‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 38 sur 108 · LES PÈRES DE L'ÉGLISE ET PLATON · texte numérisé non relu

LES PÈRES DE L'ÉGLISE ET PLATON

proche à Fontenelle d'avoir, en faisant des Pères de l'Église des disciples de Platon, débité une idée fausse et dangereuse, «dont, « dit-il, ufi grand nombre d'écrivains pernicieux se servent au- « jourd'hui pour attaquer sourdement les dogmes les plus fondais, mentaux de la religion chrétienne. » Et, tout en accordant à son antagoniste qu'il le croit bien éloigné de l'impiété de ces écrivains pernicieux, il lui exprime rextrème douleur avec laquelle il Ta vu adopter leurs sentiments sur le prétendu platonisme des Pères de l'Église [Réponse, etc., tome II, p. 126).

Nous pouvons adresser exactement le même reproche aux adversaires que nous combattons. C'est une fausse et dangereuse idée (ils devraient y faire bien attention) qu'ils débitent, en affirmant que le plus grand des Pères de l'Église n'a été, ni plus ni moins, qu'un pauvre platonicien: car ce n'est pas un secret pour personne que tous les faiseurs de livres et de journaux antireligieux de nos jours se servent de cette idée pour attaquer, non pas soMrrfemen^, mais ouvertement, les dogmes les plus fondamentaux de la religion chrétienne. Nous sommes encore plus loin que le père Balthus de soupçonner nos adversaires de partager V impiété de ces pernicieux écrivains; mais si la réputation de leur orthodoxie n'est pas en cause, leur science, leur sagesse et leur zèle se trouvent très-compromis par le ton dogmatique avec lequel ils se font les échos et les complices des blasphèmes de l'impiété moderne contre les grands maîtres de la foi. Mais laissons parler encore une dernière fois le célèbre censeur de Fontenelle ; car voici par quelle argumentation serrée le P. Balthus a achevé, lui aussi , son antagoniste sur la question qui nous occupe.

« Suivant le peu de connaissance que j'ai des Pères de l'E- « glise, de leurs ouvrages , de leurs disputes avec les païens et « des circonstances dans lesquelles ils se sont trouvés, je ne « vois rien dont ils aient été plus éloignés que du platonisme : « 4" parce qu'ils l'ont toujours considéré comme faisant partie « du paganisme dont on ne peut douter qu'ils n'aient eu une « extrême horreur j S'' parce qu'ils n'ont jamais eu de plus grands « ni de plus dangereux ennemis à combattre que les platoni- « ciens et ceux qui se prévalaient des sentiments de Platon, et de « la haute estime où il était pour s'opposer avec plus d'avantage

a au christianisme; 3'^ parce que, uniquement et inviolablement « attachés à l'Écriture sainte et à la tradition, ils n'avaient garde « d'aller puiser dans un philosophe païen leurs sentiments en « matière de foi ou de religion; 4° parce que cette même Écria ture leur apprenait que toute la philosophie et toute la sagesse « profane n'étaient que folie et égarement, et qu'ils ont toujours a parlé en ce sens autant et plus de celle de Platon que de celle « de tous les autres philosophes; 5" parce qu'ils savaient que la 0 philosophie platonicienne avait été la source de la plupart des (( hérésies qui s'étaient élevées, et contre lesquelles ils combat- « taient sans cesse, en reprochant aux hérétiques leur plato- « nismc, comme la chose la plus capable d'en donner de l'hor- « reur; 6° parce qu'ils étaient convaincus que la philosophie de « Platon était remplie des erreurs les plus grossières, qu'ils s'ap- « pliquaient continuellement à faire connaître et à réfuter, atin a de ruiner le paganisme|en l'attaquant par ce qu'il avait de plus « fort et de plus éblouissant; 7° parce qu'ils étaient persuadés « que, dans ce que Platon avait dit de plus raisonnable, il y avait « des erreurs mêlées qui devaient le faire absolument rejeter; « 8°parce qu'ils ne doutaient point que ce philosophe n'eût tiré de i( l'Écriture sainte ces sortes de sentiments plus raisonnables, « qu'il avait corrompus ensuite, soit par ignorance, soit par ma- 0 lice: et que, par conséquent, ils auraient eu grand tort d'aller « puiser dans un ruisseau bourbeux, ayant chez eux la source, « infiniment pure, des Écritures saintes. Voilà quelques raisons, a qui étant un peu approfondies et soutenues d'une foule de té- « moignages exprès des saints Pères, comme j'espère le faire « dans peu avec l'aide de Dieu, pourront convaincre tout homme « raisonnable que rien ne pouvait être imaginé avec moins de « vraisemblance que le prétendu platonisme dont on accuse les « Pères de l'Église.

« Mais, sans qu'il fi!it besoin d'approfondir toutes ces raisons, « pour être convaincu de ce que je dis, il n'y aurait qu'à jeter un « coup d'œil sur le temps auquel les Pères de l'Église vivaient, « et sur la situation où ils se trouvaient au milieu du paganisme. « Quoi! est -il croyable qu'ils aient voulu adopter les sentiments et d'un philosophe païen, et s'en déclarer les sectateurs ou les c( admirateurs, dans un temps où le paganisme subsistait encore

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« presque dans toute sa force, où la philosophie païenne était le « plus grand obstacle qu'il y eût à l'établissement du christia- « nisme, et où ils ne devaient avoir, et n'avaient rien en effet « plus à cœur que d'en inspirer du mépris et de l'horreur à tout « le monde, mais particulièrement aux fidèles? A-t-on coutume « d'estimer ou de suivre les sentiments d'un ennemi que l'on « combat et qui nous persécute ? Les chrétiens du Levant ont-ils « jamais fait profession d'estimer ou de suivre l'Alcoran? Les ca- « tholiques d'Allemagne sont-ils entêtés des ouvrages de Luther? « A-t-on jamais vu les évêques de France louer ou recommander « la lecture des livres de Calvin, ou souffrir qu'on les enseigne « dans les académies ou dans les universités? Mais on y a bien « enseigné Aristote depuis plusieurs siècles : cela est vrai , mais « qui ne voit la différence des temps et des circonstances? Le « paganisme subsistait-il encore lorsque Ton a commencé à l'en- « seigner? Y avait-il encore des païens qui se servissent des prin- « cipes et de la doctrine d' Aristote, pour combattre le christia- « nisme ? Y avait-il danger que les fidèles, en lisant les ouvrages « de ce philosophe, ou en l'entendant louer et expHquer dans « les académies par des Docteurs catholiques , renonçassent à « leur foi, et ne suivissent ses erreurs? Qui ne sait que ce qui est cf dangereux et pernicieux même en un temps, peut être bon et « utile dans un autre (Ibid.) ? »

Nous n'avons rien à ajouter à une argumentation si brillante et si vigoureuse contre une thèse historique dont la portée doctrinale est immense, et que l'esprit d'impiété de notre siècle a empruntée à l'esprit d'impiété du siècle dernier. Il est impossible de faire mieux sentir le tort qu'en se l'appropriant avec une inconcevable légèreté, nos honorables adversaires se donnent, vis-à-vis de la logique, de l'histoire et de la religion. Seulement nous les prions de se rappeler, le cas échéant ^ que nous sommes tout à fait innocents des coups mortels de cette argumentation qui les achèvent à ce triple point de vue. Us leur viennent de la part d'un écrivain qui n'était ni ultramontain, ni traditionnaliste, ni Lammenaisien.On pourrait même dire que ces coups ne leur viennent pas d'une main étrangère, mais qu'ils se les sont donnés eux-mêmes.

SEPTIÈME CHAPITRE

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