‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 39 sur 108 · DU PRÉTENDU CAIITÉSIANISME DE SAINT AUGUSTIN · texte numérisé non relu

DU PRÉTENDU CAIITÉSIANISME DE SAINT AUGUSTIN

§ 12. Une page incroyable, dans laquelle un auleur semi-rationalisle a encore fait de saint Augustin le précurseur de Descarlcs. C'est un roman ; on se propose de le réfuter.— En affirmant que Descaries ne s'est sauvé du scepticisme que i-ar s\ foi dans sa raison, son panégyriste lui attribue une faute dont il n'est pas coupable. — Courte analyse de la méthode de Descartes, de laquelle il résulte qu'il ne s'est .sauvé du scepticisme que par la foi au dieu créateur,— Dam quel but saint Augustin a écrit sur la méthode. Il n'a pas commencé par le doute méthodique, mais par la foi.

ItIais nulle part le semi-rationalisme n'a fait preuve d'une plus grande légèreté, d'une plus grande ignorance et d'un plus grand courage à mentir qu'en voulant faire passer saint Augustin pour le précurseur de Descartes, après en avoir fait l'humble apprenti de Platon. « Saint Augustin, nous dit-il, a cherché un «point d'appui inébranlable, propre à porter tout Védifice de la a connaissance humaine. Descartes s'est rendu célèbre dans le « monde moderne par son Cogita; ergosum. Descartes veutdou- « ter de tout; mais il ne peut douter de sa pensée; sa pensée (( lui reste. Avec cette planche il se sauvera du naufrage univer- « sel de la vérité, avec ces débris il reconstruira U édifice entier « de la raison et de la connaissance. Eh bien, ce procédé , ce « doute méthodique de Descartes se trouvent, avec une certaine « mesure (1) il est vrai, dans saint Augustin, et nous y lisons en « toutes lettres le Cogito, ergo sum. Augustin cherche la science « certaine. IL A'm^erroyeZwz-wm^ sur son origine, sa nature, ses « qualités, ses destinées, et à toutes ces questions // 7iapas d'a- « bord de réponse. » «Toi qui veux te connaître... d'où sais-tu que « tu existes"? Je l'ignore. Te regardes-tu comme un être simple ou

(1) a la bonne heure! saint Augusiia n'était donc cartésien que dans une certaine mesure, ou il n'était donc pas tout à fait cartésien! Je respire!

« composé? Je l'ignore. Sais-tu que tu es en mouvement? Je Ti- « gnore. Sais-tu que ton âme est immortelle? Je l'ignore. Mais « sais-tu que tu penses? Je le sais {Soliloq. lib. If, cap. i). » « De « la certitude de la pensée Augustin conclut celle de Texistence. « Les hommes, dit-il ailleurs, peuvent élever des questions sur (( la nature et l'origine de l'âme; mais personne ne met en doute « qu'il vive, se souvienne, raisonne, pense. Celui qui douterait « de tous ces faits de l'âme ferait acte d'existence; car dou- « ter c'est encore vivre. Il ne pourrait au moins douter qu'il « doute. Mais être certain de son doute c'est avoir l'idée de la « certitude et même de la science. Douter c'est donc savoir quel- « que chose [De Trinitat. lib. X, cap. x)... » Augustin ne fait « pas au doute méthodique une part aussi large, aussi éten- « DUE que Descartes; il ne procède pas, BIEN S'EN FAUT (1), « AVEC LA RIGUEUR DU PHILOSOPHE FRAjNÇAis; mais Cependant il « donne à la certitude immédiate de la pensée une valeur parti- « culière. En elle et par elle il prend possession de la vérité; « et dans ce sens, on peut dire qu'il a été précurseur de Des- « cartes. »

Voilà ce que le semi-rationalisme a dit en propres termes; nous n'y avons ni changé ni ajouté un seul mot. Mais c'est encore ici du roman : seulement ce n'est pas du roman historique^ mais du roman fantastique ; ce n'est pas du roman vraisemblable, mais du roman incroyable ; ce n'est pas du roman pour amuser, mais du roman pour tromper. On nous permettra donc de l'analyser dans ses différentes parties. Depuis trente ans, le semi-rationalisme s'est pris d'un zèle, plus ardent que jamais, de faire du plus orthodoxe des Pères de l'Église l'apologiste anticipé du plus dangereux des philosophes modernes, le Précurseur de ses utopies et le complice de ses erreurs. Il est donc temps et grand temps de faire justice de l'abus qu'on a fait du nom et de l'autorité du saint Docteur pour foire des dnpes , et qu'on sa-

(1) Ce bien s'en faut est impayable ici I C'est dire que saint Augustin n'était cartésien pas même dans une certaine mesure, on qu'il ne l'était point du tout. C'est ainsi que notre auteur, poussé par la droiture naturelle de son âme, plus forte que ses préjugés d'école, dans le même passage, dépouille lui-même saint Augustin du cartésianisme dont il l'affuble , et se réfute lui même !

che au juste à quoi s'en tenir sur le prétendu cartésianisme de saint Augustin.

Commençons par justifier ce pauvre Descartes (que ses panégyristes ont maltraité d'une manière plus cruelle que ses critiques eux-mêmes) de l'étrange procédé qu'on lui attribue ici, de s'être, par la foi dans sa pensée, sauvé du naufrage xiniversel de la vérité et d'avoir avec ces débris reconstitué l'édifice entier de la raison et de la connaissance. La méthode de Descartes a bien assez de ses erreurs réelles; elle n'a pas besoin qu'on lui en prête de factices.

En remarquant que ce qui, dans le fameux enthymème : « Je pense , donc je suis » , le rendait certain de son existence, c'était qu'il en avait l'idée claire et distincte, Descartes se crut autorisé à établir, comme la vraie base, comme le vrai critérium de la certitude, cette proposition : « On peut regarder pour certain tout ce dont on a l'idée claire et distincte. » Mais, se souvenant aussitôt que bien des fois il avait, sur la foi de la perception claire et distincte, regardé comme vraies des propositions que, dans la suite, il a dû abandonner comme erronées, et que, par conséquent, il y a des perceptions claires et distinctes qui sont fausses, comme il y en a de vraies, il reconnaît que son critérium de la perception claire et distincte avait besoin à son tour d'un autre critérium pour distinguer les fausses évidences des évidences vraies. Il crut pendant quelques instants avoir trouvé ce dernier critérium dans le sens commun , et pouvoir retenir comme des évidences vraies celles qui ont pour elles Tassentiment du commun des hommes. Mais ayant réfléchi encore que, pour être en grand nombre, les hommes ne changent pas leur nature faillible, et que si l'homme peut être halluciné par de fausses évidences, le genre humain entier peut bien l'être aussi; après force hésitations et recherches, il finit par reconnaître que les évidences communes sont le résultat de la raison commune; qu'œuvre et don du Dieu qui ne peut pas être trompeur, cette raison commune ne peut pas nous tromper; que la foi en ce Dieu créateur et auteur de la raison humaine est la dernière raison pour avoir confiance dans la raison, et que c'est là le dernier critérium de la certitude : au point que, sans cette foi, l'homme ne peut être certain de rien, que le scepticisme est la

dernière conséquence de tous ses raisonnements et le partage obligé de sa condition; Hac enim una re ignorata, nonvideor de ulla alia re posse esse securus (1).

Ainsi ce n'est guère par la foi dans sa pensée, mais c'est par la foi dans le Dieu créateur et auteur de la raison, que Descartes s'est sauvé du naufrage universel de la vérité ; c'est cet acte de foi qui a été sa planche de salut; et c'est avec ces débris qu'il a reconstitué l'édifice entier de la raison et de la connaissance. C'est en rentrant dans la sacristie qu'il a évité le scepticisme de l'école qui allait l'engloutir dans ses abîmes; c'est en revenant au premier article du Symbole, à la croyance du chrétien, de la bonne femme , qu'il a échappé à l'écueil où il allait toucher et se perdre, comme philosophe. Voilà ce qui est clair pour ceux qui lisent Descartes , sans l'arrière-pensée de n'y trouver que le pur rationalisme. Et voilà le semi-rationalisme convaincu d'avoir, à cet endroit, mal compris Descartes, tronqué et faussé la doctrine de Descartes, et d'avoir ajouté à la déconsidération de son propre maître, de son propre héros !

Le semi-rationalisme ne s'est pas montré plus intelligent et plus juste dans tout ce qu'il attribue à saint Augustin, dans le passage qu'on vient de lire. A l'entendre, dans ce passage, on dirait qu'à l'exemple de Platon, et en prévenant Descartes, saint Augustin aurait composé un ouvrage exprès. S j/.r la méthode d'arriver à la vérité. Or, nous l'avons prouvé déjà et nous le répétons encore ici, il n'en est rien, absolument rien.

Converti au christianisme par la prière, bien plus que par le raisonnement , par un passage de l'Écriture , bien plus que par les doctrines des philosophes, par une voix du ciel, bien plus que par le bruit des disputes de la terre, saint Augustin ne s'est jamais soucié de chercher ailleurs (l'ayant trouvé dans la foi), le point d'appui inébranlable , propre à porter tout l'édifice de la connaissance dont il avait besoin. Il n'a donc pas fait de méthode phi-

(1) Voyez ce procédé de Descaries exposé au long, et établi sur ses textes formels, dans notie Essai sur la philosophie ancienne., § 50 {Conférences , tom. II, p. 500) ; et d'une manière encore plus étendue dans notre ouvrage Sur l'origine des idées et le fondement de la certiiude, troisième partie, § 50.

losophique. C'est des Soliloques de saint Augustin que notre auteur semi- rationaliste a tiré les paroles du saint Docteur qu'il a intercalées dans le passage que nous analysons. Or, lorsque saint Augustin écrivit cet ouvrage , il était déjà catéchumène et se préparait dans la solitude de Cassiaque à recevoir le baptême. Il croyait donc déjà ; il était déjà chrétien dans son esprit; il connaissait déjà son origine, sn nature, ses qualités, ses destinées , et il ne s'est pas interrogé pour savoir à quoi s'en tenir sur ces préambules de la foi , et moins encore n'a-t-il pas trouvé de réponse à ces questions. Il n'a pas écrit cet ouvrage pour arrivera croire, mais pour se confirmer dans sa foi; il n'a pas écrit cet ouvrage pour trouver la vérité inconnue , mais pour rendre hommage à la vérité dont il était en possessio7i. En effet, il s'y pose non en philosophe chercheur, mais en chrétien, désirant ardemment de mieux pénétrer la vérité trouvée et de s'élever à la science de ce dont il avait la connaissance et qui faisait déjà son bonheur (1).

Ailleurs, saint Augustin s'est ainsi exprimé : « Remarquez « bien que je n'ai pas demandé : De quelle manière crotjons-nous « (à la Trinité), car la foi à cette vérité ne peut être un sujet de « dispute parmi les fidèles. J'ai demandé : Quelle sera cette « manière, uniquement afin de voir si nous pouvons, à l'aide « de notre intelligence, savoir en quelque manière ce que nous « croyons (2 . » Or ceux qui ont lu saint Augustin savent bien que ce qu'il affirme avoir dit et avoir fait ici, touchant le dogme de la Trinité , il l'a dit et l'a fait touchant tous les autres dogmes du christianisme, et même touchant toute vérité. Ainsi donc, dans ses

(1) « Inter haec scripsi etiam duo voluiniiia, socunduni stiidium mcwm et «c amorem, ratione indaganda? veritatis de his rébus quas maxime scire {*) « cupiebam (Rclract., lib. I, c. iv). »

(2) * Non dixi : Quomodo credimus ; nam hoc inter fidèles non potcsi ha- « bere qucslioneni. Sed (dixi) : Si aliqiio modo possumus ■videra quod crcdi- « mus, Quis iste erit modus (De Trhii/al., lib. XV, c. vi)? »

(•) Nous prions notre lecteur de se rappeler que le mot scire n'est pns le synonyme du mot copnoscere, mais signiiie savoir philosophiquement , ou savoir radicalement une cliosr; savoir une cliose par ses r;iisons, avoir la science au-dessus de la simple connuiisuiicc de la chose. C'est dans ce sens que Cicéron emploie ce mot; et, d'après Cicéron, saint AuiTustIn aussi, dans tons ses ouvrages qni ont, de près ou de loin, trait à la philosophie. Celte remarque est de la dernière imporUincc dans la discussion qui nous occupe

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nombreux ouvrages, saint Augustin n'a pas cherché à savoir ce qu'il devait croire, mais à mieux compre7idre lui-même et à faire comprendre aux autres ce qu'il croyait. Ayant, dès le premier instant de sa conversion, humblement incliné son génie devant l'autorité de renseignement de rÉglise, et ayant, comme le dernier des fidèles, accepté cet enseignement , sans exception ni réserve, il croyait en avoir assez de cet enseignement pour la simple connaissance , pour la connaissance historique de la vérité, en tant que chrétien. Il n'a donc travaillé qu'à expliquer, à développer, à prouver, à défendre, à rendre intelligible, le plus possible, la vérité ; afin d'arriver à la connaissance rationnelle, philosophique de la vérité, comme philosophe, et afin d'éclairer ou de combattre les philosophes. Il n'est point parti (lu doute méthodique pour arriver à la foi , mais il a commencé par la foi pour arriver à la science. La méthode que saint Augustin a suivie est donc une méthode diamétralement opposée à la méthode qu'on appelle cartésienne.

Il y a même lieu de penser qu'il a écrit les Soliloques, moins pour s'affermir, lui, dans sa foi, que pour faire partager sa félicité de croire à ses compagnons , dont quelques-uns tenaient encore au scepticisme académique et même au matérialisme d'Épicure. Car, pour toute raison d'avoir choisi, dans cet ouvrage, la forme d'un dialogue entre sa raison et lui-même et de l'avoir intitulé les Soliloques, il a dit: « C'est parce que la « meilleure manière de disputer et d'arriver à la démonstration « de la vérité, est de procéder par demandes et réponses et « de se mettre soi-même à la place de celui qu'on veut instruire, « afin de lui éviter la rougeur qu'éprouve tout homme à être « battu dans une dispute (1). »

Dans les premières lignes de la préface du même ouvrage , saint Augustin introduit sa raison , lui disant : « Pour le mo- « ment , ne cherche pas à avoir une foule de lecteurs. Ces pe-

(1) '< Elegimiis hujusmodi sermociiiationes quœ, quoniani ciim solis nobis lon quirnur, soliloquia vocari et inscribi volo : novo nomine sed ad rem demon- « strandam satis idoneo. Cum neque inelius q2txn reritas possit, nisi quam « inlerrogando et respondendo, et vix quisquom inveniatur qiem koîs pudeat

« CONVINCI DISPUTANTEM (SolUoq., lil). II, C. YIl). »

« tites eonclusions suffiront au petit nombre de tes conci- « toycns (i). » Il est donc clair que , par ce livre , saint Augustin a visé à l'instruction de ce petit nombre d'Africains , ses amis, qui se trouvaient alors en sa compagnie , en Italie , à CassiaquC; près de Milan; qu'il ne l'a pas écrit pour son propre profit, mais pour le profit des autres ; que, n'étant encore que néophyte de la foi , il a commencé dès lors à s'en faire l'apôtre et l'apologiste ; et qu'il n'a pas cherché pour son propre compte un point d'appui inébranlable, propre à porter tout l'édijice de la connaissance humaine, mais qu'il a voulu faire valoir auprès des autres la vérité et l'importance de la connaissance divine (2).

§ 13. Examen du premier des textes de saint Augustin, dont le semi-rationallsme a abusé pour faire de saint Augustin le précurseur de Descartes. Analyse del'ouvrage des Soliloques, d'o m est tiré ce texte.'Cet ouvragen'a été écrit que dans un esprit de /ai. — Intégralité du texte en question, que le semi-rationalisme a tronqué pour lui donner un sens qu'il n'a pas. — Remarque sur cet important texte, qui en rendent évidents la pensée et le sens véritable.

Quant aux deux textes de saint Augustin, sur lesquels notre antagoniste s'appuie . dans le passage que nous réfutons, pour faire de saint Augustin un cartésien achevé, ils n'ont nullement le sens qu'il leur attribue.

D'abord, l'ouvrage des Soliloques, d'où notre auteur semi-rationaliste a tiré le premier de ces textes, est divisé en deux livres. Le premier chapitre du premier livre, qui sert d'introduction à tout l'ouvrage, et qui est intitulé Supplication a Dieu

(1) « Nec modo cures invitationem tuibse legentiuni ; pawcJ5 ista sat erunt « civibus tuis {Soliloq., lib. I, c. i, a. 1). »

(2) Au même endroi', saint Augustin dit : « Il me répondit, mais je ne sais « pas si c'est moi-même qui me suis fait cotle réponse, ou si c'a été quelque « autre, soit en moi, soit hors de moi; Ait mihi:sive ego ipse, sive alius quis « extrinsecus sive inii'insecus (lib. I, c. i). » il est donc clair aussi par ces mots que, dans ce dialogue, ce n'est pas saint Augustin, cherchant par demandes et réponses à s'éclairer lui-même, mais que c'est saint Augustin, se mettant à la place de celui qu'il veut instruire, et l'instruisant comme s'il était un aulro lui-même.

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{Precaiio ad Beinn), n'est qu'une belle et touchante prière en six paragraphes, remplissant huit énormes pages. Dans cette prière le saint Docteur étale toute la puissance de son génie, toute la richesse de son éloquence, dans le portrait qu'il y fait de Dieu, de ses attributs, de ses grandeurs, de sa gloire, portrait le plus sublime, le plus ravissant qui ait été tracé de la main de l'homme. Jamais aucun philosophe ni même aucun théologien chrétien ne s'est élevé plus haut sur ce grand et ineffable sujet, ni n'a été plus magnifique ni plus vrai. Rien donc n'y trahit le doute méthodique, le philosophe, cherchant au moyen de ce doute, mais tout y annonce le génie chrétien, pliant ses ailes et s'abaissant devant les mystérieuses incompréhensibilités de la foi; tout y annonce l'humble croyant, n'aspirant à parvenir que par la prière et non par le raisonnement à une foi plus complète, plus éclairée et plus parfaite. S'il y a donc quelque trait de ressemblance entre le procédé de saint Augustin et celui de Descartes, c'est qu'à l'exception près que, par la foi au Dieu créateur, saint Augustin a prévenu le scepticisme, et que Descartes y a échappé, et que celui-là a commencé par la théologie pour faire de la philosophie, tandis que celui-ci a commencé par la philosophie pour aboutir à la théologie : du reste, tous les deux ont assis sur la base de la foi la certitude de la vérité et Véd/fice entier de la raison et de la connaissance humciine.

Dans les chapitres suivants du même premier livre des Soliloques, saint Augustin, loin de l'y avoir établie, en a formellement exclu toute méthode purement philosophique , et ne s'est arrêté qu'à la pratique de la prière , pour arriver à Vintelligencc de Dieu et de l'âme, les seuls objets qu'il voulût comprendre et qu'il voulût aimer. Car il dit positivement : « Je ne sais com- « ment il faut qu'on me démontre Dieu , afin que je puisse « dire que j'en ai assez. Tout ce que je puis affirmer, c'est « que je désire concevoir Dieu d'une manière toute différente de « la manière dont je conçois toutes les autres choses (1). Je ne

(1) « A. Ecce ORAVI DEUM.

« R. Qiiid ergo scire vis ?

« A. Haec ipsa omnia QUE ORAYI.

« cherche pas la foi en Dieu , mais la science de Dieu ; car, « quand on a la science d'une chose, on a aussi la foi; mais « quand on n'a que la foi, on n'en a pas la science [i). Aussi je ne « me soucie pas le moins du monde de comprendre ces choses « à la manière de Platon et de Plotin qui n'ont pas même « compris ce qu'ils ont dit de vrai touchant ces mêmes sujets. « Car, ajoute-t-il encore, il y a bien des philosophes qui parlent « éloquemment de choses qu'ils ne comprennent pas^ au moins « comme j'ai dit que je désire les comprendre PAR LA « PRIÈRE (2). »

Saint Augustin démontre aussi qu'afin que l'âme puisse arriver à la vraie science de Dieu, que lui, saint Augustin, veut atteindre, trois choses lui sont absolument nécessaires, la FOI , L'ESPÉ- RANCE et la CHARITÉ; que ce n'est que par ces trois vertus qu'on a l'âme saine , le regard de l'esprit pur, et qu'on est en état de voir Dieu, c'est-à-dire de l'entendre (3).

Plus loin saint Augustin traite de la connaissance de Dieu, de

« Tî. Brc\':fcr oa collige.

« A. Deum et ariiniam scire cupio.

« R. Niliilne plus?

« A. Niliil omnino.

« R. Ergo incipe qusprere. Sed priiis explica quoniotlo, tibi si denionslretur

Deus, possis dicerc : fat est.

« A. Nescio quomodo niihi demonstrari debeat , ut dicam : Sat est : non

enim credo nie scire aliquid sic quomodo scii'e Deum desidero {Soliloq.f

:<■ lib. I, C. II). »

(1) « A. Ego quid sciam qufero, non quid credam. Omne autein quod scimus recte fortasse etiam credere dicimur, at non omne quod credinnis etiara scire {SoUloq , lib. I, c. m). »

(2) « R. Si ea quae de Deo dixerunt Plato et Plotinus vera sunt, satisne tibi est ita Deum scire ut illi sciebant ?

'< A. Non continuo, si ea quae dixerunt vera sunt, eiiara scisse illos ca nccesse esf. Nara MULTI COPIOSE DICUNT QU.E NESCIUNT ut ego pse OMNIA. QUE ORAYI me dixi scire cupere (Ibid., cap. iv) '>

(3) « R. Animœ tribus quibusdam rol)u-; opus est ut oculos haboat quibus ( tamliene uti possit ut aspiciat, ut vidfat. Oculi sani, mens est ab onini labe cor-

poris pura, id est a cupiditatibus rerum mortalium jam remota atque purgala, quod ci niliil aliud praislat nisi fuies omnino. . . fidei spes adjicienda est... tertio cbaritas nccessaria est... Sine tribus i^tis igitur anima mclla sanatur îit possit Dewn simmvidere, id cstinlelUgere {Soliloq., lib. F, c. vr et vu)..»

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l'amour de nous-mêmes {cap. vit, ix et x) ; des biens temporels dans leurs rapports avec les biens spirituels et le souverain bien [cap. XI et XII ); des différents degrés et du vrai amour de la sagesse divine comme lumière de l'esprit [cap. xiii et xiv) : il finit par prouver que ce n'est qu'en ayant confiance dans cette lumière de Dieu et dans le secours de sa grâce qu'on peut arriver à la vraie science de l'âme, et que la vérité est éternelle {cap. XV ). C'est tout le premier livre des Soliloques. On le voit donc, il n'y est pas dit un seul mot du doute méthodique, comme procédé pour arriver à la vérité, et c'est un traité didactique, positif, sur la loi, plutôt qu'une méthode de philosophie inqxiisitive.

Tout le deuxième livre du même ouvrage n'est qu'un traité incomplet sur l'immortalité de l'âme, prouvée d'une manière fort ingénieuse, par cet argument: « La vérité est immortelle; « l'âme est le siège de la vérité, donc il faut qu'elle soit immor- « telle, elle aussi. » Ce livre commence par ce dialogue entre saint Augustin et son interlocuteur :

« A. Abordons maintenant le deuxième livre.

if. Abordons-le.

A. Croyons que Dieu sera présent.

R. Oui, croyons cela, puisque cela aussi est en notre pouvoir.

A. Notre pouvoir est Dieu lui-môme.

R. PRIE donc brièvement, mais le plus parfaitement qu'il tu soit possible.

A. 0 DlET, QUI ÊTES TOUJOURS LE MEME, JE VOUS DEMANDE EN GRACE DE ME CONNAITRE MOI-MEME ET DE VOUS CONNAITRE. Voilà

ma prière faite.

R. Toi qui veux te connaître, sais-tu que tu es'? A. Je le sais.

R. Comment le sais -tu?

A. Je ne le sais pas.

R. Te crois-tu simple ou composé?

^1. Je ne le sais pas.

R, Crois-tu te mouvoir?

A. Je ne le sais pas.

if. Sais-tu que tu penses?

A. Je le sais.

if. Il est donc vrai que tu penses?

A. Ouij il est vrai.

a. Sais-tu si tu es immortel?

A. Je ne le sais pas (1).

R. De toutes les choses dont tu viens de dire que tu les ignores, quelle est celle que tu veux savoir de préférence à toutes les autres?

A. Si je suis ou si je ne suis pas immortel.

/?. Tu aimes donc à vivre?

A. Je l'avoue.

/?, Mais si dans cette vie tu trouvais que tu ne pourras rien connaître de plus que ce que tu connais à présent, cesserais-tu de pleurer {

A. Pas du tout; je pleurerais tant, au contraire, que cette vie n'en serait pas une.

B. Tu n'aimes donc pas tant à vivre pour vivre, mais pour savoir ?

A . J'admets cette conséquence.

R. Je vois bien maintenant tout ce que tu veux. Tu crois donc qu'avec la science, personne n'est malheureux, et que par consé-

(1) « A. Agorediamur librum secundum.

« R. Aggrediainiir.

« A. Credamus Deum prapsentcm.

« R. Credamus, si vel hoc in potestate nosira est.

« A. Potestas nostra Ipse est.

« R. Itaque ORA, lirevissime, ac perfeclissime, quantum potes.

'< A. Deus, sernper idem, novoiim me, noverim te. Oratum est.

« R. Tu qui vis te nosse, scis esse te?

« A. Scio.

» R. Unde scis?

" A. Nescio.

» R. Simplicem te esse .sentis , an multiplicem ?

« A. Nescio.

« R. Moveri te scis?

« A. Mescio.

« R. Cogitare te scis?

« A. Scio.

« R. Ergo vcrum est cogitare te.

« A. Verum.

« R. Immortalem te esse scis?

« A. Nescio

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quent^ probablement, la science fait des heureux. Mais puisque personne ne peut être heureux s'il ne vit pas , et que personne ne vit s'il n'est pas, tu veux donc être, tu veux vivre, tu veux comprendre; mais tu ne veux être que pour vivre, tu ne veux vivre que pour comprendre. Tu sais donc que tu es; tu sais que tu vis; tu sais que tu comprends; et ce que tu désires savoir encore c'est seulement si tu seras toujours , si tu vivras toujours, si tu comprendras toujours, ou bien si tu n'auras rien de tout cela.

A. Oui, c'est ce que je désire savoir (1). »

Le voilà donc, dans son intégrité , avec tous les accessoires qui en font connaître le véritable sens , ce texte dont notre antagoniste n'a rapporté que quelques mots, détachés du contexte, pour lui donner un sens tout cartésien.

D'abord , l'interlocuteur de ce dialogue, qui veut s'instruire de son immortalité , ne commence ses recherches que par la prière à Dieu , et par ce grand acte de foi, « Que la science de Dieu et de soi-même ne peut s'obtenir que par le secours du Dieu , toujours le même , c'est-à-dire du Dieu immuable et éternel; Devs,semper idem, noverim me, noveriin te. Oratum est.» Ce qui prouve que cette recherche est moins philosophique que religieuse et même ascétique.

En second lieu, qu'on fasse attention à une ruse, fort peu

(1) « R. Horum omnium quae te nescire dixisti, quid scire prius ma vis?

« A. Utrum immortalissim.

« R. Vivere igitur amas?

« A. Fateor...

« 7?. Quid si ipsa vita taiis esse inveniatur, ut in ea tibi nihil amplius quam « nosti , nosse liceat? Temperabis ne a lacrymis? s

« A. Imo lantum flebo, ut nulla vita sit !

« R. Non igitur vivere propter ipsum vivere amas , sed propter scire.

« A. Cedo conclusioni...

« R. Jam video totum quod cupis. Nam , quoniam neminem scientia miserum « esse credis , ex quo probabile est ut inttlligentia efûciat beatum ; beatus autem « nomo nisi vivens, et nerao vivit qui non est; esse vis, vivere et intelligcre; sed '< esse ut vivas, vivere ut intelligas. Ergo esse le sois; vivere te scis; intelligere « te scis. Sed utrum ista semper l'utura sint, an niliil liorum futurum sit, nosse « vis.

« A. Ita est (Soliloq., lib. II, c. i). »

philosophique, que notre auteur semi-ralionalistc a cru pouvoir se permettre , à cet endroit , sans craindre de compromettre sa loyauté.

Dans le passage en question , tel qu'on vient de le lire et tel qu'on le lit, en effet, dans saint Augustin, l'interrogation, Sais-tu que tu penses , se trouve , comme on l'y voit, au milieu d'autres interrogations auxquelles l'interlocuteur a répondu tantôt oui et tantôt non, et n'a aucuric portée, aucune importance particulière. iMais cette façon dont saint Augustin a arrangé les interrogations et les réponses qui les suivent ne faisant pas l'affaire de notre critique, qu'a-t-il fait? Comme on peut le voir aussi, il en a changé l'ordre , il a supprimé les interrogations suivies d'une réponse affirmative. 11 en rapporte quatre seulement de celles auxquelles l'interlocuteur a toujours répondu : Je l'ignore; il a mis à la dernière place (où elle ne se trouve pas dans l'original) celle-ci. Sais-tu que tu penses, et cette réponse qui l'accompagne. Oui, je le sais. Et puis il s'écrie d'un air de triomphe : Comme Va fait plus tard Descartes, saint Augustin a^issi, de la certitude de la pensée conclut celle de l'existence. Mais, si nous ne nous trompons pas, dans le langage de la polémique, cela s'appelle mutiler, altérer, fausser les textes d'un auteur pour lui faire dire ce qu'il ne dit pas.

En troisième lieu, sommé de dire s'il sait qu'il EST, luimême, Scis esse te ? l'interlocuteur répond : « Oui , je le sais, Scio.y) Mais, questionné encore pour qu'il dise conmient il sait qu'il est, vnde scis? il ne répond pas du tout : dépense, donc je suis; il répond tout simplement: Je ne le sais pas, Nescio. Ainsi il sait qu'il est; mais non-seulement ne déduit pas, comme l'a fait Descartes, le fait de son existence du fait de sa pknsée, Cogito, ergo sum, mais il déclare formellement ne pas savoir que le fait de son existence puisse être déduit d'un autre fait comme une conséquence de ses prémisses. Il avoue bien qu'il sait qu'il pense, Cogitare te scis? Scio; mais, loin de conclure de la vérité de la 2Jensée à la vérité de son existence^ c'est, au contraire, do la vérité de son existence, comme être intelligent, qu'il conclut à la vérité de sa pensée. Pour ceux donc qui savent lire dans ce passage , non-seulement il est faux que le Cogito , ergo sum de

Descartes s'y TROUVE EN TOUTES LETTRES, mais il est évident que cet enthymème ne s'y trouve pas même en petites lettres; il est évident qu'il ne s"y trouve pas même avec une certaine mesure; il est évident qu'il en est formellement exclu; il est évident qu'il ne s'y trouve point du tout, et que notre auteur semi-rationaliste, en affirmant que, dans ce passage, SE TROUVE EN TOUTES LETTRES le Cocjito, crço sum de Descartes, est convaincu d'avoir abusé de ce texte, ou, au moins, de ne pas l'avoir compris.

Ayant affaire à l'un de ces académiciens dont la doctrine fondamentale se résumait dans cette maxime : Puisqu'on ne peut être certain de rien , le sage doit s'abstenir de donner son assentiment complet à la moindre chose, avant de prouver à son interlocuteur Vimmortalité de l'âme, saint Augustin l'a obligé d'avouer qu'il sait, au moins, qu'il es/", qu'il pense, qu'il vit, qu'il comprend oi qu'il désire Vimmortalité; car avec un homme qui vous nie tout cela ou qui en doute, il n'y a pas moyen de raisonner. Voilà toute la pensée de saint Augustin (1). Mais, qu'on le remarque bien, saint Augustin introduit son interlocuteur, admettant tous ces préliminaires comme des faits séparés et distincts l'un de l'autre, comme des faits également évidents en eux-mêmes, ou plutôt comme des sentiments qu'on trouve en soi-même, dont on est certain sans démonstration, et dont la démonstration n'est pas même possible : Unde sels te esse? Nescio.

Mais saint Augustin ne fait nullement dire à son interlocuteur, comme le prétend notre adversaire, qu'il a admis ces faits , ces sentiments, comme enclavés l'un dans l'autre, comme s'éprouvant l'un par l'autre , comme étant une série de conséquences jaillissant l'une de l'autre et ayant toutes leur base et leur premier principe dans le fait , dans le sentiment de sa propre

(1) Dans son Traité de la vie heureuse, qu'il avait écrit avant les Soliloques, Haint Augustin avait fait usage du môme argument, et presque dans les mêmes termes, en combattant l'épicurien Navigius, qui niait, lui aussi, l'existence de l'âme. Après avoir forcé son adversaire à dire ; « Oui, je sais vraiment que je vis, Scio me vivere, » saint Augustin reprend : « Tu sais donc que tu as deux choses : le corps et la vie; mais, la vie c'c.^t Tàme. Tu sais donc que tu as le corps et l'âme: Ergo duo isfa esse non dubitas : animam cl corpus. »

pensée. Il n'y a pas un seul mot dans ce passage, capable de justifier une telle interprétation. Tout ici se rapporte évidemment aux prémisses de la démonstration d'un dogme particulier, V immortalité de l'âme , et rien n'indique que saint Augustin y ait établi les principes d'une mr'thode générale pour arrivera la vérité , ni qu'il soit parti du doute méthodique de Descartes pour arriver à la certitude.

§ 14. On discute le second texte de saint Aitgiistin que le' semi-rationalisme a tourné contre son auteur. — Ce texte n'a pas le moindre rapport avec le doute cartésien, et saint Augustin n'y a millement établi la certitude de l'existence sur l\ certitlde de lx pensée. — Autre texte, en entier, que le semi-rationalisme a étrangement défiguré. — Cinq conclusions, résultant de ce texte et prouvant que l'interprétation semi-rationaliste en est évidemment fausse. — Un troisième texte de saint Augustin qui prouve évidemment que sa méthode a été la contre-partie de ta méthode dite '■ Cartésienne ^1. — Étrange mosaique de mots, tirés de plusieurs ouvrages de saint Augustin, à l'aide de laquelle on a formé son système, qui n'en est pas un, sur la coiinaissance. — Plusieurs de ces ouvrages ont été désavoués par le saint docteur. — Conclusion sur le prétendu cartésianisme de saint Augustiii.

Il en est absolument de même de l'autre texte, allégué par notre adversaire, pour prouver que saint Augustin était cartésien. D'abord il a arrangé ce texte aussi à sa manière, car le voici ce texte dans son intégrité.

« Mais qui doute jamais qu'il vive, qu'il se souvienne, qu'il « comprenne, qu'il veuille, qu'il pen.se, qu'il sache et juge? C'est « parce que qui doute, vit ; qui doute se rappelle pourquoi il « doute; s'il doute, il comprend qu'il doute; qui doute veut ar- « river à la certitude; qui doute pense ; qui doute sait qu'il « ne sait pas; qui doute sait qu'il ne doit donner légèrement son « assentiment. Donc, de quelque chose que Von doute , on ne « doit pas douter de ces choses-là (1). » Or les mots que nous avons soulignés ici se trouvent supprimés ou altérés par notre adversaire dans la citation qu'il a faite de ce texte, et qu'on a lue plus haut.

(1) « Vivere tamen et meminisse et intelligere et velleet cogitare et scire « et judicare qnis dubilat.^ Quandoquidein ctiam si diibitat, vivit; si dubitat,

SON PRETENDU CARTESIANISME. Ql

Par ces suppressions et par ces altérations il a tellement rapproché la phrase relative à la pensée de la phrase relative à la vie, que, dans ce passage, saint Augustin a Tair de vouloir prouver la vie ou l'existence par la pensée , ou douter de tout, excepté de la pensée pour placer la certitude de la pensée comme le point de départ, pour marcher à la conquête de toute certitude. C'est après avoir ainsi tourmenté ce texte que notre intrépide semi-rationaliste a prononcé que , quoique saint Augustin ne fasse pas au doute méthodique une part aussi large, aussi étendue que Descartes, cependant, il a donné à la certitude immédiate de la pensée une valeur toute particulière; qu'en elle et PAR ELLE IL A PRIS POSSESSION DE LA VÉRITÉ; et que dans ce sens on peut dire qu'il a été LE PRÉCURSEUR DE DESCARTES!

Mais il est évident que le passage cité, tel que nous l'avons rétabli, n'a aucun rapport, même éloigné, au doute cartésien. 11 est évident que saint Augustin ne lui fait de part, ni large ni étroite; et que saint Augustin n'y donne pas plus de valeur particulière à la certitude immédiate de la pensée qu'à celle du;Mgement, de la volonté, de la science, de tous nos faits intérieurs.

Dans le sixième livre de son immortel ouvrage sur la Trinité, où se rencontre ce texte, saint Augustin s'attache à prouver, comme on l'a vu plus haut, que l'homme a vraiment dans son âme l'image fidèle de l'auguste Trinité. Car l'âme humaine est intelligence, raison et amour, conmie Dieu est Père, Fils et Saint- Esprit. Mais, la force de cet argument d'analogie en faveur de ce premier dogme du christianisme dépendant de la réalité de ces trois manières distinctes d'être de la même âme , saint Augustin a commencé son argumentation par les établir sur la base d'une certitude inébranlable, parce qu'il a dit : On peut contester que l'âme soit du feu, ou de l'air ou du sang; mais, quelle que soit sa nature, on ne peut pas nier qu'elle est intelligence, raison et

« unde dubitat raeminit; si dubitat, dubitare se intelligit; si dubitat, certiis « esse viilt; si dubilat, cogitât ; si dubitat, scit se nescire; si dubitat, scit se non a teraere consentire opportere. Quisquis igilurabunde dubitat, de bis omnibus K dubitare non débet, quœ si non essent, de ulla le dubitare non poteit(De Tri^i a nU-,\ii)- X, c X, n. 14). »

amour. Car les académiciens , les sceptiques cux-nu'mes^ pour qui rien n'est certain , tiennent, et sont obligés de tenir cependant pour certain qu'ils vivent, qu'ils se souviennent, qu'ils pensent, qu'ils raisonnent, qu'ils jugent, qu'ils veulent, qu'ils doutent, qu'ils désirent sortir de leur doute et posséder la certitude, la science; c'est-à-dire qu'ils sont certains, eux aussi, de tous les faits intérieurs de l'âme, desquels il résulte que l'âme humaine est vraiment intelligence , raison et amour. Voilà ce que saint Augustin a dit, et pourquoi il a voulu le dire, à l'endroit cité. Mais quant à avoir voulu, à cet endroit, déduire la certitude de l'existence de la certitude de la yen$ce, ou créer une méthode philosophique sur la base de la pensée, il n'en a pas même eu l'idée; et le semi rationalisme, en s'appuyant sur ce texte pour faire de saint Augustin le Précurseur de Descartes, n'a prouvé que l'une de ces deux choses : ou qu'il a voulu tromper ses lecteurs, ou qu'il s'est trompé lui-môme.

Les derniers mots du même texte de saint Augustin, tel que notre adversaire l'a rapporté, sont tirés du quinzième livre du même ouvrage du grand docieur sur la Trinité , et ils ont une tout autre signification, une tout autre portée que celles que l'auteur semi-rationaliste s'est plu à leur donner, en les résumant et en les arrangeant d'après les licences de son imagination et le besoin de sa triste cause. Le voici, en efft't, tout entier, ce passage de saint Augustin :

« C'est par une science intime que nous savons que nous vice vous. Ici, l'académicien n'a pas le droit de nous dire : Vous « dormez sans vous en douter, et c'est en dormant toujours que (( vous voyez tout ce que vous croyez voir étant éveillé; car tout « le monde sait que les visions du sommeil sont parfaitement a semblables aux visions de la veille. Certain qu'il vit, l'homme « à qui on fait cette objection est inébranlable si, au lieu de ré- « pondre : Je suis certain que je veille, il répond : Je suis certain « que je vis; car, qu'il soit veillant ou qu'il soit dormant, il est « certain qu'il \it. On ne peut donc lui objecter qu'en s'attri- « buant cette science certaine de sa vie, il peut se tromper; car, « même dormir, même rêver dans le sommeil, c'est vivre (1).

(1) >i Intimascienlia estquanoà viverescimui-; ubi neque illul quidem Aca-

SON PBÉTENDU CARTÉSIANISME. 93

a L'académicien ne peut pas dire non plus à qui s'affirme vi- « vant : Vous êtes fou sans vous en apercevoir; vos visions n'ont « }ien de certain, car les fous ne croient-ils pas voir, en effet, ce « qu'ils ne voient pasF crv les fous vivent, eux aussi; et celui «qui, au lieu de prouver qu'il n'est pas fou, se retranche sur « l'affirmation je sais que je vis, est invincible contre tous les « académiciens du monde. »

« A un homme disant : Je suis certain que je vis, on oppose- « rait en vain les mille espèces d'existences fallacieuses qui nous « trompent si souvent dans nos certitudes. Donc celui qui se « trompe n'en vit pas moins; et par conséquent, lors même qu'il « se trompe sur tout le reste , cependant , en disant , Je sais que a je vis, il est certain qu'il ne se trompe pas (1). »

Pareillement, si quelqu'un dit : Je ne veux pas errer, soit qu'il « erre ou qu'il n'erre pas, il sera toujours vrai qu'il ne veut pas « errer, et, par conséquent, ce sera une impertinence de lui dire « vous errez; car, lors même qu'il erre, en effet, il n'erre pas en « croyant être certain de ne vouloir pas errer (2).

« Il y a bien d'autres arguments à opposer aux académiciens « qui affirment qu'on ne peut rien savoir avec certitude, mais il « faut que nous nous arrêtions là; car dans cet ouvrage nous n'a- « vous pas entrepris de les combattre; et d'ailleurs on peut sur « ce sujet consulter les trois livres contre les académiciens que « nous avons écrits les premiers jours de notre conversion (3). »

« demiciis dicere potest : «Portasse dormis et luscis et in somnis vides. Visi enim « somniantium simillima esse istis \igilantium quis ignorât ? » Sed qui ceitus est « devitœsuœ scieutia, non in eadixit : scio me vigilare, sed scio me vivere. Sive « ergo dormiat, sive vigilet, vivit, nec in ea scientii per somnia falli polesti qnia " et dormire et in .eomn's vi iere, viventis est (De Tiinitat. lib. XV, c. \ii, cni « litulus : Academica philosnphia).»

(1) « Nec illud potest academicus adversus istam scientiam dicere : «Furis « fortasse et nescis, quia sanoruinvisis similia suntvisa furentium; » sed qui fu- «■ rit, vivit nec co: tra academicos dicit : Scij me non furere,sed : Scio me vi- « verc. Mille itaquc failacinm visorum gênera objicianlur, si quis dicit: Scio me « vivere, nihii horum timebit, quaudo et qui fallilur vivit {Fbid.}. »

(2) « Item si quispiam dicat : trrare nolo, nonne, sive erret sive non erret, « errare tamen eura noll.- verum frit? quis est qui liuic non impndcntissime <t dicat : forsitan falleiis? Cum proftcto ubicumque failatur, falli se tamen nolie « nonfallitur (Ibid.). »

(3) « Alla reperiuntur quse adversus academicos valeanf, qui nihil ab homine

Or ce qu'il y a declair, dans ce remarquable passage de saint Augustin, c'est: i° que la science par laquelle nous savops que nous vivons, qui pour Descartes se déduit de la certitude de la pensée, Cogito, ergosum, n'est pour saint Augustin que le résultat du sentiment intime, scientia intima est qua nos vivere scimus; et que, par conséquent, loin d'avoir préludé au Cogito, ergo sum qui a rendu célèbre Descartes , saint Augustin Ta positivement exclu;

2" Que c'est encore ici l'un de ces vigoureux coups de sa redoutable massue, dont le grand athlète de la vérité n'oubliait jamais de frapper, en passant, les pliilosophes académiques, toutes les fois qu'en traitant un sujet quelconque, il les rencontrait sur son chemin; qui ain opère isto non hoc susccpimus; et, en effet, ce chapitre est intitulé : Philosophie académique ;

3" Que ce n'est ici qu'un résumé, en quelques lignes, de la longue et puissante argumentation que saint Augustin a développée dans ses trois livres contre les académiciens; argumentation ancienne et à laquelle on a eu recours dans tous les temps pour réfuter les sceptiques ; argumentation tirée de la certitude intime, inébranlable que, quel que soit son état moral ou physique, chacun a de sa propre vie et des faits intérieurs qui s'y rapportent ; argumentation devant laquelle le principe académique que l'on ne peut être certain de rien, tombe dans le vide du niais et de l'absurde; argumentation dans laquelle saint Augustin n'a nullement formé une méthode par laquelle il a pris lui-même possession de la vérité ;

4-0 Enfin, qu'en attribuant à ce passage une telle pensée, le semi-rationalisme s'est fait illusion, a méconnu la pensée de saint Augustin, s'est mis en révolte contre son histoire. Car personne n'ignore que ce ne fut point par des procédés logiques, mais par la profonde impression qu'il éprouva en lisant saint Paul, et par une voix du ciel, que saint Augustin s'est mis en possession de la vérité, et que dès ce moment il mit son génie au service du christianisme et de l'Église.

« sciri posse conlcndunt; sed modus adliibcndiis est : praasertim quia in opère «■ islonon hœc suscepimus. Suntinde libri très nostri primo uostrae conversionis 'i tempore inscripti {De Trimtat. lib. XV, c. xii). "

Dans son ouvrage Be Genesi ad liiteram , saint Augustin a dit : « Lorsqu'il s'agit des obscurités des choses naturelles , que « nous savons avoir été faites par la toute-puissance de Dieu, « leur artisan, on ne doit guère procéder par voie d'affirmation, « mais par voie de recherches; particulièrement dans les livres « (la Bible) que l'autorité divine recommande, touchant lesquels « la TÉMÉRITÉ DE UOPINION INCERTAINE ET DOUTEUSE, « ÉVITE DIFFICILEMENT LE CRIME DU SACRILÈGE. Cette « espèce de doute qui accompagne la recherche NE DOIT DONC « PAS DÉPASSER LES BORNES DE LA FOI CATHOLIQUE (I). »

Or, c'est encore sur ce texte que le semi-rationalisme se fonde pour faire de saint Augustin l'auteur du doute méthodique de Descartes. Mais c'est s'aveugler devant la lumière.

D'abord, saint Augustin ne parle, dans ce passage, que de l'obscurité des choses naturelles, de ohscuris rerum naturalium, savoir de ce monde sensible que , d'après l'Écriture, Dieu a livré aux disputes de l'homme, ou sur lequel Dieu a permis à l'homme de disputer, tout en le prévenant qu'il n'arrivera jamais à atteindre le secret des œuvres de Dieu (2). Tandis que, comme le hii a reproché M. de Bonald, « Descartes a « adopté le doute méthodique, même touchant les choses intel- « lectuelles et morales, que Dieu nous a révélées, et dont il est « insensé, téméraire de douter. »

En second lieu, même en cherchant les causes des choses naturelles, il faut, selon saint Augustm, commencer par croire que c'est Dieu qui les a créées : libre ensuite au philosophe à s'en expliquer les phénomènes, à force de recherches, et non par des affirmations préalables. Tandis que Descartes n'a excepté de son doute méthodique ni la création, ni même Dieu; il n'en a excepté que sa propre existence , ce qui pour saint Augustin est un sacrilège.

(1) « Le oBscuRis NATURALini r.Eui'M qux omnipotente Deo artifice facta t'-sentimus, non affirmando secl quxrendo tranclandnm est: in libris n maxime quos Divina commendat auctoiitas, in quib us temevutks incert.« « DUBi^QiJE opiNioNis DIFFICILE sACRiLECu oRiMEN EVITAT. Ea tameti quxven- « di duhdatio cvtholic.ï fidei motus non débet excedere. »

(2) Mundum tradidit disputationi eorum : ut non cognoscat homo opus quodoperatus est Deus ab initia (Sap.)

Troisièniemcnt, pour saint Augustin , l'esprit de recherclie, même touchant les causes naturelles , où seulement il est permis de douter de ce gu'oti ne sait pas, doit se renfermer dans les limites de la foi catholique. La doctrine de saint Augustin, renfermée dans ce passage, se résume donc évidemment dans ces deux mots : Choyez et raisonnez. Tandis que l'esprit de recherche de Descartes, comme M. de Donald l'a aussi démontré, ne connaît pas de limites, comprend même ce dont on était certain d'avance j^ar la foi; et son procédé peut au contraire se résumer dans ces deux mots, baisonner pour croire.

Bref, saint Augustin exige qu'on ne commence que par la foi, même les recherches philosophiques des causes naturelles; et Descartes prétend qu'on commence par le doute , même les recherches philosophiques touchant l'ordre intellectuel et moral. La méthode de saint Augustin — si tant est que, dans ce passage, il en ait voulu faire une — est donc la contre-partie, l'opposé et la condamnation anticipée de la méthode de Descartes. Voyez combien le semi-rationalisme a été habile, juste et sensé d'avoir voulu établir sur ce passage de saint Augustin la légitimité, l'orthodoxie et les avantages du doute méthodique de Descartes, et d'avoir fait de saint Augustin un vrai cartésien !

Remarquons encore que les mots de saint Augustin où le serairationalisme a découvert, comme s'y TROUVANT en toutes lettres le Cogita, crgo sum de Descartes, se rencontrent dans le deuxième livre des Soliloques. Les mots par lesquels il s'est cru autorisé à affirmer que saint Augustin a établi dans la certitude immédictte de la pensée l'édifice entier de la raison et de la connaissance, se lisent au dixième livre du traité De Trinitate que saint Augustin écrivit au moins vingt ans après les Soliloques. Les mots par lesquels le semi-rationalisme prétend que saint Augustin a renversé lui-même d'une main le doute méthodique qu'il aurait établi d'une autre main , comme principe de sa philosophie, ne s'aperçoivent que dans le quinzième livre du même ouvrage. Les mots sur lesquels le semi-rationalisme se fonde pour nous dire que saint Augustin a établi sa philosophie sur l'impossibilité où est l'homme do, douter de sa propre existence, le semi-rationalisme est allé les chercher au chapitre trenteneuvième du Traité de la vraie religion. Il en a fait de même

SON PRÉTENDU CABTÉSIANISME. 97

touchant d'autres phrases qu'il cite pour faire croire que saint Augustin aurait bâti tout entier et tout d'un bloc un système de philosophie platonico-cartésienne, comme on peut s'en convaincre, en jetant un coup d'oeil au bas des pages où le semi-rationalisme a énoncé une telle extravagance. Ces passages sont empruntés, pour une partie, au troisième livre du saint Docteur, contre les académiciens , pour une autre partie, au deuxième livre de l'Ordre; pour une troisième partie au onzième livre des Confessions ; le reste des matériaux de cette construction bizarre a été fourni au semi-rationalisme par le trente-septième chapitre du livre de saint Augustin dît Maitre; du deuxième livre 'de son Traité du libre arbitre; de la neuvième question de son livre des LXXXIII Questions, etc., etc., etc. On le voit donc, la prétendue méthode et la prétendue philosophie platonico-cartésienne que le semi-rationalisme attribue, avec tant d'assurance, au plus éminent des Docteurs de l'Église, n'est au fond qu'une vraie mosaïque , formée de phrases, de mots tirés de presque tous les ouvrages de saint Augustin, écrits à vingt, trente et même quarante ans de distance l'un de l'autre; n'est qu'un rapprochement fantastique, fait, à grands frais d'imagination, de pensées disparates cousues ensemble, et formant un fait qui n'a rien de réel, sauf la témérité et l'outrecuidance qui l'ont produit {\). Car, pour avoir espéré de faire accepter cette poésie philosophique comme la vraie philosophie de saint Augustin, le semi-rationalisme a dû énormément compter sur l'inattention, la légèreté, l'ignorance, la simplicité et la crédulité de ses lec-

(1) Ce fait est, du reste, ccustaté avec une admirable précision par l'auteur mêmequenouscombatfons. «La méthode des Anciens, dit-il, n'avait pas la rigueur « de la nôtre. L'indication de ces choses est répandue ÇA ET LA dans les écrits « d'iugustin. >' Nous avons donc le droit, au moins, de nous étonner du courage de cet auteur d'avoir voulu faire croire que saint Augustin a fabriqué, lui aussi, une méthode philosophique et même une philosophie pl\tonico-c.\rtésiexne, tout en reconnaissant que saint Augustin n'a fait qu'iNniovER ces choses; qne ces choses se trouvent, non pas réunies en un corps de doctrine, mais répandues ÇX ET LA. daiis les écrits d'Auçuslin. C'est donc avouer, en propres termes, que la prétendue méthode et la prétendue philosophie que cet auteur attribue à saint Augustin, n'est tout bonnement, nous le répétons, qu'un poëme de sa création !

teurs, a dû les supposer bien ignorants, bien simples et bien crédules, ce qui est se moquer de leur bon sens et du bon sens public.

D'autant plus que le semi-rationalisme n'est allé pêcber la plus grande partie de ces mots et de ces phrases, que dans les ouvrages que saint Augustin a écrits avant de recevoir le baptême, au commencement de sa conversion ; ouvrages qui, à eux seuls, lui ont fourni la triste matière du premier des deux livres de ses Rétractations, et sur lesquels voici le jugement sévère qu'il a prononcé : « Je ne veux pas excepter de mes rétractations les «ouvrages que j'écrivis, étant encore cathécumèiie. 11 est vrai « que j'avais déjà rejeté toute espérance de la terre , mais il est « vrai aussi que j'étais encore gonflé de l'orgueil que la littéra- « ture du siècle inspire. Il faut que je censure ces livres, parce (( qu'ils sont copiés et lus par beaucoup de personnes et qu'ils « ne peuvent l'être avec quelque avantage qu'à la condition « qu'on leur pardonne leurs fautes , ou , si l'on ne veut leur (( rien pardonner , à la condition de ne pas s^atlacher aux erc( reurs gui shj trouvent. Je prie donc ceux qui lisent ces livres « de ne pas m' imiter dans mes erreurs , mais dans le progrès « successif qu'ils s'apercevront que je faisais alors dans la vé- « rite, au fur et à mesure que je multipliais mes écrits. Car ce « que j'ai écrit après est mieux que ce que j'avais écrit aupa- « ravant (1). »

Ainsi, saint Augustin ne reconnaît, dans la lecture de ces livres, d'autre utilité que celle d'y voir, ce qu'on y voit en effet , comment un esprit sérieux et sincère, prenant dans la foi son point de départ, et ne s'appuyani que sur la foi, avance, comme un enfant qui commence à marcher, d'un pas chaque jour moins incertain, moins timide et plus assuré, dans l'intelligence de la

(1) « Necillasane prœterire quae catliecumenus jatn, licet relicta spe quaiu « terrenam gerebam, sed adliuc secularium lUleiarum inflatus consuetu- « dine scripsi : quia et ipsaexieiunt in notitiam describentium atqiie le;;entiuni « etleguntur uliliter si non nuUis ignoscatur -. vel si non ignoscatur, non tamcn " inliaereatur erratis. Qua propter qui ista lecturi suut, uonme iniitentur erran- « teiu, sed in inelius proficientem. Inveniet enim fortasse quoniodo scribendo « profecerim, quisquis opuscula mea, ordiae quo scripla suut, legerit {Relracl. « Prologus). »

vérité; comment dans cet esprit , au fur et mesure qu'il s'affermit davantage dans la foi , les idées s'éclaircissent , se purifient toujours davantage de toute scorie païenne , et ses conceptions aussi bien que son langage deviennent toujours plus spirituels et plus chrétiens. IMais , en dehors de cette utilité , loin d'en reconnaître aucune autre , saint Augustin a l'air de flétrir luimême ces livres, comme remplis d'erreurs et de les condamner en masse. Le semi-rationalisme n'est-il donc pas bien osé de vouloir faire passer, comme renfermant la vraie méthode philosophique de saint Augustin , des passages tronqués, extraits des livres que leur propre auteiu" a si solennellement désavoués ?

Au fur et à mesure que l'occasion se présentait à lui, et dans la mesure que la nature de ses disputes , la qualité de ses adversaires semblaient l'exiger, saint Augustin a fait, tour à tour, usage du raisonnement humain ou de l'autorité divine des livres inspirés , et s'est montré grand théologien , grand controversiste et grand philosophe; mais, nous le répétons, il n'a pas fait de méthode pour conduire l'esprit des autres, et moins encore pour conduire son propre esprit à la connaissance de la vérité. Il n'a pas créé de théorie à lui sur la connaissance ; il n'a pas cherché dans le doute méthodique , dans la certitude immédiate de sa pensée un point d'appui inébranlable, propre à porter tout L'édifice de la connaissance humaine, qu'il avait eu le bonheur de trouver tout prêt dans les mystérieuses clartés de la foi. Il n'a pas fait de philosophie proprement dite. Il n'a pas plus continué Platon que servi A' avant-coureur à Descartes. Affirmer le contraire, c'est en imposer à ses lecteurs; c'est prostituer au service du mensonge la science et le talent, que Dieu n'accorde qu'afin fju'on les fasse servir au développement et à la défense de la vérité.

jOO § 15. PHILOSOPHIE DE SAINT AUGUSTIN;

HUITIÈME CHAPITRE

DU PBÉTENDU MALEBBANCHIANISME DE SAINT AUGUSTIN.

§ 15. On défend saint Augustin de Vimputation d'être l'auteur de la Vision Malebranchienm. On rapporte, en entier, son célèbre passage qui sert de prétexte à cette calomnie. — Le semi-rationalisme est convaincu de lui avoir prêté «n sens qu'il n'a pas. — Sophismes sur lesquels il s'appuie pour soutenir sa fau-ise interprétation. — Explication, donnée par saint Thomas, du fameux passage de saint Augustin ; preuves que ce passage n'a pas le moindre trait à la question des idées.

Lje semi-rationalisme ne s'est pas contenté de faire de saint Augustin le Précurseur de Descartes, il en a fait encoïc \e précurseur de Malebranche et le complice anticipé de ses erreurs, a II était réservé, nous dit il, au grand disciple de Descartes, « au subliinc Malebranche de rétablir le caractère des idées ab- «solues, nécessaires, universelles, et de restaurer cowpléte- « ment les doctrines de Platon et de saint Augustin. La fameuse « vision en Dieu , tant célébrée par Malebranche , n'est que la « doctriue de Platon RECTIFIÉE et COMPLÉTÉE PAR SAINT « AUGUSTIN. » En lisant ces lignes, on est, cette fois encore , obligé de se demander si leur auteur les a vraiment écrites éveillé ou plutôt endormi ; car il n'est pas plus vrai que Malebranche a restauré la doctrine de saint Augustin sur les idées, qu'il n'est vrai que, comme on vient de le voir, saint Augustin a rectifié et cu7nplété la doctrine de Platon sur le même sujet. Dans son livre sur lesLXXXMl Questions, saint Augustin a dit positivement ce qui suit : «Il n'y a que l'âme rationnelle qui, par c( l'esprit et par la raison, savoir, par cette partie d'elle-même « par laquelle elle est au-dessus de tout, puisse voir ces raisons « éternelles, en quelque sorte face à face, et au moyen (J'un <( regard intérieur et intelligible. Mais , qu'on m'entende bien : « JE n'affieme pas pour cela que toute amb bationnelle soit c< apte a cette vision (des raisons éternelles). Car, à mon sens,

SON PBÉTENDU MALEBRANCHIANISME. 101

« cette vision n'est réservée qu'à l'âme sainte et pure , à l'âme « qui aura atteint toute la santé , toute la fidélité, toute la sé- « rénité, propre à l'œil par lequel on peut voir ces choses, ces « raisons éternelles; ou à l'âme dont le regard est devenu aussi « pur et aussi spirituel que les sublimes choses qu'elle aspire à « voir. Mais de ce que l'homme NE PEUT PAS ENCORE (pen- « dant cette vie) voir ces raisons éternelles , il ne s'ensuit pas « qu'il ne nache rien du tout. Car il n'y a pas d'homme reli- « gieux et bien instruit dans la vraie religion qui, quoique ne «voyant pas encore les raisons éternelles (des choses), ose « nier et qui même ne confesse pas que c'est Dieu qui a créé « toutes les choses qui sont, et qui leur a donné la nature « qu'elles ont , et les a placées dans le genre où elles se trou- « vent. Mais (je le répète) l'âme rationnelle n'est au-dessus c( de tout ce que Dieu a créé et n'est tout près de Dieu que lors- « qu'elle est pure. C'est alors seulement que, se trouvant dans « l'union la plus intime avec Dieu , par l'amour, et Dieu ré- « pandant sur elle cette lumière (de la gloire) qui l'éclairé; c'est « alors que, non par les yeux du corps , mais par la puissance « principale qui s'étend au-dessus de tout , par son intelligence, « elle peut voir ces raisons éternelles dont la vision la fait com- « plétement et parfaitement heureuse (l). »

Voilà le passage que le semi-rationalisme aj)pelle le célèbre passage de saint Augustin sur les idées, et sur lequel il se fonde

(1) '< Anima vero negatuv eas intueri posse nisi rationalis, easui parte qua « excellit, id est ii)sa mentc'ac ratione, quasi qiiadain lacio, vel oculo suo interiore « atqiie intelligibiii. Et ea quidem ipsa rationalis anima non omnis et qi; elibf.t, « srn OIE svNCTV et piit\ itehit. nEcasscritur iiuic visioni esse idonea ; id est 'I qii.T ilinm ipsiim ociilnm, que vidontur ista, saniim et sinccrum etscrennm et « similcm liis rebtisqnns vklerc intcndU, liabuerit. Quis autem reiigiosus, et « vcra rcligione iiiihutus, quamvis nondim i'ossit h.ec intueiu, negaretamcn « audeat, imo non etiam profileatiir, omnia quœ siinl, id est qua^ciimque in sno " génère, propriaqnadamnaturaconlincnlur,utsint,DeoaiK'toreesseprocieata ?... « Sed anima rationalis, inter res qna? sunt a Dec condi^T, omnia superat,*;^ Deo aproxima est quando jmra est, eique in quantum cliaritate coha'serit, in tan- « tum ab Eo, lumine illo intelligibiii perfusa qnodamraodo et illustrata, cernit, « non per corporeos oculos, sed per ipsius sui principale, qiio excedit, id est per « intelligentiam suam, ïstas raiiones, quorum visione fit bcalissma. »

pour attribuer à ce vraiment sublime docteur cette théorie insensée de Malebran(;he : « Que les idées ne sont pas innées ni gravées par la main de Dieu dans l'âme dès le moment de sa création, comme l'avait pensé Descartes, mais que l'âme les voit en se tournant incessamment vers Dieu, comme le tournesol vers le soleil, et en le regardant en face ; que c'est dans ce miroir divin qu'elle rencontre et saisit toutes faites les conceptions générales, les natures, les essences des choses; et qu'en un mot l'âme voit tout en Dieu. »

Il n'est pas nécessaire d'être philosophe ni d'être le grand disciple de Descartes, le sublime Malebranche, il suffit de savoir lire pour s'apercevoir que, dans le célèbre passage dont il s'agit, il n'est question que de l'âme rationnelle voyant, apuks la mort, ce qu'elle n'a pu voir pendant la vie; NONDUM possit hxc intueri; de l'âme rationnelle, non quels (jue soient son état et sa condition, mais qui est puke et sainte et assise a coté de Dieu; T^on quœlibet sed qux sancta et Deo proxivia etptira fuerit; de l'âme rationnelle, parvenue à I'union, a la cohésion la plus INTIME AVEC DiEU PAR LA cHABiTE la plus parfaite; m (juantitm charitate cohxserit; de l'âme rationnelle que Dieu aurait directement REMPLIE et environnée d'uNE NOUVELLE LUMIÈRE intelligible; ab eo himine intelligibili perfusa et illustrata; àe l'âme rationnelle, enfin, se trouvant complètement et parfaitement heureuse de contempler Dieu, et de connaître, comme dans un miroir sans tache, dans les raisons éternelles de Dieu, les idées ou les natures et les essences de toutes les choses, comme elles se trouvent en Dieu lui-même; cernit istas rationes quarum visione fit beatissima.

Or, tout cela ne convient qu'à l'âme pationnelle, admise à la vision béatifique de Dieu dans le ciel. Saint Augustin ne pouvait donc s'exprimer d'une manière plus explicite et plus claire, pour nous apprendre que, dans ce célèbre passage, il n'a nullement parlé de la vision des idées dans les raisons éternelles comme étant le partage et la condition de toute âme humaine sur cette terre. Voilà donc combien Malebranche et ses fanatiques écoliers sont dans le vrai, en s'autorisant de ce passage pour soutenir que la doctrine malebranchicnne de la vision des idées en Dieu pendint cette vie est une doctrine ancienne, professée

SON PRÉTENDU MALEBRA*TCHtANISME. 103

par les Pères de l'Église et par saint Augustin lui-même. Certes, Jansénius et son école n'ont pas abusé d'une façon plus outrecuidante des textes de saint Augustin.

On trouve vraiment cet autre passage, dans les Rétractations tie saint Augustin : Je réprouve dans ces livres ( les Soliloques) d'avoir dit dans ma prière à Dieu : « 0 Dieu, qui n'avez voulu admettre que les âmes pures à la connaissance du vrai; par la raison qu'il y a beaucoup d'hommes qui ne sont pas purs, et qui cependant connaissent beaucoup de vérité (1 ) . »

Or, en rappelant ces mots de saint Augustin, notre panégyriste de Malebranche s'exprime ainsi : « On doit donc tenir compte de « cette rétractation de saint Augustin , au sujet des restrictions « par lesquelles, dans son célèbre passage sur les idées, ce Père « n'accorde la vue des idées dans les raijons éternelles qu'aux (( âmes saintes et pures. »

Cette reprise de notre adversaire se réduit à ceci : « Saint Augustin a rétracté lui-même les restrictions par lesquelles, dans son célèbre passage sur les idées, il n'accorde la vue des idées dans les raisons éternelles qu'aux âmes saintes et pures. Donc, dans ce passage, il n'a parlé que de la vue des idées dans les raisons éternelles que partage toute âme rationnelle sans être ni sainte ni pure; c'est-à-dire toute âme rationnelle, pendant cette vie. Donc, pour saint Augustin, l'âme humaine ne reçoit point par les sens ni par l'enseignement les idées des choses, ne les porte pas gravées en elle-même dès sa naissance , ne se les forme non plus elle-même, mais les voit incessamment dans les raisons éternelles de Dieu, les voit, l'œil de l'intelligence fixé en Dieu; et la doctrine de Malebranche, que nous voyons en Dieu tout ce que nous connaissons de l'essence et de la nature des choses, est, en toutes lettres, la doctrine de saint Augustin; et par cela même est une doctrine fondée sur une grande autorité. »

Mais toute cette argumentation porte sur un fait complètement faux; car il est complètement faux que saint Augustin ait

(1) '< Ix nis LiBBis non approbo qiiod in oratione dixi : Deus qui nisi mundos « verum scire noluisti ; responderi enim potest : multos etiam non mundos « multa scire vera {Retract, lib. I,c. iv). »

rélraclc lui-même les restrictions par lesquelles^ dans son célèbre passage sur les idées, il n'accorde la vue des idées dans les raisons éternelles qu'aux âmes saintes et pures. En voici la preuve :

Dans ses Rétractations, ce grand docteur indique lui-même les différents endroits de ses œuvres où se trouve toute proposition inexacte ou erronée qu'il rétracte. Et lorsqu'une telle proposition condamnable se trouve répétée dans le même sens sur un trop grand nombre d'endroits , l'humble Saint la réprouve par une formule générale comme celle-ci : « J'entends désavouer cette cloculion PARTOUT où elle se rencontre dans mes écrits (1). » Si dans son célèbre passage sur les idées, il avait donc parlé dans le même sens que dans les Soliloques, de la nécessité de la pureté pour que l'âme puisse connaitre le Vrai, il aurait, selon sa coutume, signalé cette proposition comme également erronée dans les deux endroits. Mais, ne l'ayant réprouvée que dans les Soliloques seulement, in his libris, et non pas datis le célèbre passage du livre des LXXXIII Questions, il est évident que saint Augustin ne l'a reconnue erronée que dans le premier de ces endroits, et non pas dans le second. Il est évident que la même doctrine n'a pas dans les deux passages le même sens ni la même portée. 11 est évident que dans les Soliloques, ayant parlé du Vrai en général, saint Augustin a reconnu qu'il n'est pas exact de dire que Dieu ne réserve qu'aux âmes pures la connaissance de ce Vrai, puisque l'on voit que, par le moyen de la tradition et de l'enseignement social, les vérités générales, formant la base de la raison humaine, sont, dans cette vie, connues par tout le monde, même par les impurs. Et il a bien fait de rétracter cette doctrine évidemment fausse. Mais, que dans le célèbre passage des idées, l'éminent docteur, n'ayant parlé que de la vue des idées dans les raisons éternelles de Dieu dont jouissent les âmes admises, après la mort, à la vision béatifique de Dieu , et ayant affirmé que la sainteté et la pureté est une condition sine qua non pour jouir de cette vision: ce qui est une grande vérité.

(1) « Hoc recolendum vbicumque ista clocutio in mcis libris invenitur « {lielract. lib. I, c. iv). »

SON PRÉTENDU MALEBRANCHrANISME. 105

saint Augustin n'a eu aucune raison de rétracter ces restrictions, et il ne les a nullement rétractées. 11 est évident que la rétractation du passage des Soliloques n'a aucun rapport au célèbre passage sur les idées^ et qu'il n'en faut tenir aucun compte dans l'explication de ce passage. Il est évident enfin que l'auteur semi-rationaliste s'est pitoyablement mépris dans l'appréciation de ce texte.

Saint Thomas, qui apparemment comprenait un peu mieux que nos semi-rationalistes saint Augustin, puisqu'il savait tous ses écrits par cœur et qu'il y avait puisé une grande partie de sa science, saint Thomas est tout à fait de notre avis, a Par cela (( même, dit-il, que, pour saint Augustin, seulement l'âme sainte et « pure, et non pas toute âme rationnelle, quel que soit son état, « est apte à la vision des choses dans les raisons éternelles, il « est clair que saint Augustin n'a point parlé dans ce passage, « dans le sens de Platon, de la vision terrestre de l'âme ration- « nelle, mais de la vision céleste propre aux AMES DES BIEN- « HEUREUX (1). » Voilà qui est clair. On reviendra tout à l'heure sur ce remarquable passage du Docteur Angélique.

Ainsi, pour saint Thomas, le célèbre passage de saint Augustin sur les idées, n'a pas le moins du monde trait à la doctrine philosophique des idées; et nos semi-rationalistes s'obstinant à trouver dans ce passage la théorie de Malebranche sur les idées, sont aussi coupables que les néo-platoniciens du treizième siècle, s'obstinant à y trouver la théorie de Platon sur le même sujet.

(1) « Quod Augustinus non sic (siciit Platonici) inteliexerit, omnia cognosci « in rationibu? act^rnis, patet pcr hoc quod ipso dicit in lihro LXXXIII Qu^s- (' (ionmn,y\vio(\ ralionalis anima, non omnis ot qua-cumquc, sed qua^ sancta et « pura fuerit, asseritur huic vis>07ii esse idonea; sicut sunt animée beatoimim « (I, part. qu. 84; ar. 5). »

§ 16. 0)1 réfute un mitre argument du semi-rationalisme, en faveur du prétendu Malebranchianisme de saint Augustin. Cet argument repose sur Vignorance de la belle distinction, établir par saint Thomas, sur les deux manières dont lYime voit dans les haisons éteunelles. — Magnifique passage de ce docteur expliquant saint Augustin par saint Augustin. — Saint Augustin hii-méme a expliqué de la même manière sa doctrine sur les idées. — Commentaire sur cette explication. Deux conséquences importantes qui en dérivent.— nésinné de la philosophie de saint Augustin. En en faisant le précurseur de Descartes et de Malebranche, le semirationalisme s'est ruiné lui-même.

« Mais saint Augustin, reprend l'auteur que nous combat- « tons, n'a-t-il pas dit ailleurs, dans les termes le plus explicites : « Que, même pendant cette vie, toute âme rationnelle ne voit « les vérités inmiuables que dans la lumière de la raison éter- « nelle, qui lui est toujours présente, autant qu'elle peut en re- « cevoir (i)? Or Malebranche ne dit pas autre chose. »

Oui, cette belle parole se trouve en effet dans saint Augustin. Mais elle n'a pas du tout la signification et la portée que Malebranche et ses sectateurs prétendent lui donner. Ce qui les a trompés tous, ces sublimes philosophes, touchant le vrai sens de celte parole de saint Augustin, aussi bien que touchant le vrai sens de son passage célèbre des idées, c'est qu'ils ont ignoré, ou bien mis de côté la belle distinction qu'a faite saint Thomas sur les deux manières différentes dont l'âme humaine peut connaître les choses dans les raisons éternelles. Distinction d'une immense importance que le Docteur angélique a exposée de la manière la plus claire, précisément à l'occasion du célèbre passage de son grand iNlaitre , sur les idées , et qui , à elle seule , met un abîme entre la doctrine de saint Augustin et les rêves fantastiques de Malebranche et de son école.

«Lorsqu'on demande, dit saint Thomas, s'il est vrai que « l^âme humaine connaît tout dans les raisons éternelles, il faut « bien se rappeler qu'il y a deux manières différentes de voir « une chose DANS U7ie autre chose. La première de ces manières « est quand on voit une chose dans une autre chose comme dans

(1) « PrJEsens est eis, quantum id capere possunt, lumen vEternae Rationis, '< nbi haec immutabilia vera conspiciunt (Retract., lib. 1, c. iv). »

SON PRETENDU MALEBRANCHIANISME. 107

«f un objet connu; la seconde est quand on voit une chose dans « une autre chose comtne dans le principe ou le moyen de la « connaissance. Ainsi, par exemple, nous disons également, il « est vrai, je vois des figures DANS ce miroir, et Je vois des « objets DANS le soleil. Mais si, dans ces deux cas, la manière de « s'exprimer est la même , la signification en est différente. « Quand nous disons je vois des fgures DANS ce miroir, nous « entendons dire que nous voyons vraiment ces figures repré- « sentées dans le miroir que nous avons devant les yeux. Mais « quand nous disons je vois des objets DANS le soleil, nous en- « tendons dire que nous voyons ces mêmes objets PAR le soleil, « ou PAR la lumière du soleil. Ainsi donc, quand on dit que « Pâme humaine, pendant cette vie, voit tout DANS les raisons a éternelles, cela veut dire que l'âme voit les choses DANS ces « raisons, de la seconde manière, c'est-à-dire comme dans le « principe ou dans le moyen de cette vision, ou bien en vertu de « la lumière du vrai soleil, par le vrai soleil, qui est Dieu.

« Bien plus, dire qu'ici-bas l'âme humaine voit tout dans les a raisons éternelles^ lors même qu'il ne s'agit que de cette vision « indirecte, c'est une manière de nous exprimer rigoureusement « exacte. Car c'est par la participation aux raisons éternelles « que l'âme humaine connaît tout ; car la lumière intellectuelle c( elle-même qui est en nous n'est autre chose qu'une certaine ce ressemblance de la Lumière Incréée, que nous partageons, et « dans laquelle sont renfermées les raisons éternelles. C'est pour- « quoi il est dit dans le psaume : Qui nous montre les biens? La « lumière de votre visage, Seigneur, est tracée et imprimée sur « nous; c'est-à-dire que c'est par ce cachet de la lumière divine, « permanent en nous, que le tout nous est manifeste. Mais il ne « s'ensuit pas que nous voyons les choses dans les raisons éter- (( nelles, même de la première manière, comme dans un objet « connu. Cette manière de voir les choses dans les raisons éter- « nelles n'a lieu qu'après cette vie, et ne convient qu'aux Bienc( heureux du ciel, qui, en voyant face à face Dieu, voient tout en « Dieu comme dans un miroir (1).

(1) « Cum quseritur : Utruin anima humana in rationibus scternis omnia co-

« Or, lorsque dans le passage sur les idées (qu'on vient de « lire ci-dessus p. 100), saint Augustin a dit qu'o?i connail tout « dans les raisons éternelles et dans la vérité immuable , il n'a « pas voulu dire, poursuit saint Thomas, que dès à présent, a nous voyons les raisons éternelles elles-mêmes; il n'a point a parlé de cette vie , mais de la vie future, où seulement, en « voyant Dieu en lui-même, nous verrons les raisons éternelles « elles-mêmes. Cela est évident par la conclusion de ce même « passage où saint Augustin a dit formellement qu'il rCest pas « donné à toute âme rationnelle, mais seulement à l'âme sainte « et pure de jouir de cette vision, et que celte âme seule y est « apte ; or cette âme n'est que l'âme des Bienheureux.

« Les Platoniciens, dit toujours saint Thomas, soutenaient que « la seule participation des idées suffit pour obtenir la connais- « sance des choses. Mais ce n'est pas ainsi que saint Augustin a « entendu ce qu'il a dit de la connaissance des choses dans les « raisons éternelles. Parce que c'est un fait que, pour obtenir la « connaissance des choses matérielles , la lumière intellec- « tuelle qui est en nous n'est pas suffisante, mais que nous avons c( aussi besoin des espèces intelligibles (images) que nous rece- « vons des choses elles-mêmes. Ainsi, saint Augustin n'a pas dit « que nous avons la connaissance des choses matérielles , seulece ment par la participation aux raisons éternelles^ c'aurait été « tomber dans l'erreur de Platon (1). »

« gnoscat, (licendum est quod aliquid in aliqiioûicitur cognosci dupliciler. Uno « modo sicut in objecta cognito, sicut aliqiiis videt in spécule ea quorum ima- « gines in speculo résultant ; et hoc modo anima in statu prscsrntis vitse von « potest videre omnia in rationibus aeternis; sed sic in rationibus aeternis " cognoscunt omnia Beati qui Deum \ident et omnia in ipso. Alio modo dicitur « aliquid cognosci in aliquo, sicut in cognitionis i)rincipio : sicut si dicamus quod « in sole videntur ea quœ videntur per soleni ; et sic nccesse est dicere quod « anima huinana omnia cognoscat in rationibus Seternis per quarinn parlici- « pationem omnia cognoscimus. Ipsum enim lumen intellectualc, quod est in « nobis, nihil aliud est quant qu.edam participata simimtudo li'minis iscnE\Ti « in quo continentur ra/iones xlcrnee. Unde in psal. dicitur : » Quis o&tcn- « dit nobis bona? Signatum est super nos lumen vultiis lui, Domine. » Quasi « dicat : Per ipsam sigillationem divini luminis in nobis omnia demoiistrantur « (I, p. q. 84, a. 5). »

(1) « Quia praeter lumen intellectuale, in nobis exiguntur species intelligibilcs

SON PRÉTENDU MALEBBANCHIANISME. 109

Voilà comment saint Thomas a expliqué saint Augustin pa saint Augustin lui-même, à l'endroit de la question des idées. Voilà la belle et grave distinction que le sublime Malebranche a voulu ignorer, afin de pouvoir appuyer sur saint Augustin (qui a parlé de la vision des Saints au ciel) son rêve de toute âme humaine voyant tout en Dieu sur cette terre, et faire du plus grand des théologiens un visionnaire, un illuminé. Voilà donc les fanatiques admirateurs de Malebranche convaincus d'avance par saint Thomas d'ignorance, simple ou affectée, du vrai sens de la doctrine de saint Augustin.

Bien plus , c'est saint Augustin lui-même qui a donné cette interprétation de sa doctrine sur les idées. « Il faut croire, a- « t-il dit, que, par la nature que son Auteur lui a créée , l'âme « intelligente, naturellement assujettie aux choses intelligibles , « voit ces mêmes choses DANS une certaine lumière incorporelle, « DE LA MÊME MANIÈRE que l'œil de la chair voit toutes les « choses matérielles gisant autour de lui DANS la lumière corpo- « relie ^ puisqu'il a été créé capable de recevoir cette lumière et « qu'il est naturellement apte à en subir des impressions (1).

Ainsi, comme nous l'avons expliqué tout au long dans la Tradition, pour saint Augustin aussi, la vision spirituelle ressemble parfaitement à la vision matérielle. L'esprit est en quelque sorte l'œil de l'âme et l'œil est l'esprit du corps. A l'aide de la lumière corporelle , en voyant les objets corporels , l'œil s'en forme, lui , en lui , une image, dépouillée de toute matière et , selon l'expression de saint Thomas, une image spirituelle qu'il transmet à sa phantasie ; car voir, c'est recevoir en soi l'objet matériel

'■ a rébus accepta», ad scicutiam de rcl)us naluralibus habendam, ideo non per « xolam participât ion em rationum x/ernarum de rébus niaterialibus iioti- « tiain babemus : sicut Plalonici posucrunt: «Quod sola idearuni participatio suf- « ficit ad scientiaiïi liabendain. » Quod autem Augustinus non sic intellexerit " omnia cognosci in ralionibiis œlernis, vel ïn incommulabili veritaie, '< QVAsi iPS.E RjvTioNES ETERN*: \iDE\NTun, palet \)(iv boc quod ipse dicit (in libr. « Lxxxiii Qusest. q. 4G) -. quod rationalis anima non oiunis et quœcunique, sed « quœ sancta et pura fuerit, asseritur illi visioni (scilicet rationum à'ternaruui) « esse idonea, sicut sint anime BEMor.uM (I, p. q. 84, ar. 5). »

(1) « Disponente Conditore, ita condita et intellectualis mentis natura, ni « ista videat IN quadam luce incorporea : QUEMADMODUM oculus carnis videt « quœ IN bac corporea luce circumadjacent , cujus lucis capax et cidem con- « gruens, creatus est {toc. cit.).»

sans la matière. Et de même , à l'aide de la lumière incorporelle , on contemplant les images spirituelles que lui ont fournies les sens, l'esprit s'en forme, lui, en lui, une conception., dépouillée de toute singularité , de toute détermination, une conception universelle qu'il garde en lui-même , et c'est l'idée. Car comprendre [intelligere) n'est que recevoir en soi l'objet singulier sans ses singularités. Comme c'est par sa nature que VœWspiritualise le matériel, c'est aussi par sa nature que l'esprit universalise le singulier.

Des mêmes mots de saint Augustin il résulte encore que Dieu voit les choses matérielles d'une manière spirituelle , et les choses spirituelles d'une manière imii^erselle. Or c'est parce qu'en créant l'homme , il lui a communiqué, en quelque sorte, la faculté qui lui est propre, de voir les choses de cette manière, que l'homme les voit, lui aussi, de la même manière, et que, dans l'exercice de cette vertu naturelle, l'homme se rencontre avec les conceptions , les idées qu'a Dieu lui-même des choses.

De même que Dieu, ayant communiqué à l'homme , dans une certaine mesure et d'après certaines lois , sa vertu créatrice de l'homme, l'homme engendre l'homme et lui donne la nature humaine , l'essence humaine, telles qu'elles sont dans les raisons éternelles de Dieu où se trouve le type original et parfait de toutes les natures et de toutes les essences ; de même Dieu , ayant communiqué à l'homme , dans une certaine mesure et d'après certaines lois, sa vertu créatrice de l'idée, l'homme produit en lui-même ces idées telles qu'elles sont dans les raisons éternelles de Dieu où se trouve le type original et parfait de toutes les connaissances, de toutes les conceptions et de toutes les idées.

C'est l'explication claire de ces belles paroles de saint Thomas qu'on vient de lire : « C'est par sa participation aux raisons étertf nelles que l'âme humaine connaît tout ; car la lumière intel- « lectuelle elle-même n'est autre chose que la ressemblance de « la lumière incréée que nous partageons et dans laquelle sont « renfermées les raisons éternelles : Per quarum participationem « [rationum œternarum) anima huinana oninia cognoscit. Ipsum « enim lumen intellecfualequod est in nohis, nihilaliud estquam a quxdam participata similitudo luminis increati , in quo con- « tinentur raliones œternx. »

SON PRETENDU MALEBRANCHIANISME. 111

Mais qu'on remarque bien encore ces deux conséquences, résultant des principes de saint Augustin : 1" Gomme, pour n'agir que par la vertu créatrice de l'homme , dont Dieu lui a fait part, l'homme n'engendre pas moins, lui, l'homme; n'en est pas moins le vrai père, le vrai auteur de Thomme; de même, pour n'agir que par la vertu créatrice des idées à laquelle Dieu le fait participer , l'esprit humain ne se forme pas moins, lui , les idées , n'en est pas moins le père , le vrai auteur de sa parole intérieure, de sa pensée, le vrai auteur de son idée. 2° Gomme dire que i'œil voit les choses corporelles DANS la lumière créée , c'est dire qu'il les voit PAR la lumière corporelle ; de même dire que Vesprit voit les choses intellectuelles DANS la lumière Incréée , c'est dire qu'il les voit PAR la lumière créée; et dans l'un et l'autre cas, la proposition dans n'exprime pas le lieu où l'on voit, mais le moyen par lequel on voit. Dans l'un et l'autre cas, cette proposition n'indique que le rapport, la condition qu'attendu la nature qu'il lui a donnée, en le créant. Dieu établit entre l'esprit humain, les choses intellectuelles et la lumière incorporelle : disponenie Conditore, ita condita est intellectualis mentis natura, îU ista videat IN quadam luce incorporea; et le rapport et la condition qu'attendu la nature qu'il lui donne en le formant , Dieu établit aussi entre l'œil de la chair, les choses sensibles et la lumière corporelle: QUEMADMODUM oculus carnis videt qux IN hac corporea luce circumadjacent , cujus lucis capax et eidem congniens creatus est.

Voilà la vraie doctrine de saint Augustin sur les idées,et c'est, encore une fois, la doctrine sur les idées, de saint Thomas, dans toute sa rigueur. Voilà , d'après saint Augustin luimême , comment on doit entendre sa vision terrestre des idées DANS les raisons éternelles^ c'est-à-dire, pas DANS ces raisons comme DANS un miroir, mais DANS ces raisons comme PAR leur vertu. Ainsi , par la manière dont Malebranche a entendu cette vision Augustinienne , il s'est mis en opposition flagrante non-seulement avec saint Thomas, mais avec saint Augustin lui-même.

Ah ! le sublime Malebranche n'était pas profond; et, grand et élégant écrivain français , il n'était pas fort , à ce qu'il paraît,

dans le latin chrétien, le latin de rEcritiire, des Pères et de saint Augustin en particulier , où la proposition DANS [in) signifie non-seulement l'état où l'on est, mais aussi la vertu par laquelle on agit (1). Il a donc pris ces mots de saint Augustin : c< Ils voient le vrai immuable DANS la lumière de la raison éter- « nelle » dans un sens plat , grossier, devant lequel même un écolier de sixième aurait reculé , et n'a rien compris à saint Augustin et ne s'est pas plus compris lui-même. Voilà sur quoi le semi-rationalisme s'est fondé pour affirmer, avec tant d'assurance : Que saint Augustin a restauré les doctrines de Platon; que la fameuse vision en Dieu, tant célébrée par Malebranche, n'est que la doctrine de Platon rectifiée et complétée par saint Augustin.

Il est donc acquis à la discussion qu'en faisant de saint Augustin le précurseur de INIalebranche et de Descartes , aussi bien qu'en le faisant l'humble écolier de Platon, le semi- rationalisme n'a , lui non plus, rien compris aux vraies doctrines de saint Augustin , a faussé tous ses textes , a méconnu toutes ses pensées, l'a insulté, en lui attribuant des systèmes philosophiques qu'il n'a pas créés, des intentions et des sentiments qu'il n'a pas eus , des doctrines auxquelles il a été étranger ou qu'il a rétractées et de grossières erreurs de toute espèce qu'il a combattues.

Or, que ce soit par ignorance et par légèreté ou par le besoin de sa cause et par mauvaise foi , que le semi-rationalisme ait ainsi maltraité le plus grand génie du monde chrétien et abusé de son autorité, toujours est-il que par là il s'est lui-même frappé à mort, il s'est lui-même achevé. Car nul système philosophique ne saurait exister trois jours , dès qu'il s'est laissé convaincre qu'il ne peut se faire agréer que par les esprits ignorants ou higers, ou qu'il n'a que le faux pour base et qu'il ne peut se défendre que par un dogmatisme effronté , par le mensonge et la calomnie.

(1) » IN Deo meo transgredior niuriim. lli IN ciinilniset In cqiiis. — In Bel- « zebub demonia ejecit. — Omnia possum IN eo qui me confortai, etc., etc. »

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