JO § 3. PARALLELE DE SATNT AUGUSTIN
consacrées par le temps et par l'opinion, passées dans le langage et dans les croyances de la philosophie. Le génie et la divinité sont devenus propriété exclusive de Platon; l'en priver, en ce moment, c'est un crime, c'est un sacrilège que l'intolérance philosophique fait payer bien cher aux imprudents qui ont le malheur de s'en rendre coupables. C'est ainsi que ces qualifications du philosophe grec, inventées par le fanatisme, prônées par la haine secrète de la science chrétienne, sont répétées par l'ignorance et la niaiserie. C'est ainsi qu'on voit de nos jours des chrétiens et des prêtres s'extasier devant les livres de Platon, s'incliner en prononçant son nom, lui prodiguer le titre et les honneurs de la divinité et du génie, sans savoir ce qu'ils disent et ce qu'ils font, et sans se douter le moins du monde jusqu'à quel point ils pèchent, se fourvoient et se rendent ridicules.
3. Réfutation de la manière dont le semi-rationalisme a apprécié le génie philosophique de saint Augusdn. — Platon n'a pas été un philosophe. — Les caractères du génie; nul philosophe païen ne les a possédés. — Témoignage de saint Paul. — Le semi-rationalisme lui-même reconnaît que Platon n'a rien compris à la première de toutes les vérités, DIEU , et qu'il n'était ni «n génie ni un philosophe. — Différence entre Tesprit et le géme.— Parallèle entre saint Augitstin et Platon. Grandeur et utilité des travaux de l'un , misère et vanité des travaux de l'autre. — La. qualité de grand philosophe et ^'homme br génie ne convient qu'à saint Augustin et aux grands hommes du christianisme , y compris Bossuet. Les païens de notre époque n'en conviendront pas , mais la chose n'en est pas moins certaine.
Homme de génie (nous voulons bien l'accorder) comme orateur, comme écrivain, comme poëte, et même comme romancier, Platon, nous osons l'affirmer, n'est rien moins rjue philosophe. On dira que nous formulons là une hérésie philosophique : peutêtre ; mais dire le contraire (des ecclésiastiques ne devraient pas l'ignorer), c'est presque soutenir une hérésie religieuse ; car c'est s'inscrire en faux contre la sentence de saint Paul, qui, loin d'avoir reconnu du génie à Platon comme j^hilosophe, l'a englobé dans la flétrissure qu'il a appliquée à tous les philosophes grecs , les appelant, à différentes reprises, de vains chercheurs de la science de la vérité, scdis avoir pu jamais l'atteindre; d^s hommet d'or-
AVEC PLATON. Il
gueil, se disant les plus savants, tandis qu'ils n'ont été que les plus insensés de tous les hommes (1). »
Saint Paul non-seulement affirme, il prouve ; car il cite ces faits connus par tout le monde : que les philosophes, ayant connu Dieu, l'ont renié (2); que, ne devant qu'à Dieu la connaissance qu'ils avaient de Dieu, au lieu de l'en remercier ils s'en sont enorgueillis comme d'une conquête de leur pensée (3) ; qu'ayant le devoir de proclamer tout haut la vérité ils ont poussé l'injustice jusqu'à la cacher et à s'en faire un monopole (4) ; qu'ayant connu la vanité des idoles ils ont été des idolâtres, ont rendu un culte religieux à la créature à la place du Créateur, ont adoré non-seulement l'homme, mais encore la brute, non-seulement les oiseaux, mais encore les serpents (5); et, enfin, que, devant être le modèle de toutes les vertus, ils ne l'ont été que de tous les vices; et que, devant être les instituteurs et les réformateurs des peuples, ils en ont été les corrupteurs (6), les ont scandalisés, perdus, par le cynisme de leurs doctrines et le désordre épouvantable de leurs mœurs (7).
Ainsi, donc, de quel droit leur attribuerait-on le génie comme philosophes? Le génie trouve les vérités, et, par leur raison, les philosophes n'ont trouvé que l'erreur. Le génie rend hommage à la vérité, et les philosophes l'ont persécutée. Le génie est modeste, et les philosophes ont été des monstres d'orgueil. Le génie est reconnaissant, et les pliilosophes ont été des ingrats. Le génie ne se plaît qu'aux grandes conceptions de l'esprit , et les philosophes, comme des animaux immondes, n'ont vécu que dans la fange des voluptés de la chair. Le génie est honnête, et
(1) « Graeci sapientiain quaerunt et stulti facti sunl (1 Corinth., I). » « Sciuper « discentes et nunquam ad scientiam \eiitatis pervenientes (Il Tim., III). » " Diccntes se esse sapientes, sfulli facti sunt {Rom. , I). »
(2) «Cnm cognovissent Deum, non sicut Deuni glorificaverunt {Rom., I). «
(3) « Aut grattas egerunt, scd evanuernnt in cogitationibus suis {Ibid. ). »
(4) « Qui Teritatem in injustitia retinent {Ibid) »
(.)) « Etservierunt creatura; magis quain Creatori. » (Ibid.)
(0) Nous avons prouvé tout cela, par le témoignage du senii- rationalisme
lui-niOrne, au chap. V, $ 31 et 33, de notre ouvrage sur la Tradition. (7) Voyez an mt^me ouvrage (§ 31) l'horrible tableau que saint Paul a fait de
nururs des philosoplies.
12 § n. PAllALLÈLK nE S M NT AUGUSTIN
los philosophos ont été d'insignes scélérats 'I). Lo génie est religieux , et les philosophes n"ont été que des impies. C'est ainsi que saint Paul a jugé et condamné les anciens philosophes. Diral-on qu'à cet endroit saint Paul s'est montré injuste ou sévère ?
Or, comme nous l'avons prouvé dans la Tradition (§33), cette affreuse appréciation que saint Paul a faite des philosophes païens, littéralement, ne convient qu'à Socrate et à Platon; c'est à eux que, dans cette appréciation, le grand Apôtre a fait particulièrement allusion. Pour saint Paul, Platon n'était donc rien moins qu'un génie philosophique, et le semi-rationalisme, en exaltant le génie de Platon, se trouve en flagrante contradiction avec saint Paul. Bien plus, il se trouve en flagrante contradiction avec lui-même.
Dans un de ses ouvrages, l'honorable docteur semi-rationaliste auquel nous avons affaire en ce moment s'est ainsi exprimé : « Les Grecs n'ayant d'autre appui que les traditions erronées de « l'Orient, leur pensée éprouvait d'insurmontables difficultés à « se rendre raison de l'origine des choses. Tous les système.s, « HORS LE VRAI , furent essayés. JAMAIS ces philosophes ne « parvinrent à une IDÉE PURE DE DIEU ; ils ne purent le séparer « TOTALEMENT de la matière. Lorsque celle-ci ne prédomine « pas, elle apparaît TOUJOURS comme incréée et éternelle. « Le GÉNIE DE PLATON lui-même NE PUT DÉPASSER CE CER- « CLE, TRACÉ AUTOUR DE LA RAISON ÉGARÉE. » Mais c'est dire tout bonnement que le génie de Platon n'est point du tout du génie ; car, en philosophie, le propre du génie, c'est, avant tout, de se former une idée pure de Dieu et de le séparer de la matière; et Platon a fait un être corporel non-seulement de l'âme humaine (2), mais de Dieu lui-même. En philosophie, le propre du génie c'est précisément de dépasser le cercle tracé autour de la raison égarée ; et Platon est demeuré tellement renfermé dans ce cercle que, si quelquefois il en est sorti, ce n'a
(1) Cela aussi a été prouvé dans la Tradition (§ 31) par les témoignages de leurs propres panégyristes.
(2) Le semi-rationalisme lui-même a reconnu tout cela. Voyez-en les témoignages anx endroits de Pouvrage indiqués ci-dessus.
AVEC TLATON. 13
été que pour y rentrer. Au même endroit le même auteur ajoute encore ceci : « Avant de quitter la philosophie grecque , nous « remarquerons combien la notion de Dieu était obscure, in- (f complète , embarrassée, pour les plus grands de ces philoso- « phes. Aristote ne concevait Dieu que comme un premier Mo- « teur du monde; Platon, celui de tous les anciens qui s'est le M plus approché de la vérité, n'a-t-il pas admis un dualisme priai mitif? Avait-il une idée bien réelle de la création? Tant est « faible et chancelante la raison humaine lorsqu'elle est dé- « pourvue de l'appui des traditions divines ! » Mais c'est encore là refuser tout génie à Platon ; car, le propre du génie philosophi- (jue, c'est toujours de se former une idée claire, complète, dégagée, deB'ieueiàe l'origine des choses. Or, pour notre adversaire, Platon n'aurait eu qu'une idée confuse, incomplète , embarrassée de Dieu. Platon aurait admis un dualisme primitif, c'est-àdire une matière aussi éternelle, aussi indépendante que Dieu ; c'est-à-dire un autre Dieu, ce qui implique la négation du vrai Dieu. Pour Platon, Dieu aurait façonné le monde de cette matière préexistante, ce qui implique que Dieu n'est pas tout-puissant et par conséquent qu'il n'est pas Dieu. Enfin tout cela signifie que Platon non-seulement n'a pas eu une idée nette de Dieu et de la création, mais qu'il n'en eut pas la moindre idée. Ce malheur est d'autant plus humiliant pour le génie àe. Platon que, s'appuyant sur les traditions divines, le vulgaire avait, lui, cette Wée qui avait échappé à Platon , et que, témoins des croyances populaires, Homère, Ovide et bien d'autres poètes ont parlé du Dieu un et suprême, de la Providence et de la création, d'une manière plus convenable, plus complète, plus claire et plus vraie que Platon lui-même.
Enfin, dans le même ouvrage et au même endroit où notre savant antagoniste a exalté le génie de Platon au point de le mettre au-dessus du génie de saint Augustin, il a dit encore ceci : « Le Dieu de Platon est bien grand , mais il n'est pas « créa- « teur. » Mais, nous le répétons, si Dieu n'est pas cr^Vi/ewr, c'est-à-dire s'il n'a pas le pouvoir de donner letre à ce qui n'est pas. Dieu n'est pas Dieu. Loin donc à'être grand, le Dieu de Platon, il est si petit qu'il n'est plus rien. « La théologie do Platon, « poursuit notre auteur, est profondément altérée par ce dualisme.
a Quand il s'agit de la Nature divine, dont Platon n'a pan malci heureusement connu LE CARACTÈRE ESSENTIEL, nous ne « sommes pas autorisé à lui attribuer une doctrine suivie et bien « conséquente. » Mais dire d'im philosophe que, sur le point capital et le plus important delà philosophie. Dieu, ce philosophe n'a professé qu'une doctrine profondément altérée, variable et inconséquente; dire qu'il n'a pas connu le caractère essentiel de la Nature divine, c'est dire qu'il n'a point du tout connu Dieu (ignorer le caractère essentiel d'une chose, c'est la méconnaître); c'est dire qu'il n'est ^às philosophe ; et, dès lors, nous parler de son génie philosophique, c'est un grossier mensonge ou une véritable plaisanterie (1).
Il ne faut pas confondre Vesprit avec le génie : l'esprit raisonne, le génie voit; l'esprit trouve, le génie invente; l'esprit façonne, le génie crée; l'esprit imite les autres, le génie n'a de modèle qu'en lui-même ; l'esprit suit la règle, le génie la donne; l'esprit se plaît aux formes, le génie n'aime que le fond; l'esprit s'arrête à la surface, le génie pénètre la nature des choses; l'esprit s'approche du vrai, le génie s'en rend maître; car le génie n'est qu'une aptitude bien rare de l'esprit humain de saisir promptement et sûrement le vrai, ou dans une science, ou dans une branche de la littérature, ou dans un art.
Cela posé, revenons à saint Augustin et à Platon; jetons un coup d'œil sur leurs écrits, comparons-les ensemble, et voyons de quel côté est le génie véritable, le génie sérieux, le génie grand, le génie élevé, le génie qui plane dans les hauteurs duvrai, le génie qui seul a droit à ce nom de génie et qui en mérite les honneurs.
Du côté de saint Augustin ce sont des conceptions sublimes, transcendantes, immenses, exprimées avec une éloquence jusqu'alors inconnue , l'ÉLOQUENCE DES IDÉES, vis-à-vis de la-
(1) Voltaire, qu'on n'accusera pas d'avoir élé aussi hostile et aussi injuste à l'égard des philosophes païens qu'il l'a été à l'égard des philosophes chrétiens, a dit cependant : « Le divin Platon , maître du divin Aristote, et le di\in Soif crate, maître du divin Platon, disaient rame corporelle et immortelle « {Lettr., XIII). »