la RELI- « GIOiN CHRÉTIENNE contre ces hommes impies, PLATON et « SES DISCIPLES LES ACADÉiMICIENS (3) ; » Platon et sa philosophie ne furent plus, aux yeux désillusionnés des docteurs chrétiens, que les sources empoisonnées de toutes les erreurs et les vrais dangers de la foi. La mésestime et l'oubli prirent la place de l'enthousiasme et de l'étude de Platon, et il ne fut plus question parmi eux du divin Platon que pour le réfuter et le combattre. On ne suivit pas d'autre conduite à l'égard du philosophe grec que celle que Tertullien avait tracée, dans ce remarquable passage : « Toutes les hérésies sont alimentées et « habillées par la philosophie. C'est de ce foyer que sont sortis

(1) « Plato, PATRiARCHA OMMVM H.cRETicoRUM {confra Hcrmogenem, I). »

(2) « CONDIMENTARIIM OMNRM H ERESEON (rfC Anima). »

(3) « Contra Platoneni et Academicos, impios tiomines, nobis defendenda « Christiana religio est {Retract., lib. I, c. i). »

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(( les éons, et Je ne sais quelles autres formes et une trinité « de l'homme,, chez Valentin qui avait été un Platonicien. « Qu'ont donc de commun Jérusalem et Athènes, l'Église et « l'Académie, les chrétiens et les hérétiques? Notre religion « n'est sortie que du portique du vrai Salomon... Malheur à « ceux qui ont fabriqué un christianisme platonicien , stoïcien « et dialecticien ! Depuis que Jésus-Christ est venu au monde, « nous n'avons plus besoin de nous livrer à de curieuses inves- « tigations , ni d'aller chercher la vérité dans les livres, puisque « nous avons l'Évangile (1). »

fi en a été de même au moyen âge. On n'a qu'à parcourir la Somme de saint Thomas, et on y verra que Platon est, en effet, le philosophe que le Docteur Angélique trouve le plus souvent comme adversaire sur son chemin, et contre lequel il a rompu le plus de lances dans l'exposition et la défense du dogme chrétien.

Ce ne fut qu'avec ce qu'on appelle la Renaissance des lettres, au quinzième siècle, et qui n'a été que la restauration stupide et funeste du paganisme dans la littérature, dans les arts, dans la politique et dans la philosophie, que le divin Platon reparut sur la scène et fut imposé à l'admiration, à l'estime, au culte et même à l'adoration des savants chrétiens ; car Marsilius Ficin, le fondateur de l'académie des Platoniciens à Florence, voulut ériger une chapelle à Platon, et Pomponius Léto, à Rome, plaça sa statue à côté de celle de Jupiter, d'Apollon et de Vénus , sur l'autel qu'il avait érigé dans son école aux divinités et aux grands hommes du paganisme.

Depuis cette époque, dans toutes les histoires de la philosophie, dans toutes les revues des anciens philosophes, il n'est question que du divin Platon, du of.nle de Platon. Le cUrin Platon et le génie de Platon sont des formules sacramentelles,

(1) « Ipsse deniqne haereses a philosopliia subornantur. Inde vEones et formae « nescio qiiae, et trini'as hominis, apud Valentinuni; Platonicus fuerat... Quid « ergo Altienis et Hierosolymis ? quid Aca<Jeinicis et Kcclesiae? quid liaerelicis et » ChristianisPNostra institiilio de poriicuSalomonis esl... Viderint quiStoicum, « et Platonicum, et Diaiecticum Christianismum prolulerunt. Nobis cur iositate « opus non est post Cliristum Jesum , nec inquisitione post Evangelium ( de « Prescription.). »

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