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LES CRITÉRIUMS DE LA VEBITÉ ET LA METHODE

DEUXIÈME CHAPITRE

DES CBITÉBIUMS DE LA VERITE ET DE LA MÉTHODE DE SAINT AUGUSTIN, COMPARÉS AUX CRITÉRIUMS ET A LA MÉTHODE DE PLATON.

§ \.^ncore une f misse et injurieuse appréciation de la philosophie de sainf Augustin par le semi-rationalisme- — L'ouvrage du saint docteur des Lwxiii Questions. — fl est faux que, dans cet ouvrage, il ait refusé toute cer/ittule au témoignage des sens, et que, à l'exemple et à la suite de Platon, il ait voulu fonder la science de la Vérité, de /'Umvep.sel et de ^'ABSOLU. — Il s'est occupé moins de la vérité à connaître que de la vérité connue — On fait justice de ce paradoxe : que saint Augustin soit resté au-dessous de Platon dans la distinction du sensible et de /'intelligible. — Vraie doctrine de saint Augustin touchant les critériums de la vérité.

Xje semi-rationalisme ne s'est pas contenté de placer le génie de saint Augustin au-dessous de celui de Platon; il a aussi placé les travaux du philosophe chrétien fort au-dessous de ceux du philosophe païen.

Après avoir dit que le génie philosophique ne parut jamais avec tant d'éclat et de puissance que dans saint Augustin, et que jamais il n'a été fondu plus heureusement avec la foi dans une vivante unilé, le semi-rationalisme n'en a pas moins ajouté : « COMME Platon, et A SA SUITE, Augustin veut fonder la « science de la vérité, c'est-à-dire du Nécessaire, de l'Universel, « de l'Absolu, du Parfait, et cette science il ne peut la deman- « der aux sens... Il ne distingue pas avec plus de fermeté et de « rigueur que Platon le sensible de l'intelligible. Il n'est pas plus « convaincu que Platon de l'impossibilité absolue de tirer l'in « telligible du sensible. » Ainsi donc, pour le semi-rationalisme, saint Augustin n'aurait été qu'un pauvre petit écolier de Platon, qui, dans la fondation de la science de la vérité, qu'il aurait voulu, lui aussi, essayer comme Platon et à sa suite, n'aurait en rien dépassé Platon et serait même resté au-dessous de Platon. Or tout cela est complètement faux.

Parmi les nombreux ouvrages de ce grand Docteur il s'en trouve un qui a pour titre : De direrses Questiotis. Ce sont quatrevingt-trois réponses qu'il avait, dès la première année de sa conversion, après son retour en Afrique, adressées à différentes reprises^ dans le cours de plusieurs années, et sur les sujets les plus disparates, sur des questions qui lui avaient été proposées par ses frères. Se trouvant dispersées sur des morceaux de papier, on voulut les réunir pour les conserver, et l'on en fit le livre dont il s'agit, qui n'est qu'un volume de Mélanges, dont les sujets n'ont aucun rapport entre eux, mais y sont jetés pêle-mêle sans aucun ordre. C'est l'auteur lui même qui nous a tracé cette histoire du livre des Questions (1).

Or, dans une de ces réponses, saint Augustin s'exprime ainsi: « Dans tout ce que nous percevons par les sens, lors même que « les choses perçues ne sont plus sous nos sens, nous en conser- « vous toujours l'image comme si elles nous étaient présen- « tes, comme il arrive pendant le sommeil et la folie. Lorsque, « dans ces circonstances, ces images passent par notre imagina- « tion, nous ne pouvons pas distinguer si elles sont le produit « d'une sensation actuelle ou bien de simples images de sensa- « tions passées. Il y a donc en nous des images fausses des cho- « ses sensibles que nous ne pouvons pas discerner des images « vraies par les sens eux-mêmes. Mais on ne connaît que ce « qu'on distingue de ce qui est faux. Le jugement de la vérité « n'est donc pas constitué dans les sens. Cela doit nous servir « d'un avertissement salutaire de nous délourner du monde a corporel et sensible et de nous convertir avec tous nos trans- « ports à Dieu , savoir à la vérité qui se perçoit par l'intellect ou « par notre esprit intérieur, qui reste toujours et de la même « manière, et qui n'a pas d'image fausse de laquelle on ne puisse « la discerner (2' . »

(1) " Cuiii dispersa' (iiissont per cliarlulas niultas, «(uoniani al» ipso, primo '< teniporc tonvcrsionis rnea-, jiostquaiii in Afiicam \oiiimus, siciit inlerrogabar << a l'ratril)iis , quando me vacanteni ^idebant, nulla a me scrvata ordina- « tione dictata' sunl (Rel raclât., lih. 1, c. xxvi). »

(2) « Ornnia qiise per corpus sentirnus , ctiain cuiii ca non adsunt sensibus, « iniaginalioncin coniin patinuir, taniquain proisus adsinl, vcl in sonuiu, vel

LrS CRlTErUl MS BF. LA VKRITK ET LA METHODE. 21

On le voit donc, c'est évidemment ici une réponse moins philosophique qu'ascétique; c'est un argument que le saint Docteur a voulu tirer de la vanité et de l'incertitude de ce qui est corporel et sensible, pour prouver la nécessité de ne chercher la vérité que dans la révélation divine ; car c'est là, comme l'a dit saint Thomas, qu'on trouve la vérité constante, la vérité certaine, la vérité pure de toute fausseté et de toute erreur.

Mais si, dans ce passage, on veut voir plutôt une pensée philosophique, il est impossible d'y voir autre chose qu'une réponse à quelqu'un, rappelant la doctrine d'Épicure :» que tout jugeme7it de la vérilé est dans les sens du corps, ei qu'il faut avoir une foi aveugle dans le témoignage des sens. » Cela est si vrai que les mots : Si nihil percipi potest, nisi qiioda falso discernitur, non est jvdicium veritatis constituium in sensibus, saint Augustin les a textuellement empruntés à Cicéron combattant Épicure. Le saint Docteur distingue donc dans cette réponse ce que, dans sa grossièreté, le philosophe matériahste ne distinguait pas, savoir : la sensation et le jugement de la sensation. La sensation se fait par le corps ; mais, puisqu'il y a de vraies images des choses sensibles, comme il y en a de fausses, l'appréciation de la vérité de ces images n'appartient qu'à l'esprit.

On peut même voir dans ce passage du grand Docteur une allusion à cette grande vérité que nous avons développée ailleurs et à laquelle Descartes lui-même a rendu un éclatant hommage : «Qu'on ne peut rien croire comme vrai, de ce qui se rapporte au monde corporel et sensible, sur le témoignage des sens, à moins qu'on ne commence par admettre Dieu, nous ayant donné les sens pour que nous puissions à leur aide connaître les

in Curore. Quod cuin patimiir, oinnino utnna ea ipsis sensibus M'iiliainus, aut imagines sensiliilium sunt, dise, rnere non valemus. Si igitur sunt iniaj^ijies sensibiliuui t'alsa>, qua^discerni ipsis sensiltus ne(iueunt, et niliU percipi potest, nisi quod a falso discernitur, non est j^td^cinm veritatis constitutum in sensibus. Quamobrem saluberrime adinonemur averti ab lioc, mundo, qui profecto corporeus est et sensiliilis, et ad Drui, id est veritatem quau intellectu et interioie mente capitur, qu.T seniper luanet, et ejus modi est quœ non liabet iniaginein falsi, a qua discerni non possit, tota charitate

CONVERTI (de divers. QUiESTJONlB., Quœst. X). »

22 § 4. PHILOSOPHIE nE SAINT AUGUSTIN.

choses corporelles, et par conséquent ayant établi lui-même un rapport naturel, nécessaire, entre nos sens et les choses sensibles; et que sans celte foi on ne peut rien affirmer comme certain sur le témoignage des sens et des images sensibles. On ne peut même savoir si pendant la veille nous ne faisons que rêver comme pendant le sommeil, et le monde sensible n'est qu'un rêve prolongé et une complète illusion.

Mais conclure, de ce fragment de doctrine , unique dans les œuvres de saint Augustin; de ce fragment qui, là où il se trouve, n'a ni précédent ni suite; de ce fragment fugitif, jeté au hasard et relégué par son auteur dans le coin d'un livre de Mélanges ou de Penséf:S diverses ; conclure, disons-nous, de ce passage , que saint Augustin a voulu, comme Platon et a sa suite, fonder la science de la vérité, ou du nécessaire, de l'universel et de l'absolu , du parfait, et que cette science il n'a pu la demander aux sens, c'est faire tout bonnement du roman. C'est attribuer à saint Augustin une pensée qui n'a jamais traversé son grand esprit, la pensée de fonder la science de la vérité ; car saint Augustin, ayant toujours , et dans tous ses immenses écrits, développé, défendu LA VÉRITÉ CONNUE, n'a jamais eu la pensée de fonder et n'a jamais fondé la science de LA VÉKITÉ à CONNAITRE, et moins encore a-t il voulu fonder cette science comme Platon et à la suite de Platon. C'est là une affirmation toute gratuite qui n'a pu être inspirée que par la triste pensée d'élever le philosophe païen aux dépens du philosophe chrétien, en faisant de saint Augustin l'humble, le petit et le pauvre disciple de Platon.

Mais écoutons saint Augustin lui-même, donnant d'avance un démenti solennel aux erreurs que le semi-rutionalisme lui attribue dans le passage qu'on vient de lire. « Il y a, dit saint « Augustin , deux ordres de vérités que nous pouvons certai- « nement connaître {sciuntur) : les véiités sensibles que notre « esprit connaît par les sens du corps, et les vérités intellec- « tuelles qu'il connaît par lui-môme. Or les philosophes acadé- « miciens, ayant beaucoup bavardé contre le témoignage des « seu's du corps , n'ont cependant pu révoquer jamais en doute « certaines perceptions des choses dont notre esprit est ferme- « ment certain , comme celle dont j'ai parlé plus haut : que

LES CRITEBIUMS T)E L\ VEBITE ET LA METHODE. 23

« chacun sait certainement qu'il vit. Mais que DIEU NOUS GARDE « de dire que nous devom douter de la vérité des choses que nos « sens nous ont apprises ! Car ce n'est que par les sens que nous « connaissons d'une manière certaine l'existence du ciel et de « la terre , et que nous savons ce qu'ils renferment , dans « la mesure dans laquelle le Dieu qui nous a créés , comme il « a créé ces mêmes choses , a voulu que nous les connussions. « Que DIEU NOUS GARDE aussi d'affirmer que nous ne savons « pas avec certitude ce que nous ne savons que par le témoi- « gnage des autres ! Car ce serait affirmer que nous ne savons « pas avec certitude qu'il y a un Océan , qu'il y a des terres « et des villes célèbres. Ce serait affirmer que nous ne con- « naissons pas avec certitude tant de choses qu'on nous annonce « chaque jour, de toute part, et que ['uniformité et la constance « de tant de témoignages rendent absolument certaines. Ce se- « rait^ enfin, affirmer que nous ne savons pas avec certitude « dans quels lieux et de quels hommes nous avons été engen- « drés. Or, affirmer tout cela, ce serait affirmer la chose la « plus absurde dit monde. Nous devons donc reconnaître et a avouer qu'iiivE GRA^DE partie de nos connaissakces certaines « nous vient non-seulement DE NOS PROPRES SENS, mais aussi « DES SENS DES AUTRES. L'esprit humain a recueilli et con- « serve dans le trésor de la mémoire toutes ces connaissances « qu'il aap[)rises, si)it par lui-même, soil parles SENS DE SON « CORPS , soit par le témoignage des autres ; et de là s'EN- « GENDRE LA PAROLE vraie, attestant ce que nous savons « par de tels moyens. Mais cette parole, nous la formons en « nous-mêmes avant de la prononcer par la voix, et même avant « d'avoir appris à articuler les sons de la voix (1), »

(1) « Cam duo sint gênera rerum quae sciuntur, unuin earum quœ par sensus « corporis percipit aninni*;, altfrum earum qu.T per seipsuni, multa iiii philo- " S'plii ( acadcmici ) garrierunl contra corporis setisiii; an'mi aiitem quasdam <c firmiss mas per seipsarum percept one> rerum, qualcillud est quocl dixi : « «cio « mi- vivere, » nunqiiam in dnbium vocare potiieruiit. Sedabsit a nol)i> ut eaquae « p?r sensus corporis di liciriius \era esse dubitcmus ! per cos quippe didicinius '< oœhim et lerram, et eaquae in eis nota sunt nobis, quantum Illi qui et nos et « illa fondidit innotescere nobis voluit, Absit rtiam ut scire nos nt fiemns qunp

24 ^ I. PHILOSOPHIE 1)K SAFiNT AUGUSTIN'.

Ainsi ^ pour saint Augustin, il y trois ordres de vérités : les vérités intelligibles que nous comprenons par notre intellect , les xéniés sensibles que nous percevons par les sens, et les vérités des choses éloif/nées de nous par les distances du temps ou de l'espace, que nous apprenons par le témoignage. Pour saint Augustin, ces trois moyens de connaissance de la vérité, ces critériums de la certitude sont également fidèles, également certains. Pour saint Augustin , douter de la vérité de ce que nous attestent nos sens ou les sens des autres est autant absurde que douter de la vérité de ce que notre intellect perçoit. Pour saint Augustin , la foi dans le témoignage des sens, nous attestant l'existence du monde extérieur et tout ce qui est hors de nous, est njême la source, le principe de toutes nos connaissances , de toutes nos vérités. Car la connaissance de la vérité ne se rapporte pas aux faits intérieurs de notre esprit, qui nous sont certainement attestés parliotre sens intime et pour lesquels nous n'avons pas besoin de critérium, d'aucune espèce, mais à l'existence et à la nature des objets extérieurs, la vérité n'étant autre chose que l'équation entre la manière de concevoir par l'intellect la chose extérieure et la chose elle-même : Mquatio rei et intellectus. Pour saint Augustin , enfin , comme on va le voir encore mieux , plus loin , notre esprit, opérant sur les connaissances qu'il trouve en lui-même ou qu'il reçoit du dehors, par ses propres sens ou par les sens des autres, c'est-à-dire par l'enseignement, se forme sa parole intérieure, la parole intentionnelle, avant même d'avoir appris la parole vocale, et se fait les idées indépendamment de cette dernière parole.

'< testiiiionio didicimiis alionim ! alioquin esse nescimus Ocpamini, nescimns esse « terras atque iirbes quas f.elel)errima fama commendat ; nescimus fuisse liomines « et opéra eornni qua- liistorica lectione didicimus ; nescimus qua' qnotidie imde- « quaque nnnliantur et indiciis consonis constantil)usque firmantur ; postremo « nescimus inquibus locisvel exquit)iis liominilius fuerimus exorti. Quod si al)- « surdissimumest diceie, non foluui noslroruin, \erum ctiain et aliorum corpo- '( rum seiisus plurimuin addidisse nostrœ scientiœ confitcndum est. Hœc igitur « omnia,etquse per seipsum.et qua^ per sensus sui corporis.ct quaMestimoniis << aliorum scit, liumanus annnis lliesauro memori.ie condita tenet, ex ipiibus « gignitur vcrbum verum qiiando <[iiod scimus loquimur, sed verbum ante om- « nem sonum, ante omnem cogitationem soni (DETRiNrrAT., lib. XV, c. xii). »

LES CRITÉRIUMS DF. L\ VF.PvTTK KT LA MKTHODT-. 25

Dans le passage cité, saint Augustin ne se révèle donc pas plus Platonicien qu'il ne se fait Lamennaisien clans cet autre : « Ini- « possible de douter qu'il y a d'autres hommes au témoignage « desquels nous ne pouvons, dans certaines circonstances , re- « fuser notre adhésion sans tomber dans la folie {de Trinii., « liv. XV, cap. xii);» en sorte que la doctrine du saint Docteur sur la Certitude n'est au fond que la doctrine du genre humain, qui a toujours admis l'évidence des sens , de l'intellect et de l'autorité, comme un critérium légitime des vérités physiques, intellectuelles ou historiques, et le consentement universel, non comme la source , mais comme la preuve de la vérité de cette évidence.

Voilà la doctrine que saint Augustin a professée et exprimée de la manière la plus précise, la plus claire , dans cet admirable passage, touchant les sources de la connaissance humaine. C'est la doctrine prenant le sensible comme base de l'intelligible et distinguant l'un de l'autre de la façon la plus nette, la plus ferme et la plus rigoureuse. Il est donc faux aussi qu'il n'ait pu demander aux sens la science et qu'il n'ait pas distingué avec plus de fermeté et de vigueur que Platon le sensible de l'intelligible.

C'est la doctrine d'après laquelle non-seulement c' est une chose possible, mais c'est un fait des plus réels, « Que l'esprit humain reçoit les images des objets extérieurs par les sens, et qu'à l'occasion de ces images il se forme sa parole intérieure, son verbe, sa pensée, son idée. » Il est donc encore plus faux que saint Augustin «a/^ été convaincu, comme Platon, de l'IMPOS- SIBILITÉ de tirer V intelligible du sensible. »

Enfin on vient d'entendre notre critique lui-même reprocher à Platon, ainsi que l'avait déjà fait Fénelon , de n'avoir attribué à Dieu que la puissance de bàlir d'une matière préexistante, et de lui avoir refusé la puissance de créer du néant. On sait que Cicéron s'est passablement moqué du fondateur de l'Académie, qui avait affublé Dieu d'un corps rokd plutôt que d'un corps pyramidal ou conique ; et notre critique vient de convenir, lui aussi, que Platon a réellement donné un corps rond à Dieu , n'ayant su jamais comprendre un esprit sans cor/ s. Or qu'a-t-il de commun, cet intelligible si plat, si grossier, si matériel du philosophe grec, avec l'intelligible si pur, si spirituel.

26 $ 5. PHII.OSOPHIF. DE SAINT AUGUSTIN.

si sublime, si divin du plus grand des docteurs chrétiens? Ne fautil donc pas supposer que notre critique dormait du sommeil du bon Homère lorsqu'il a dit que saint Awjvstin ne disfivgup pas cwecphis de fermeté et de vigueur que PInfon le sensible et l'intelligible, et qu'il n'est pas plus convaincu que Platon de Vimpossibilité absolue de tirer l'intelligible du sensible? Car il est impossible d'admettre qu'un théologien éveillé ait voulu ravaler à ce point le Prince de la tliéoloj?ie.

C'est, enfin, la doctrine simple, naturelle, que le sens commun du genre humain entier a toujours suivie, sans l'avoir apprise des philosophes, et malgré les philosophes, que saint Augustin a trouvée toute faite dans les instincts, dans les croyances, dans les habitudes de l'humanité, et à laquelle il s'est tacitement conformé. Par consi-quent , il n'a pas eu la folle pensée de cre'er et de fonder, comme Platon et à la suite de Platon, la science de la vérité.

§ 5. Autres énormités prononcées contre saint Augustin, dans ses rapports avec Platon. — Quelle est la vkaie GLOinE de Platon. — Unique avantage que la religion peut tirer de sa pldlosopfiie. Ce qu'il a dit de vrai et de beau, il l'a puisé aux traditions. Ses doctrines proprks à lui, a^issi bien que sa métlioic et sa théorie des idées, sont fausses, absurdes et funestes. Ce sont les titres de sa liante. — On réfute l'assertion :

QUE SAINT ACC.tSTIN AIT COMINUÉ ET FAIT PKOGRI^SSER LA MI.THOnF, DE PLATON.

— Preuves que saint Augustin n'a pas fait de méthode philosophique, mais s'est contenté de placer l'ordre de foi avant l'ordre de raison.

« La gloire incomparable de Platon, a dit encore le chef de « l'école semi-rationaliste, la gloire incomparable de Platon est

« dans sa méthode' ei dans sa théorie des idées Contim'ateur

« DE Platon, saint Augustin n'a fait faire de grands et véritables « progrès au platonisme mi'au sujet de la méthode et des « idées... Envisagée comme procédé logique, la méthode, si c< puissante et si féconde dans les mains de saint Augustin, n'est « autre chose que la dialectique de Platon.... Même après saint a Augustin Platon est resté dans une étroite connexion avec le « christianisme; car, sous l'empire de la pensée chrétienne, ce « sont les flootrines DU GRAND philosophe qui se sont épurées.

LES CRITÉRIUMS DE LV VÉBTTfI ET LA MÉTHODE. 27

« développées, perfectionnées. » Ce qui est dire , en termes très-clairs, que Platon est l'unique grand maître de saint Augustin, aussi bien que de tous les philosophes chrétiens, et le grand pédagogue du savoir humain. C'est un peu fort, comme on le voit. Ainsi il n'y a pas un seul mot dans tout ceci qui ne soit une grossière bévue au point de vue historique, et une excentricité au point de vue du respect que les ecclésiastiques doivent spécialement aux grands hommes et à la science de l'Église.

Il faut distinguer dans Platon, selon la remarque de Clément d'Alexandrie, le philosophe du théologien, le Grec duChaldéen, le sophiste, voulant faire de la vérité par la raison, du témoin éloquent des traditions de l'humanité. En tant que philosophe, la gloire incompnrable, la vraie gloire de Platon, n'a été que d'avoir préféré le spiritualisme de Pythagore au matérialisme de Démocrite, et d'avoir placé, selon la remarque de Cicéron, dans la raison le jugement du vrai, que les matérialistes de son siècle plaçaient exclusivement dans les sens (i). En tant que théologien traditionaliste, sa gloire incomparable a été d'avoir emprunté aux livres sacrés des Juifs (sans les citer, bien entendu) quelques-unes des sublimes pensées, des grandes vérités qui y sont contenues, et de les avoir fait connaître dans sa patrie, quoique, d'après les expressions des auteurs semi-rationalistes eux-mêmes (voyez la Tradition, § 28 et 29), noyées dans un océan d'erreurs, où à peine elles sont reconnaissables.

Ces vols de Platon ont été bien utiles sous un autre rapport encore. Plus tard les prédicateurs du christianisme s'en sont servis pour prouver : qu'en annonçant cette religion ils n'imposaient pas aux peuples une religion nouvelle, mais la religion de la révélation primitive, la religion demeurée, quant à ses principes et à ses vérités fondamentales, toujuurs la même dans les traditions et les croyances du genre humain; la religion dont Platon, aussi bien que d'autres philosophes et surtout les poètes, étaient les témoins; en un mot, la vraie et unique religion, aussi ancienne que le monde, aussi universelle que l'humanité, mais dégagée des fables, des superstitions, des erreurs dont le paganisme l'avait

i\) << Plato veritatem abductam a sensibus rationis esse voluit. »

28 § 5. PHIIOSOPHIE DF. S\I\T AmUSTIN.

affublée, et accomplie, quant à ses promesses et à ses prophétiesj et ennoblie et perfectionnée par le Christ.

A ce point de vue, il est vrai que, sans s'en douter, Platon a servi à la pensée divine, et que certaines pages de ses livres ont été, comme on l'a dit, une espèce de préparation humaine à l'Évangile. Mais il n'est point vrai du tout que Platon soit resté dans une con,nexio?i ètruile avec le chrislianisme, et que, nous l'empire de la pensée chrétienne, ce sont les doctrines de Platon qui se sont épurées, développées, perfectionnées. Les seules doctrines qui se sont épurées, dei^eloppées, perfectionnées, sous l'empire de la pensée chrétienne, sont les doctrines de la révélation primitive, les doctrines dont ont été dépositaires les Juifs, les doctrines traditionnelles, qui, pour se trouver on frès-petit nombre, et altérées et mêlées à bien des erreurs dans les livres de Platon, n'en sont pas moins les doctrines que Dieu même avait révélées, dès le commencement du monde , à des époques différentes, antérieures à Platon , que la tradition avait transmises et établies dans le monde sans Platon, et dont par conséquent Platon n'est ni l'auteur, ni l'apôtre, ni l'évangélisfe.

Quant aux doctrines grecques, purement philosophiques, qui appartiennent en propre à Platon, qui sont vraiment son inventionei son œuvre, ce sont, pour en citer quelques-unes : 1° ledualisme, on la matière existante de toute éternité avec Dieu ; 2° la corporéilé de la matière, attribuée non-seulement à Tâme humaine, mais à Dieu lui-même; 3" ce sont des articles de Morale profondément immoraux ; 4° ce sont de grossières erreurs, d'énormes et sales extravagances qui ont mérité à Platon la flétrissure, que nous avons rappelée plus haut, de patriarche de tous les hérétiques et d'assaisonnement de toutes les hérésies. Ainsi, sous l'einpire de la pensée chrétiejine, les doctrines spéciales de Platon non-seulement n'ont pas été éimrées, développées, perfectionnées, mais ont été, au contraire, honnies, pulvérisées, anéanties, pour ne plus reparaître que dans les écrits des hérétiques et des modernes incrédules.

Il en est de même de la mélhode de Platon et de sa théorie des idées. C'est même sur ces deux points que Platon s'est fourvoyé le plus et a été le plus funeste.

D'après Cicéron, la méthode platonicienne se résume dans ce

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