‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 22 sur 108 · A\EC PLATON · texte numérisé non relu

A\EC PLATON

quelle pâlit, disparaît toute éloquence des mots. On dirait, ces conceptions du docteur chrétien, de petits génies, sortant d'une intelligence surhumaine, tout habillés d'une robe de lumière céleste. Du côté de Platon, à l'exception près de ces grandes pensées que, voleur de profession, aussi bien que tous les auteurs de sa nation, le philosophe grec avait puisées, comme en conviennent ses admirateurs eux-mêmes (1), aux traditions de l'Orient et aux Livres saints des Juifs, ce sont des conceptions vulgaires, au moins pour nous autres chrétiens; ce sont des abstractions mortes, vivifiées, en apparence, de la vie factice, de la vie d'emprunt des termes du langage : on les dirait de la poésie pleine de clinquant.

Du côté de saint Augustin, ce sont des pensées débordant de \sL plénitude même de Dieu (Éph.), marchant sur les ailes de Tamour, répandant autour d'elles un parfum de grâce et de suavité qu'on sent sans qu'on puisse s'en rendre compte , et ravissant Pâme dans une extase d'admiration et de bonheur dont l'impression et le souvenir ne s'effacent jamais. Du côté de Platon, ce sont des enfantements pénibles de la raison de l'homme, froide, incertaine, embarrassée, lorsqu'elle n'est pas ivre d'elle-même; de la raison de l'homme, ne disant rien, ne faisant rien éprouver à Tâme , et n'ébranlant un instant l'esprit que pour le replonger dans le vide de toute vérité et dans l'immobilité du doute (â).

Du côté de saint Augustin, on rencontre la raison humaine ne pouvant monter plus haut ni s'ennoblir davantage. Du côté de Platon, bien souvent, au moins, on surprend la raison humaine.

(1) Voyez la Tradition, § 28.

(2) L'un (les plus clocpieuts écrits de Platon est certes son traité sur ï Immortalité de l'âme; cependant rinterlocuteur de Cicéron, dans le dialogue touchant ce grave sujet, a fait ce désolant aveu sur ce traité de Platon : « Je ne « sais pas comment cela arrive , mais voilà f e qui m'arrive en lisant ce livre : n pendant ma lecture , il me semble que j'admets l'immortalité de Tàme ; mais, « aussitôt que j'ai |)osé le livre et (lue je connuence à rétlecliir sur ses doctrines, « tout mon consentement disparait, et je me vois revenu à mes premiers doutes : « Nescio quomodo , dum lego assentior ; cum posui librum et mecumipso « de immorlalitale cœpi cogilare , ASSENSIO OMNIS ILLA DILABITUll « (Tusculan, lib. 1).)^

16 S 3. PARALLELE DE SAINT ALlitSTl.V

ne pouvant descendre plus bas, et ayant atteint le dernier ternie de la dégradation (i).

Là c'est la conviction s'imposant de toute l'autorité souveraine de la vérité; ici c'est l'hésitation vous décourageant par toutes les incertitudes et les contradictions de l'erreur.

On flaire, dans le philosophe chrétien, le disciple de cette âme vierge (saint Jean qui avait posé sa tête sur la poitrine du Seigneur, et de cette âme forte (saint Paul) qui a tout sacrifié au désir d'établir partout la Vérité du Seigneur. On sent, dans le philosophe païen, le disciple de cette âme si corrompue (Socrate) (2) qui osait appeler « de la sagesse » ses sommeils dans les bras d'Alcibiade ; on sent l'héritier de cet esprit si orgueilleux et si frivole (encore Socrate) qui se moquait de toute vérité (3).

Si c'est un génie, Platon n'est que le génie de la terre qui n'élève l'homme au-dessus de l'homme que pour le laisser retomber dans l'homme même ; tandis que, le génie de saint Augustin, c'est le génie du ciel qui vous élève à Dieu, vous fait retrouver Dieu, vous fait aimer Dieu, vous dépose dans le sein de Dieu, vous fait goûter les douceurs de son amour et partager sa félicité.

En vain nous opposera-t-on que saint Augustin a eu dans ses mains l'Évangile : du témoignage des anciens Pères, et de nos adversaires eux-mêmes (-4), Platon a eu dans les siennes la Bible. En vain nous opposera-t-on que saint Augustin a pu puiser aux traditions de l'Église : Platon a pu puiser aux traditions de l'humanité.

Saint Augustin n'inventa aucune vérité ( car la vérité se

(1) Coiiiiiic, par exemple, lorsque Platon fait ri.poloj-ie de cerlaiius amours, et étal)lil le Ijoniieur >:ocial dans la coinmnnauté des femmes.

(''.) On sait par Cicéron, Plutaïque, Pline le Jeune et Lucien, que Platon suivait trop fidclenient , à cet endroit, les leçons et les exemples de Socrate, son maître (voyez, la Tradition, ^ M, et Conférences, t. II, Essai sur les Philosophes anciens, § 11).

(3) Ce qui, au témoignage de Ciccron , lui mérita de la part des stoïciens, les plus sérieux parmi les anciens philosoplies, le sobriquet de bouffon de l'xt- TiQUK , scurram Allicum.

C'i) Voyez la Tradilion, § 28.

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