SAINT THOMAS
PREMIER CHAPITRE
DB L'IMPOKTANCE ET DE L'aUTOBITÉ DE LA PHILOSOPHIE DE SAIKT THOMAS.
§ 17. Le dévergondage est le comble de la folie. — Manière insolente dont le semi-rationalisme a apprécié saint Thomas; il ne l'a dit le plus grand des théologiens que pour se donner le droit de le faire passer pour le plus petit des philosophes. — Le philosophe est inséparable du théologien, dans sai7it Thomas; le déprécier comme philosophe, c'est l'amoindrir et l'abaisser comme théologien. — Dans quelles circonstances et pourquoi Dieu a donné saint Thomas à l'Église. — Caractère éminemment philosophique des écrits théologiques de ce docteur, affirmé par lui-même. — Injustice de lui contester la suprématie , même dans les sciences nattirelles.
JLe suprême degré de la folie n'est pas la perte de toute raison, c'est la perte de toute pudeur. L'homme qui ne rougit pas est bien plus près de la brute, est bien plus fou que Thomme qui ne raisonne pas; et le cynisme est un symptôme plus alarmant que le délire.
Il est pénible de le dire; mais c'est une vérité pour ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre : le semirationalisme en est à peu près là. Car si la manière dont il a apprécié le plus grand et le plus vénéré des Pères de l'Église, saint Augustin, est, comme on vient de le voir, le comble de la déraison, la manière dont il a jugé le plus célèbre des docteurs de l'Église, saint Thomas, est le comble de l'impudeur.
Il paraît que notre adversaire lui-même s'est un peu douté du tort immense qu'il s'est donné, en osant critiquer saint Thomas,
car voici l'étrange préambule par lequel il a débuté dans cette critique, et a espéré se la faire pardonner par les niais, accoutumés à l'en croire sur parole: «Dans saint Thomas, dit -il, « il faut distinguer le philosophe du théologien. La théologie « s'élève avec lui à une hauteur incomparable : il n'y a pas de « théologien plus grand que saint Thomas; mais son autorité, « comme philosophe et comme physicien, est bien moindre. En « philosophie, tour à tour disciple d'Aristote et de saint Augus- « tin, il veut concilier leur doctrine. Et il est évident que le sys- « tème d'Aristote , même amendé par saint Thomas, ne mérite « pas une foi aveugle ; et ici nous sommes libres de nos critiques « et de notre choix. Je ne crois donc pas manquer de respect à « ce grand Esprit, en discutant sa théorie de la connaissance. »
On verra plus loin dans quelle mesure, hors de toute mesure, notre aristarque a usé de cette liberté de critiquer saint Thomas, en discutant sa théorie sur la connaissaiice. Pour l'instant, nous devons faire voir que, dépouillé des formes d'une politesse fort équivoque ou affectée, dont son auteur l'a revêtu, ce court préambule renferme autant d'erreurs historiques que de mots, et le degré de l'oubli des convenances y est au niveau du nombre des erreurs.
D'abord , l'éloge même que notre critique fait ici de saint Thomas est une insulte; car il est évident qu'il ne l'a proclamé le plus grand des théologiens que pour avoir le droit de le dire le plus petit de tous les philosophes. Saint Thomas philosophe est ce qui gêne, ce qui incommode le plus le semi-rationalisme ; il en est même le tléau le plus redoutable, parce qu'il est le fléau de toutes les erreurs. Ce n'est donc que pour se débarrasser de saint Thomas, philosophe, que le semi-rationalisme fait un pont d'or à saint Thomas théologien. Il ne lui accorde le premier degré dans la sacristie que pour avoir plus de chance de le détrôner dans l'école. C'est le dicton des Romains : « Qu'il soit « promu, pourvu qu'il soit éloigné : Promoveatur, ut amoveatur, » La louange n'est ici que pour faire passer l'injure , et le coup d'encensoir que pour justitier le soufflet.
Secondement, saint Thomas est, au contraire, le seul parmi les docteurs chrétiens dans lequel // faut ne pas distinguer le théologien du philosophe; en effet, jusqu'ici, on n'avait jamais dit
cela et moins encore l'avait-on fait. Dans saint Thomas, c'est le philosophe éminent qui est l'éminent théologien, comme c'est le grand théologien qui est le grand philosophe. Ces deux hommes sont unis, en lui , dans une unité si intime et si parfaite qu'ils ne sont qu'un tout indivisible, et que, par conséquent, // ne faut pas distinguer.
« Le nom de saint Thomas, » a dit M. Jourdain, l'une des notabilités de l'école semi-rationaliste, mais écrivain consciencieux autant que chrétien sincère, « le nom de saint Thomas n'appar- « tient pas seulement à l'Église, et la philosophie peut aussi le « revendiquer. La Somme de théologie est une œuvre de raison « autant qu'une œuvre de foi. La science y paraît à côté de lareli- « gion à qui elle prête ses démonstrations et ses formules, et qui, et à son tour, agrandit les horizons de Ig science. Nulle part les « vérités accessibles à l'entendement, et qui sont en quelque « sorte la base sur laquelle le christianisme asseoit ses enseigne- « ments surnaturels, n'ont été exposées avec plus d'ampleur, « plus de variété, plus de solidité {Philosophie de saint Thomas, « t. I, p. 14). » Pour avoir été rendu par un laïque, un tel témoignage n'en est pas moins juste et important.
Troisièmement, il est très-vrai qu'avec lui la théologie s'élève à une hauteur incomparable ; mais c'est parce qu'il est le théologien qui a le plus emprunté au cinquième des Lieux théologiques, LA RAISON PHILOSOPHIQUE, et qui a donné à la théologie non-seulemont l'ixriture et la Tradition, mais aussi la raison naturelle et la philosophie pour appui.
Le Dieu qui veille à la conservation du christianisme, la plus grande de ses œuvres, et qui ne le fait pas passer par des épreuves toujours nouvelles sans lui ménager la force de les supporter et les moyens d'en sortir victorieux , comme il a envoyé les anciens Pères pour le défendre particulièrement contre les hérétiques, a créé saint Thomas pour le venger particulièrement des attaques des philosophes. « Ce n'était plus Tidolatrie grossière des Grecs et des Romains, dit un historien célèbre, telle que saint Augustin l'eut à combattre dans sa Cité de Dieu , c'étaient des ennemis plus habiles et plus cachés. Le mahométisme, né des hérésies grecques, cherchait à en distiller le venin par les philosophes arabes. Le judaïsme rabinique, relire dans
les ténèbres du Talmud, y combinait sans cesse de nouvelles fables pour justifier le déicide de ses pères. Le manichéisme, déguisé sous des noms et des masques divers, continuait toujours son projet satanique de faire retomber sur Dieu même la cause de tout mal, et de faire une obligation à l'homme d'en commettre. Et le manichéisme et le Talmud et le Coran font une loi à leurs sectateurs de haïr, de combattre, d'exterminer le christianisme par tous les moyens. De plus, les défenseurs de l'Église, les enfants de saint Dominique et de saint François, se trouvaient en contact avec les chefs des Tartares, avec les Brames de l'hide, avec les Lamas du Bouddhisme, avec les mandarins de la Chine, autant d'armées ennemies ou du moins étrangères... Dans ce moment, pour être prêt à tout ce qui peut advenir, saint Thomas d'Aquin élève, en avant de la Cité sainte, un boulevard où les vaillants d'Israël trouveront les armes générales pour la défense et l'attaque, en attendant que le temps en lasse connaître de spéciales (Rohrbacheb, Histoire de l'fifjlise, liv. 74, tome XVIIl). » Or, ce boulevard, érigé par saint Thomas pour la défense et à la gloire de l'Église, c'est la mnnière tmire particulière dont il a, dans ses immortels écrits, traité la philosophie et la théologie, c'est-à-dire la philosophie en théologien et la théologie en philosophe, ce quenuldes docteurs chrétiens n'avait fait avant lui, au moins avec autant de succès et de bonheur que lui.
C'est d'abord la Somme contre les gentils, dans laquelle, eu égard aux nouvelles espèces d'ennemis de l'ÉgUse, moins hérétiques que philosophes et païens, saint Thomas s'est spécialement appUqué à prouver la rationahilité — qu'on nous passe ce mot — de la croyance chrétienne. Et comme les Pères qui l'avaient précédé, l'avaient démontrée, parfaitement conforme aux révélations divines, saint Thomasl'a démontrée, parfaitement conforme aussi à la raison humaine; et voici par quel sublime début le grand théologien se révèle, dans ce livre, un grand philosophe.
a La fin, le but de chaque chose, » dit-il, « c'est le bien. De là « nous voyons, dans les arts, que l'un gouverne l'autre , et que c( celui-là est un art-prince, à qui la fin de l'autre appartient. « Ainsi la médecine domine la pharmacie et lui commande, « parce que la santé, dont la médecine s'occupe, est la fin de « tous les médicaments que la pharmacie confectionne. Il en
« est de même de l'art du pilote par rapport à celui de fabri- « quer des navires, et de l'art du capitaine, par rapport à celui « de l'armurier. Les experts, dans ces arts qui dominent les « autres, prennent le nom de Sages. Mais connne ces artistes « qui poursuivent la fin de certaines choses particulières n'at- « teignent pas la fin universelle de toutes choses , on les ap- « pelle Sages en telle ou telle partie... Et le nom absolu de « Sage est réservé à celui-là seul dont la considération s'ap- « plique à la fin de l'univers, parce que cette fin de l'univers « en est aussi le principe. De là, suivant le philosophe (Aris- « tote), c'est au sage de considérer les causes les plus hautes.
« Or la fin dernière de toute chose, c'est celle que s'est pro- « posée son auteur et son moteur. Le premier auteur et moteur a de l'univers c'est l'Intelligence. Il faut donc que la fin dernière « de l'univers soit le bien de l'intelligence. Or ce bien c'est la « vérité. 11 faut donc que la vérité soit la fin dernière de tout « l'univers, et que la sagesse insiste principalement sur cette fin « et sur sa considération. C'est pourquoi la Divine Sagesse, re- « vêtue de chair, témoigne être venue en ce monde pour la ma- « nifestation de la vérité {Joan., xvm).
« Le philosophe lui-même (Aristote) décide que la première « philosophie est la science de la vérité , non d'une vérité quelce conque, mais de cette vérité qui est la source de toute vérité, « savoir de celle qui concerne le principe d'être de toutes choses, « en sorte que sa vérité spéciale est le principe de toute vérité , a car la disposition des choses est telle dans la vérité que dans « l'être. Or il appartient au même agent de soutenir l'un des con- « traires et de réfuter l'autre. Ainsi , de même la médecine « opère la santé et exclut la maladie, de même, comme il est du « Sage de méditer la vérité, principalement touchant le Premier c< Principe, de même il lui appartient de combattre la fausseté « contraire [Sumnia contra gentiles, lib. II, cap. t; ce chapitre « est intitulé : Quel est l'office du sage?]. »
Or un théologien, débutant par une telle doctrine, ne s'annonce-t-il pas en môme temps un grand et profond philosophe , se proposant d'affermir toujours davantage la science théolologique, par ce que la science philosophique offre de plus solide et de plus élevé? Puis saint Thomas continue en ces termes :
« Nous pouvons disputer contre les juifs par l'Ancien Testa- '( ment , et contre les hérétiques par le Nouveau : mais les maho- « métans et les païens ne reconnaissent ni l'un ni l'autre. 11 est » donc nécessaire de recourir à la raison naturelle, à laquelle « tous sont contraints d'adhérerj maix qvi est défective dans les fi choses divines... Ibid..c. \i]. Au reste, en examinant quelque a vérité, nous montrerons quelles erreurs elle exclut, et com- « ment la vérité démontrable s'accorde à la loi de la religion «chrétienne... (c. viif^. Nous proposant donc de poursuivre, ff par la voie de la raison, ce que la raison humaine peut décou- « vrir de Dieu, il se présente à nous : premièrement, la considé- « ration de ce qui convient à Dieu en lui-même ; secondement, a la manière dont Ips créatures procèdent de lui, et l'ordre des « créatures envers lui comme envers leur lin [fbid., c. viii). »
Voilà donc le plan de ce magnifique ouvrage; mais voilà aussi saint Thomas n'y faisant de la théologie qu'en philosophant; le voilà n'élevant que par la philosophie la science sacrée à wne hauteur incomparable; et le voilà nous apprenant lui-même que sa théologie a emprunté à sa philosophie en grande partie son éclat et sa solidité, et que s'il est vrai, comme il est très-vrai, qu'il n'y a pas de théologien plus grand que saint Thomas, c'est parce qu'il n'y a pas de philosophe plus grand que lui. Comment donc serait-il vrai, ce que proclame le semi-rationalisme : Qu'il faut disiinguer. dans saint Thomas, le philosophe du théologien, et que, comme philosophe et comme physirien , son autorité est BIEN MOINDRE dans le monde scienti- ■ique ?
2>ous ne nous arrêterons pas à relever l'injustice et l'outrecuidance du semi-rationalisme, se faisant ici le triste écho de tous le.? ennemis des gloires du catholicisme, pour décrier saint Thoiims physicien et lui contester sa supéiiorité incontestable, même dans les sciences naturelles. Car, comme le savent ceftx qui ont é'iudié sérieusement saint Thomas, ce grand génie, ce prince de la philosophie, a lu avec autant de facilité et de bonheur dans le livre de la nature matérielle que dans le livre de la nature spirituelle, et en a surpris et révélé au monde les raisons les plus secrètes, les mystères les plus pro'bnds dont personne, avant lui, n'avait même soupçonné l'existence. Ses théories sur la matière.
AUSSI ÉMINENTE QUE SA THÉOLOGIE. ll9
son origine, ses états, ses habitudes, ses conditions; et sur les corps , leur essence , leur nature , leurs sympathies et leurs lois, sont demeurées depuis six siècles les vraies théories, les principes immuables de toute science physiqne, auxquels il faut toujours revenir, auxquels on est en effet revenu, de nos jours, en les adoptant sous des noms nouveaux , après les avoir rejetées avec tant de légèreté, tournées en ridicule sous les anciens noms ; et nous défions tous les semi-rationalistes du monde de nous prouver que saint Thomas phtjsicien ait été démenti une seule fois par les modernes découvertes de la science, dans l'astronomie, dans la géologie, dans la chimie, dans l'anatomie et dans toutes les branches de l'histoire naturelle.
§ 18. Le génie philosophique de saint Thomoi, brille particulièrement dans sa Somme de la Théologie. — Analyse de ce livre immortel. — Quelques exemples de la manière philosophique dont il y expose les questions théologiques. — ~ La spécialité de ce travail est que le christianisme y apparaît éminemment raisonnable. — C'est à ce titre que l'hérésie et l'impiété le redoutent et le déprécient. — Par là elles apprennent au semi-rationalisme combien il est inconséquent, en affirmant : Que rADTORlTÉ DE SAINT THOMAS PHILOSOPHE n'eST PAS AUSSI GRANOE OLE l'autorité de SAIPsT THOMAS THÉOLOGIEN.
Mais l'ouvrage où le génie philosophique de saint Thomas apparaît dans tout son éclat , c'est sa Somme de la théologie , le livre le plus sublime, le plus étonnant, le plus utile, le plus complet et le plus parfait qui soit sorti de l'esprit de l'homme, car la Bible est l'œuvre de l'esprit de Dieu.
Dans ce livre immortel , qui n'a jamais cessé d'être un objet d'admiration et de vénération universelle dans l'Église de Dieu, saint Thomas a résumé, il est vrai, toute l'Écriture sainte, tous les Conciles , tous les Pères, tous les écrivains ecclésiastiques; mais il a résumé aussi tous les philosophes anciens pour s'en faire des auxiliaires contre les philosophes de son temps, ou pour les redresser ou pour les combattre. Il y a mis toutes les doctrines de la vraie philosophie au service de la vraie théologie, et il a fait de ce livre unique un cours complet de ces deux sciences et la plus parfaite encyclopédie du vrai savoir.
Dans l'exposition du dogme chrétien lui-même, il y prend les
mots dans l'acception commune, il n'y emploie que des expressions claires et nettement définies; il y pose des principes certains, et, par les raisonnements les plus justes et les plus solides, il en déduit les conséquences les plus évidentes avec une rigueur mathématique. Il y évite toute digression inutile, toute idée vague, tout terme équivoque, tout verbiage, aussi bien que toute phrase vide et toute expression ambitieuse. « C'est une armée en bataille c( qui marche à l'ennemi, et qui n'a garde de s'embarrasser d'un a attirail inutile ; les idées en sont si nettes, le style si naturel , « qu'on peut facilement le traduire mot à mot dans les langues « modernes; il met dans tout l'ensemble un ordre parfait, qui « éclaircit les questions les unes par les autres, y compris le «supplément, qui a été extrait de ses Commentaires sur k « /P Im'e des Sentences. »
La Somme de saint Thomas renferme , en six cent douze Questions, et en quatre mille Articles , la solution de plus de dix mille difficultés. Et cependant, dans ce long cours de discussions et d'enseignements, la méthode, aussi bien que le style, y demeure invariable. C'est toujours la même clarté, la même netteté, la même précision et la même force. Ce bon Homère de la science ne sommeille pas une seule fois. Cet astre du monde intellectuel ne pâlit jamais. Cet athlète vigoureux de Dieu n'éprouve jamais la faiblesse , les défaillances de l'esprit de l'homme. Jamais théologien ne s'estélevé plushaut, mais aussi jamais philosophe n'a été plus constamment dans le vrai, n'a été ni plus grand, ni plus lumineux, ni plus inébranlable. En sorte qu'on ne sait lequel des deux admirer le plus dans l'auteur de ce livre prodigieux, du théologien, éclairé des plus éclatantes splendeurs de la foi, ou bien du philosophe, cuirassé de l'armure la plus solide du raisonnement.
En parlant, par exemple, de la création de la première femme, il dit : « Dieu ne l'a pas tirée de la tête de l'homme. « afin qu'elle ne s'imaginât pas être supérieure à l'homme; « Dieu ne l'a pas formée de ses pieds , afin que l'homme ne .se « crût pas autorisé à la mépriser et à la traiter en esclave : « Dieu l'a formée d'une côte enlevée du sein de l'homme, pour « faire comprendre à l'homme que la femme est sa compagne c; « qu'elle lui est égale par les droits autant que par la nature. >
Puis le grand Docteur ajoute ceci : « La quatrième raison de « cette création singulière est sacramentelle ou mystérieuse; et « c'est parce que;, dans la première Eve, sortant du sein du « premier Adam endormi au pied d'un arbre , Dieu a voulu, « comme nous Ta révélé saint Paul, figurer, dès l'origine du cf monde, le grand et ineffable mystère de la seconde Eve, l'É- « glise, qui devait sortir un jour du sein du second Adam, Jé- « sus-Christ, mort sur la croix. »
On le voit donc, pour une raison puisée dans la révélation divine, saint Thomas a fondé sur trois raisons philosophiques, tirées de l'ordre naturel et humain, l'explication du inystère de la création de la femme.
C'est de la même manière qu'il a traité tous les mystères, tous les dogmes, toutes les lois, tous les rites augustes du christianisme. Tout en les établissant sous l'autorité inébranlable de la parole de Dieu, transmise ou écrite, et telle qu'elle a été toujours entendue et expliquée par l'infaillible organe de l'Église, saint Thomas les environne de toutes les démonstrations purement rationnelles, de tous les arguments d'analogie et de convenance qu'il a, lui seul et lui \e premier, su découvrir dans les profondeurs de la nature divine et de la nature humaine, à savoir dans l'ordre philosophique. Dans les écrits de saint Thomas, le théologien indique au philosophe la vérité révélée, et le philosophe met à la disposition du théologien toutes les lumières qu'il est possible d'emprunter à la raison naturelle.
Aucun des Pères, aucun des théologiens n'a mieux que saint Thomas prouvé la vérité du dogme de la création du monde du néant. Dans ses mains, ce premier dogme, le dogme fondamental de toute science et de toute religion, est une vérité mathématique, est une vérité élevée au dernier degré de l'évidence, à laquelle la raison ne saurait refuser son consentement sans se renier elle-même. Eh bien! c'est par cinq invincibles arguments philosophiques, fondés sur la nature de l'Absolu , de l'Infini, du Fini, de l'Être par soi et de l'Être par un autre, et de l'Ordre, qu'il a obtenu cet immense résultat (1).
(1) Nous avons développé ces arguments dans notre quinzième conférence sur la Création ; tome IF De la raison catholique.
Aux dogmes, comme celui de l'auguste Trinité et de l'Incarnation dont il est impossible de donner des preuves philosophiques directes, à priori, et nb intrinseco, il a fourni des preuves philosophiques mrf?rec/es, à posteriori , abextrinseco, mais tellement claires^ solides, péremptoires ; il en a si bien démontré les bases, les motifs, les analogies, les convenances, la nécessité ou l'opportunité et leur conformité parfaite avec la raison, que même la raison du philosophe^ et bien plus la raison du chrétien , loin d'éprouver de la gêne, de se croire humiliée, se trouve honorée, heureuse de les admettre.
C'est encyjre par des raisons philosophiques que, tout en expliquant les mystères , il a démontré la rationabilitp, la convenance, la dignité de l'histoire de la création, telle qu'on la trouve dans les livres saints; de tous les rites, de toutes les cérémonies religieuses, de toute la loi de Moïse, et de tous les sacrements chrétiens, particulièrement de l'auguste sacrement de l'Eucharistie, qu'il a vengé d'avance d'une manière triomphante, contre toutes les objections purement philosophiques, tirées des propriétés de la substance et des accidents, de l'idée du tout et des parties, de la nature des corps, de leur dimension, de leur figure et de l'espace qu'ils occupent (1) , objections par lesquelles, plus tard, les hérétiques philosophes et les philosophes hérétiques auraient essayé d'ébranler la vérité de ce prodige ineffable de la puissance et de l'amour de Dieu pour l'homme (^2).
(1) Vojez le parti que nous avons tiré de ces démonstrations du docteur Angélique, pour réfuter toutes les difficultés et tous les sophismes de nos philosophes incrédules contre l'auguste mystère de l'Autel, à la X1X"= conférence, t. III De la raison catholique.
("}.) Voyez, en particulier, à Y Office et à la Messe du très-sainl Sacrement, que saint Thomas composa par ordre du souverain poi.tife Urhain IV. Rien n'est plus délicieux, mais rien non plus n'est plus solide que ce travail. Jamais dogme catholique n'a été chanté dans un style plus gracieux et plus sublime, ni exposé avec plus de précision et de clarté. Toute la théologie et toute la philosophie du mystère y sont rehaussées par tous les charmes de la poésie. Tous les hymnes, les responsoires, les antiennes, l'oraison et en particulier les leçons du deuxième nocturne et la prose ioMrfrt Sion, sont de vrais traits de génie dont chaque mot révèle en même temps, dans leur auteur, le grand poète, le grand théologien et surtout le grand philosoplie de l'Eucharistie. Aussi saint
AUSSI ÉMINÈNTË QUE SA THÉOIOGIE. 123
En un mot^ dans ses deux Soimnes,» Valde de son regard d'AiGLE DE LA SCIENCE, il R VU, il R prévenu toutes les difficultés que, dans la suite des temps, la raison aurait pu opposer à tous et à chacun des mystères, des dogmes et des lois de la religion chrétienne, sur le terrain de la philosophie; et à l'aide de sa lumière et de sa force d'ÀNGR des intelligences terrestees, il en a d'avance fait justice, il les a pulvérisées, anéanties. En sorte que, comme nous l'avons fait nous-même dans nos Conférences sur la raison catholique et la raison philosophiqtie , rien qu'avec ces deux livres immortels, écrits il y a six cents ans, on peut réfuter toutes les erreurs de la philosophie incrédule de nos jours. C'est là un vaste arsenal d'armes bien trempées et toutes prêtes, où tous les docteurs catholiques, tous les défenseurs du catholicisme qui se sont succédé dans les six derniers siècles jusqu'à notre âge, sont allés et vont toujours s'armer pour combattre les faux philosophes et assurer le triomphe de la vraie religion (i).
Ainsi donc, tandis que la gloire des Docteurs qui avaient précédé saint Thomas est d'avoir prouvé que le christianisme est croyable, la gloire du Docteur Angélique est de l'avoir par surcroît rendu évidemment raisonnable. Comme la spécialité de saint Augustin est d'être le philosophe théologien, la spécialité de saint Thomas est d'être le théologien philosophe du christianisme. Nous l'avons dit au commencement de cet écrit, et nous le répétons ici : Saint Paul a précisé le dogme, saint Augustin l'a développé ; c'est saint Thomas qui l'a rigoureusement démontré, mitant qu'il est démontrable. Divinement ins-
Bonaventiirp, qae le même iiontifc avait aussi chargé du mémo travail, en entendant saint Thomas lire au iiape son clief-d'œnvre, se mit à déchirer tout ce qu'il avait écrit sur le même sujet, en s'écriant : " Saint Père, tene/.-vous-en à ce que vous venez d'entendre. C'est suhlime ! c'est parfait! Frère Thomas a vraiment écrit sous la dictée du Saint-F.sjjrit. Un ange n'aurait su mieux parler de ce grand mystère, n
(1) C'est au\ études longues et profondes (pendant quatorze ans) que les Dominicains font sur saint Thomas, que leur ordre doit d'avoir été et d'être toujours l'ordre le plus orthodoxe, le dépositaire ficèle de la science catholique, l'un des plus forts remparts et des postes avancés les plus importants de la citadelle de l'Église.
pirc^ saint Paul a donné la révélation, saint Augustin la théologie, mais c'est saint Thomas qui a donné la philosophie de la religion chrétienne : et si saint Paul a été l'apôtre par excellence, saint Augustin le théologien par excellence , saint Thomas est le philosophe par excellence de cette religion. En sorte que c'est particulièrement h sa philosophie que la théologie de saint Thomas doit son caractère particulier, sa gloire spéciale, son immense éclat et sa solidité. Conmient ose-t-on dire que V autorité de saint Thomas est bien moindre comme philosophe?
Saint Jérôme a dit de saint Augustin : « Tous les catholiques « l'aiment, et, ce qui est encore plus glorieux pour lui, tous les « hérétiques le détestent. » Saint Thomas a partagé cette dernière gloire du Docteur africain. « Otez Thomas, et je détruirai « l'Église : Toile Thomam el Ecclesiam dissipabo, » disait un grand hérésiarque du seizième siècle. Ce blasphème, nous le reconnaissons, est aussi absurde qu'il est impie. Car l'Église n'est pas fondée sur saint Thomas, mais suh saint Piebuk ( Matth., xvii), et saint Thomas n'aurait pas existé, que l'Église n'en serait pas moins solide. Mais on ne peut s'empêcher de voir, dans ce vœu infernal, l'importance que l'hérésie elle-même attache à saint Thomas, et combien est grand à ses yeux le poids de ï autorité de ce Docteur. De bonne foi , est-ce comme philosophe théologien, ou plutôt comme théologien philosophe, que saint Thomas est si redoutable à l'hérésie? La théologie de saint Thomas n'est pas une théologie à lui , une théologie nouvelle; c'est la théologie de l'Église, c'est la théologie qu'avant lui avaient professée, développée, défendue tous les Pères de l'Église, et c'est pour cela que la théologie thomistique est éminemment catholique. Ce que cette théologie a donc de nouveau, dans saint Thomas, et de propre à saint Thomas, ce sont les démonstrations rationnelles dont il l'a enrichie , c'est 1;» méthode mathématique dont il l'a fortifiée, ce sont les formes philosophiques dont il l'a revêtue , et devant lesquelles il n'y a pas de sophisme qui puisse tenir, il n'y a pas d'erreur qui ne disparaisse comnif. les nuages se dissipent devant le soleil (i). Voilà
(1) La dernière des quatre fameuses propositions de l'Index, dont le semi-ia-
surtout ce que l'hérésie et l'incrédulité redoutent tant dans saint Thomas, et ce qui les désespère et les met en fureur. Et la conspiration de tous les hérétiques et de tous les incrédules contre la scolastique de saint Thomas, conspiration qui, depuis la naissance du protestantisme jusqu'à nos jours, n'a jamais cessé d'être en permanence, et dans laquelle vient si imprudemment de tremper le rationalisme soi-disant catholique ; cette conspiration , disonsnous, est dirigée moins contre la théologie que contre la philosophie de saint Thomas. Voilà donc le semi-rationalisme recevant un démenti formel de la part de tous les ennemis du catholicisme eux-mêmes, au sujet de son affirmation si tranchante : Que l'autorité de saint Thomas philosophe n'est pas aussi grande que l'autorité de saint Thomas théologien.
tionalisme a dernièrement fait tant de bruit, est ainsi conçue : « La méthode « dont se sont servis saijnt Thomas et saint Bonaventure et les autres scolas- « TIQUES ne conduit point au rationalisme , et n'a point été cause que, dans les « écoles contemporaines , la philosophie soit tomhée dans le rationalisme et le « panthéisme. En conséquence, il n'est pas permis de faire un crime a ces Doc- « TEURs et A ces Maîtbes de s'être senis de cette méthode, surtout en pré- « sence de l'approbation ou au moins du silence de l'Église. » Or ce blâme formel , de la part de la congrégation de l'Index , de l'imprudence ou de l'oubli avec lesquels un auteur traditionaliste a critiqué , quoique avec beaucoup plus de réserve que ne le fait le semi-rationalisme à chaque instant et dans tous ses écrits, la méthode scolastique de saint Thomas, n'en est- il pas une nouvelle APPROBATION, ajoutée à l'APPROBATlON ancienne et constante que l'ÉCi ISE a donnée à cette méthode ? N'est-il pas une nouvelle consécration de saint Thomas au point de vue philosophique ?
126 '^î 19. PHILOSOPHIE DE SAINT THOMAS,
DEUXIÈME CHAPITRE
APPBOBATIOKS, GRANDEURS ET GLOIRES DE LA PHILOSOPHIE DE SAI?iT THOMAS.
§ 19. La partie philosophique de la Somme de saint Thomas a été déclarée elle-même prodigieuse par le souverain Pontife. — Saint Thomas salué comme M\iTBE pak excellence, non seulement comme théologien, mais aussi comme philosophe ; magnifiques témoignages que lui a donnés l'ancienne Svrbonne, à ce double litre.— Imposantes approbations que la doctrine entière de saint Thomas a reçues, de la part des Papes et des Conciles. — Aul docteur n'a joui, dans te monde savant, d'une réputation plus constante et plus universelle que saint Thomas. — Injustice du seim-ratiotialisme d'en avoir /ait un philosophe pitoyable.
LiORSQu'iL s'agit de la canonisation de saint Thomas, l'an 1323, quelqu'un opposa au pape Jean XXII : Que la vie de saint Thomas n\ivait pas été illustrée par des miracles. « Vous vous trompez, « repartit aussitôt le souverain pontife. Frère Thomas a opéré au- « tant de prodiges qu'il a écrit d'articles dans sa Somme. H y a « là assez de miracles pour le canoniser (I). »
Or, des trois mille articles contenus dans cet ouvrage célèbre , à peine un quart est purement et simplement dogmatique ; les deux autres mille sont presque purement et simplement philosophiques et renferment I'ontolooie, la théologie qu'on appelle naturelle, la cosmologie, la psychologie et la morale : et, quoique greffés admirablement sur le dogme chrétien, ces différentes branches de la philosophie n'y sont pas moins traitées d'une manière philosophique, et n'en forment pas moins, nous le répétons, un cours complet de philosophie, marchant à côté de la théologie , lui servant d'appui , d'éclaircissement et bien souvent encore d'appui. En se prononçant, non comme docteur particulier, mais comme docteur universel de l'Église, dans une affaire telle que la canonisation d'un saint, qui tient
(1) Tôt Jecit miracula, quot scripsit articulas. Ces mots de Jean XXII sont rapportés par Gerson (Fie de saint Thomas).
de si près à la pureté du culte , où aucun catholique ne saurait contester au pape l'inspiration divine, et en déclarant que tous, sans distinction, les articles de la Somme de saint Thomas sont autant de miracles , le souverain pontife a donc déclaré que sa philosophie est aussi miraculeuse que sa théologie. Comment donc saint Thomas ne serait-il pas aussi grand philosophe que grand théologien?
Enfin , en paraissant sur la scène du monde scientifique , au grand théâtre de l'Universilé de Paris, la Maîtresse alors de l'univers, saint Thomas y trouva le maître des sentences, Pierre Lombard, en possession du titre de maître de la théologie, et Aristote en possession du titre de philosophe, ou de maître DE LA philosophie. Mais, dès l'instant où parurent aux yeux étonnés du monde savant les merveilleux commentaires de saint Thomas sur le maître des sentences et sur Aristote et les deux Sommes , l'admiration universelle de tout ce que le monde possédait de grand, en fait de savoir, enleva d'enthousiasme à Pierre Lombard et à Aristote leurs titres de Maître et les réunit tous les deux sur la personne de l'humble fils de saint Dominique. Dès cet instant , c'est saint Thomas qui , en philosophie aussi bien qu'en théologie , fut le MAITRE par excellence, l'oracle de tous les savants, de toutes les écoles, de toutes les académies, de toutes les universités, de toutes les communautés religieuses (1).
(1) Tous les ordres religieux, en particulier, qui ont été fondés au seizième siècle, et dans les siècles suivants, les Ordres des Théatiiis, des Somasques, des Barnabiles, des Jésuites, des Crucifères, des Scholopiens, des Philippins, de Saint -Vincent de Paul et de Saint-Liguori, sont oi)ligés, en vertu de leurs constitutions, de suivre la doctrine et la méthode de saint Thomas. Les Franciscains eux-mêmes, lidèles à la tradition de la haute estime que leur Docteur séraphiqtie eut pour la doctrine de saint Thomas, tout en ayant des doctrines particulières à eux, sur certains points, n'en suivent pas moins saint Thomas sur tout le reste ; et l'entente vraiment cordiaU; qui s'était établie, dès leur naissance, entre les deux grands ordres de Saint-Dominique et de Saint- François, n'a jamais été altérée, au grand avantage et à la grande édification de l'Église.
Les trois plus grands théologiens des temps modernes, Bcllarmin, Suarez et le bienheureux cardinal Tommasi, de l'Ordre des Thcatins; ces trois Docteurs, appelés, chacun d'eux, avec tant de raison, le marteau des hérétiques, ne sont devenus ce qu'ils ont été que parce qu'ils se sont nourris de saint Thomas et se
128 § >y. PHILOSOPHIE DE SAINT THOMAS,
Nous n'exagérons rien en nous exprimant ainsi; nous ne sommes que l'écho des voix les plus imposantes et les plus autorisées, en fait de science. C'est, d'abord, l'ancienne Université de Paris, la corporation la plus savante qui ait jamais existé au monde.
Dans sa lutte contre l'établissement des religieux mendiants, la Sorbonne avait toujours rencontré frère Thomas parmi ses plus redoutables adversaires. Cependant, à peine en apprit-elle la mort prématurée, arrivée à Fossa-Nova , dans la Campagne de Rome, qu'elle s'empressa de rendre un éclatant hommage au génie de l'humble religieux , dans la lettre suivante que le recteur de cette université célèbre, au nom de tous les maîtres, adressa au chapitre général de Tordre de Saint-Dominique , réuni alors à Lyon : a Consternés de la perte immense que l'Église vient de « faire et qui jette V école de Paris dans la plus cruelle affliction, « nous avons voulu unir en ce jour nos gémissements et nos « trop justes pleurs. Qui nous donnera la voix et les lamentations « de Jérémie pour peindre la stupeur incroyable qui a d'abord « saisi tous les esprits et la douleur qui a pénétré au plus pro- « fond de nos cœurs? A peine pouvons-nous parler du coup « qui nous frappe ; l'attachement et Tamour comprimeraient « nos paroles, si notre douloureuse angoisse ne nous pressait de « dire que, d'après la renommée publique et des relations trop « certaines , LE VÉNÉRABLE DOCTEUR frère Thomas d'Âquin « a été rappelé de cette terre. Comment pénétrer par quelle « vue secrète la divine Providence a permis que cette ÉTOILE « DU MATIN quijelait un si grand éclat dans le monde ou , « pour mieux dire, que ce SOLEIL LUiMINEUX qui présidait « au jour ait si tôt retiré ses rayons? Il serait déraisonnable de « penser que sa splendeur s'est éteinte ou qu'elle a souffert une « éclipse alors qu'elle a cessé A' éclairer l'Église. Nous n'ignorons « pas que le Créateur n'avait donné au monde ce grand docteur, « par un efjet particulier de sa bonté, que pour un temps ; et ce- « pendant , s'il est permis de s'appuyer sur l'autorité des anciens
sont assimilé sa doctrine. On sait que Suarez, en particulier, que le Saint Siège a décoré du titre de Doctor Eximius, n'a fait que commenter la Somme de saint Thomas, sans excepter, bien entendu la partie philosophique-
APPROBATIONS, GRANDEUBS, GLOIRES, 129
« philosophes, la Sagesse divine semblait l'avoir placé ici-bas « pour expliquer les prodiges les plus obscurs de la nature. » (Jourdain, Philosophie de saint Thomas, tome II, page 7.) L'honorable auteur à qui nous avons emprunté ce précieux document a dit [ibid., page 6) qu'il ne l'a reproduit que comme preuve de l'immense autorité que saint Thomas avait acquise comme philosophe et comme théologien. C'est, du reste, la pensée dominante dans cette pièce ; et, ce qui est plus remarquable encore : pour l'ancienne Sorbonne, Dieu aurait placé saint Thomas icibas, pour explicjuer les prodiges les plus obscurs de la nature ; c'est-à-dire que le docteur d'Aquin était le prince de tous les docteurs, spécialement comme interprète des lois et des phénomènes de Vordre naturel, en un mot, comme philosophe. Mais, d'après la manière si leste dont certain membre de la moderne Sorbonne a parlé de saint Thomas, philosophe , et qui contraste singulièrement avec le langage si respectueux et si enthousiaste de l'ancienne Sorbonne touchant ce grand homme, on dirait que notre siècle, si perspicace, comme on le sait, aurait découvert, dans ce Soleil lumineux, des défaillances , des taches que les siècles passés , si abrutis, comme on le sait encore , n'y avaient pas aperçues."
IMais l'ancienne Université de Paris ne s'en tint pas là, en fait de témoignages au sublime savoir et à la grandeur scientifique (le saint Thomas. Quelques jours après avoir écrit la lettre qu'on vient de lire, cette illustre corporation s'étant réunie aux chanoines de l'Église parisienne , sous la présidence de l'évéque de cette ville, son doyen, et de l'évéque de Vienne , afin de se prononcer d'une manière éclatante et officielle sur la doctrine de saint Thomas (I), déclara à l'unanimité : « Que saint Thomas
(1) " Has inter, Parisiensis (Acadeinia}, cuin panegyriu aliquaiido celebrasset, " suumque episcopuin Decanum, cunctosqiie Ecclcsia^ Parisiensis canonicos, « cum Viennecsi episcopo, ad proferendam de sancti Thoma; doctrina senten- « tiam, convocasset, euni splendidum clarimoie fxclesi.e limen appellavit;
« DOCTOREM, FONTEM, CLARISSIMUJI ILLUS UMVERSITATIS SPECULUM, llisigne Cande-
i< labnim , accensamquc facem , cujus luce collustrentur onines , qiiotquot per « sacnie theologiae semitas iiicedunt; \ita', famse, scienti.Tqiie ejiis jubar c!a- « rissime intueantur; splendidissuum stellam, doctorem prorsus inchteh,
doit être appelé la plus pure et la plus splendtde lumière de l'Église, le Docteur par excellence, la fontaiise l\ plus claire, le miroir sans tache de la Sorbonîse elle-même; le mystérieux candélabre, le grand flambeau allumé dans le MONDE, afin que ceux qui marchent dans les voies de la théologie puissent être éclairés de ses rayons, et regarder sans peine au soleil de sa science, de sa vie et de sa renommée; I'astre le plus sPLENDiDE, ct LE SEL'L Maitre qui n'a jamais ni dit ni écrit la moindre chose contraire a la foi et aux bonnes mœurs. »
Le pape Innocent VI, dans son panégyrique de saint Thomas, a dit : « La doctrine de ce docteur est de toutes les « doctrines (la doctrine des livres saints exceptée), celle « qui a le plus d'exactitude dans les mots , le plus de méthode « d'éloculion, le plus de vérité dans les sentences, et telle « est sa nature, que quiconque l'a suivie n'est jamais sorti
« DES sentiers du VRAI, ET QUICONQUE l'a COMBATTUE A TOU-
« JOURS ÉTÉ SUSPECT (1). » Que nos téméraires critiques de saint Thomas n'oublient pas ces derniers mots du grand pontife.
Urbain V ordonne « qu'on doit s'attacher et demeurer fidèle « à la doctrine de saint Thomas, parce qu'elle est une doctrine « VRAIE ET CATHOLIQUE (2). »
Jean XXII, ce même pontife qui a vu autant de miracles que (Tarticlea dam la Somme de saint Thomas, a dit encore : « Nous « ne doutons nullement que saint Thomas ne soit glorieux dans « le ciel, puisque sa vie a été très-sainte, et que lui seul a plus (( éclairé l'Église QUE tous les AUTRES DOCTEURS ENSEM- « BLE. On profite plus dans une année d'étude de ses livres qu'€7i
" qui iicHiuc scripseiit , nequc dixerit, aliquid unquam quod, aut fidei aut bonis <■ moribiis sit adversum (Riiudknkir.v s. .j. Flos. Sanc(oru7n; Vit. s. Thom.). »
(1) « Papa Innocentius VI, in quadani ojus panegyii, ait : " Hnjus sapicntiam « Doctoris, MvoiSQUAM ALKs (Canonica excepta) habcre propi ictatem vciiioruin, « dicendi niethodiim, veritvtem SEXTE.NTivhUM, eumqaeinoduni,ut quicumque " sit hune secultis, nunquam semilam vcritatis exorbiUml, quicumque « oppugnavcril semper suspectus fuerit (Idem, ibid.). <•
(■?) " urhanus V jubet amplcctendam sequemlamqice s. Thomas doctrinam
« T,VMyU\M TERAM ET CATIIOLICAM (iD., ibid.). »
« étudiant tous les autres docteurs, pendant toute la vie (1). »
Dans la bulle par laquelle saint Pie V a placé saint Thomas au premier rang des Docteurs de l'Église, à côté de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Ambroise et de saint Grégoire, et a ordonné que sa fête fût célébrée avec la liturgie des Docteurs, ce pape a prononcé ces remarquables paroles : « C'est parce « que le saint Docteur (Thomas), lui aussi, a éclairé l'Église, « a détruit une infimté d'hérésies, et que, depuis qu^il a com- « mencé à être honoré du culte des Saints, il a, par la force de « sa doctrine, terrassé les hérétiques de tous les âges posté- « rieurs (2), »
Mais comme l'autorité des souverains pontifes n'est pas infaillible pour nos adversaires , nous leur opposerons celle des conciles généraux , la seule qu'ils admettent.
C'est évidemment en s'appuyant sur la doctrine philosophique de saint Thomas sur l'âme, que le concile œcuménique de Vienne, en France, « a dit anathème contre quiconque aurait osé « nier que Tàme intellective est la forme substantielle du corps « humain (3]. »
Le concile de Florence, présidé par Eugène IV, pour la réunion des Grecs, et le concile de Trente, dans leurs canons et LEURS décrets n'out fait que suivre exactement la doctrine de SAINT Thomas (4).
Il ne faut pas oublier ici que le célèbre cardinal Bessarion, l'un des Pères de ce Concile de Florence, et la plus grande gloire de l'Église grecque de ces derniers temps, à cause de ses
{\) a QuIa ip&e plus illtnninavii Ecclesiam QvxM omms alii doctoisks; in « cujus libris plus proficit homo, uno anno, qîia7n in aliorum doctrina tolo « tempore vita; suse (Toubnox, in vil.). »
(2) Pius V ait : "■ Sanctum hune DoctDrem Ecclcsiam ilhnninasse, infinitas n liaereses destruxissc, et, postquam in sanctorum numcrum ceuseri c<Bpil, '< a-vi quoque posterions haereticos sua? vi doctrinie convicisse {Biilla s. PU V,
« apMrfRlB.\DK>.).»
(3) « Si quis animam iiitellcctivaiu esse formam sul stantialem corporis hu- « mani uegare pmesumpserit, anatl:enia sit (Labbk, t. IX, Concil.). "
(4) « Qnod ipsum Concilii Florentini, cni pra-sedit Engeniiis IV, et ultiina « œcunienici Tridentini auctoritate confirniatur; hœc cnini s. Tliomœ doctrinam, « SUIS in canonibus atque decretis accurate secuti sunt (Rib.u)en.). »
132 § 18. PHILOSOPnin DE SAINT THOMAS,
vastes connaissances cl de son éminente piété, appela alors « saint Thomas LE PLUS SALNT DE TOUS LES SAVANTS, ET « LE PLUS SAVANT DE TOUS LES SAINTS, » et que le cardinal Tolède, non moins célèbre, aux mêmes titres, ne s'inspira que des sentiments du concile de Trente pour dire : a Sans vouloir of- « fenser les autres (Pères et Docteurs de l'Église), j'affirme que « SAINT Thomas tout seul me tient lieu de tous (1). » Car on sait qu'à ce grand concile, la plus auguste, la plus sainte et la plus docte assemblée qu'ait jamais vue réunie la terre, on était convenu d'avance que toutes les difficultés qui auraient surgi à l'occasion de la discussion des dogmes, attaqués parles nouveaux hérétiques, devaient être résolues d'après les principes et les doctrines de saint Thomas; et que par conséquent sa Somme eut l'honneur unique , qu'aucun autre ouvrage des Pères n'avait jamais obtenu, d'être placée vis-à-vis du livre des Évangiles, comme étant l'écho le plus fidèle, le commentaire le plus sûr des doctrines de l'Évangile (2).
Mais, qu'on le remarque bien : Dans ces éloges, tels qu'aucun savant n'en a jamais reçu de pareils, tous ces grands et augustes personnages, tous ces pontifes et ces conciles n'ont jamais séparé dans saint Thomas le philosophe du théologien; ils ont, en quelque sorte, canonisé dans son ensemble , toute sa doctrine, sa philosophie aussi bien que sa théologie.
En effet, depuis six siècles, la philosophie de ce sublime Docteur a été, autant que sa théologie, considérée dans l'ÉgUse comme la pierre de touche du Vrai dans ces deux sciences. Avec saint Thomas on a eu toujours raison; en opposition avec saint Thomas on a eu toujours tort. Le vrai philosophe, aussi bien que le vrai théologien, n'a été que celui qui a marché fidèlement sur les traces de saint Thomas; celui qui s'en est éloigné n'a été regardé que comme un faux philosophe ou un faux théologien , ou, du moins, comme un philosophe ou un théologien SUSPECT. Nul savant au monde n'a donc jamais joui, comme philosophe et
(1) « Pacc aliorum dixerim : Unus divus Thomas ost niiltl instar onmiimi « (ToLRNON, in Vil.). »
(2) Pallavicini, Histoire du concile de Trente.
comme théologien, d'mie autorité plus grande, plus universelle, plus constante, plus incontestable et plus incontestée... Nous nous trompons, car il vient de se trouver un prêtre assez intrépide pour oser s'inscrire en faux contre le témoignage unanime en faveur de saint Thomas, de tout ce que, depuis six cents ans, il y a eu au monde et dans l'Église de plus grand, de plus imposant, de plus autorisé, de plus vénérable et de plus vénéré, et pour faire entendre son ricanement isolé au milieu de ce mélodieux concert des siècles, en s'écriant : Le plus grand de tous les théologiens, saint Thomas, n'est qu'un pauvre petit philosophe, car, « comme philosophe , son autorité est bien moindre « que comme théologien. »
Oui , pour ce prêtre , saint Thomas n'est qu'un pauvre petit philosophe ; car on vient de l'entendre, ce prêtre, affirmant qu'en PHILOSOPHIE, tour à tour disciple d'Aristote et de saint Augustin, saint Thomas veut (donc, il n'y a point réussi!) concilier leur doctrine; et qu'il eut évident que le système d'Aristote, MÊME AMENDÉ PAR SAINT Thomas, W(3 mérite pus unc foi aveugle : et ici nous sommes libres de nos critiques et de noire choix. Je ne crois donc pas manquer de respect à ce grand esprit, en discutant sa théorie sur la connaissance. Or, affirmer cela d'un philosophe, c'est l'amoindrir, c'est le rapetisser, c'est le faire descendre au dernier rang, c'est l'humilier. Nous avouons que jusqu'ici nous n'avions jamais rencontré nulle part, dans les écrits des hérétiques et des incrédules, rien de plus audacieux contre saint .Thomas. Heureusement qu'il n'y a pas un seul mot de fondé dans cette critique.
§ 19. On fuit justice de la prétention du semi-rationalisme de se croire libre d'attaquer la théorie delà Connaissance de saint Thomas, sous le prétexte qu'elle n'appartient qu'à Aristole Variété et richesse du savoir
de saint Thomas — A l'dgede vingt-cinq ans, il a été réputé le plus grand homme du monde savant; touchante lutte d'humilité entre lui et saint Bonaventure, sur la question desavoir qui des deux devait occuper la chaire d'Albert le Grand. — Résumé de la vie et des travaux de saint Thomas.— Preuves qu'il a reçu sa science d'en haut; témoignage de Flcury. — Où le docteur Angélique a puisé son argument péremptoire contre les manichéens et la solution des difficultés philosophiques qu'on peut faire contre l'Eucharistie.— Le bene schipcisti de me, thoma; la
science de saint Thomas, confirmée par des prodiges. Le semi-rationalisme se montre bien difficile, en refusant d'admettre une science semblable, sans la discuter.
Mais avant de prouver la fausseté historique de cette assertion tranchante de l'école semi-rationaliste : Qu'en philosophie saint Thomas n'a été tour à tour que le disciple de saint Augustin et d'Jristote, nous devons faire justice de la prétention de cette école de se croire libre de rejeter le système de saint Thomas, sous le prétexte que ce n'est que le sijstème d'Aristote, amendé par lui, et (\q pouvoir , elle, discuter la théorie de la connaissance de saint Thomas, sans manquer de respect à ce r/rand esprit.
D'abord, l'opinion générale et constante de tous les historiens de saint Thomas est qu'il n'a pas acquis par des études longues et laborieuses , mais qu'il a revu d'en haut son immense savoir. Et en voici les preuves ; elles sont sans réplique.
Saint Thomas savait par cœur : 1° toute l'Écriture sainte et ses plus célèbres interprètes ; 2° fous les Pères de l'Église, grecs et latins; 3" tous les écrivains ecclésiastiques qui l'avaient précédé; i° tous les philosophes païens et chrétiens et leurs commentateurs, ce qui représente, au moins, la bagatelle de quatre à cinq cents immenses volumes in-folio. En effet, il n'écrivait pas, il dictait en même temps, sur les sujets les plus disparates et les plus difticiles, à trois ou quatre secrétaires que sa communauté religieuse lui fournissait, et qui le suivaient partout pour recevoir et Hxer sur le papier toutes ses pensées (1). Pendant qu'il dictait , on ne le vit jamais lire un seul livre , consulter un seul auteur, entrer dans une seule bibliothèque. Il avait donc sa bibliothèque en lui et avec lui ; il était une bibliothèque ambulante. C'est ainsi qu'il a composé ses commentaires sur le Maître des sentences , ses deux Sommes et sa chaîne vraiment d'oh {Catena aurea)sur les quatre évangiles, qui n'est qu'un choix des plus belles pensées des Pères et des commentateurs grecs et latins sur chaque mot des évangélistes , enchaînées avec un art merveilleux (2). Or, comment aurait-il dicté de tels ouvrages
(1) «Erant ei subinde ires, subinde quatuor amanuenses, quibus illc, de ma- " teriis difficillimis acquc ac diversissimis dictabat (Ribvdkn.). »
(2) C'est aussi de mémoire, et gisant sur son lit de douleur, qu'aux instances
OÙ un nombre infini d'auteurs , sur toutes les branches du savoii'j sont cités par lui^ avec une rare fidélité, si/ pendant sa dictée , il ne les eût eus tous présents , dans le plus bel ordre et avec la plus grande clarté, à sa mémoire, comme des livres, ouverts sous ses yeux?
Saint Thomas n'a vécu que quarante -neuf ans; mais, à l'âge de vingt-cinq ans, il avait déjà amassé dans son esprit ces immenses et précieux trésors de toutes les sciences. Car, à cet âge, il avait déjà donné ses merveilleux commentaires sur ious les ouvrages d'Aiislote , excepté ses livres sur la poésie , sur la rhétorique et sur Vltisfoire des animaux. A cet âge , il avait déjà la réputation d être le plus grand philosophe et le plus grand théologien de la Sorbonne, qui, cependant, comptait dans son sein les plus grands philosophes et les plus grands théologiens de l'univers. Ce fut au point que la chaire de théologie de cette université célèbre étant devenue vacante par la promotion d'Albert le Grand, son titulaire, à l'évêché de Mayence, saint Bonaventure, à qui ce professorat échéait par droit d'ancienneté et par supériorité de savoir , y renonça volontairement en présence de toute la Faculté, en faveur de l'humble frère Thomas , en af lirmant qu'en son âme et conscience , il n'y avait que ce « jeune a homme de vingt-cinq ans qui pouvait dignement remplacer « un Albert le Grand. »
Et qu'elle fut agréable aux yeux de Dieu , et belle et touchante aux yeux des hommes , la lutte d'humilité qui s'engagea alors entre les deux plus grands génies du monde chrétien : le docteur Séraphique et le docteur Angélique. Ah ! les Saints ne connaissent pas les symptômes de l'intérêt personnel et de la vanité; et le génie devine et honore le génie. « Ecoute, mon petit ami, disait saint Bonaventure à saint Thomas, pour calmer les inquiétudes de son humilité alarmée, écoute : à ton âge, tu en sais plus que moi. Ce n'est pas à moi mais à toi que D^eu a accordé le privilège de pénétrer d'un pas assuré dans toutes les
des religieux, de Fossa-Nova, où le surprit sa dernière maladie, il dicta son interprétation du Cantique des cantiques <iue la mort l'empêcha d'achever ((H Vila).
profondeurs de la science sacrée, et de l'exposer dans tout l'éclat de sa vérité et de sa beauté, pour la gloire de la Religion et l'avantage de l'Église. Par là , c'est Dieu lui-même qui t'a choisi pour occuper la première place; j'occuperai la seconde ; je siégerai après toi : et ego cro tibi secundus; et tout sera dans l'ordre, et tout sera conforme aux desseins et à la volonté de Dieu. » Ce fut en vain, et ce ne fut qu'à la suite d'une vision céleste et du précepte formel, qu'en vertu de la sainte obéissance, lui en firent ses supérieurs , que le plus savant des hommes consentit à revêtir les insignes des savants , à passer par les grades académiques qui lui furent conférés sans examen, et à occuper une chaire du haut de laquelle il devait répandre une si grande lumière dans le monde (1).
A quinze ans, il avait fini son cours de philosophie à Cologne; mais après il passa deux ans enfermé dans une tour, ses parents ayant voulu , par ce moyen barbare , l'empêcher de se faire dominicain. Les deux années suivantes, où il dut subir les examens les plus sévères de sa vocation , par ordre du pape , faire son noviciat et voyager d'Aquin à Naples, de Naples à Rome, de Rome à Paris , ces deux années aussi furent perdues pour ses études. Quand et comment donc, si ce n'est par la voie des prodiges, a-t-il pu acquérir cet immense savoir qui fit de lui, à vingt ans, le plus grand philosophe, et à vingt-cinq ans, le plus grand théologien de son époque et de toutes les époques suivantes du christianisme?
Il a passé l'autre moitié de sa vie en enseignant à Paris , à Naples, à Bologne , à Rome, en voyageant en Italie , en France, en
(1) Il est vrai que l'installation solennelle de saint Thomas dans celte diaire fut retardée pendant deu\ ans, à cause de l'opposition que le clioi\ d'individus a])partenant aux ordres mendiants pour exercer l'enseignement public, rencontrait de la part de l'Université ; mais il est vrai aussi que, quand toutes les difficultés furent aplanies, la Sorbonne s'estima très-lionoréc de voir la première de ses chaires occupée par saint Tliomas. Ce fut au point que, plus tard, à l'occasion d'un voyage qu'il fit à Naples, en 1273, le roi Charles, de Sicile, l'y ayant retenu de vive force pour qu'il enseignât la iiliilosopliie dans cette capitale , l'Université de Paris ne cessa jamais de réclamer son saint Docteur, auprès du chapit c général de l'ordre et même du pape. Mais le roi l'emporta (Fleuuv, JJisi-jire, liv. LXXXVI, n. 33).
APPBOBATIONS, GRANDEUKS, GLOIBES. 137
Allemagne et en Angleterre , chargé des plus importantes missions de la part de son ordre et des souverains pontifes . en exerçant partout , avec un succès inouï , le ministère de la prédication dans les langues des contrées parcourues par son zèle, et toutes les œuvres de la charité , et surtout en dictant le plus grand nombre de ses étonnants ouvrages. Il est donc évident que, pendant cette dernière moitié de son existence , il eut à peine le temps de répandre hors de lui les fontaines des sciences dont il était possesseur , qu^il n'a pu se livrer à Fétude pour en acquérir de nouvelles , et qu'il n\i pas été si grand par des moyens purement ordinaires (1).
Il disait toujours «qu'il avait plus appris en priant, qu'enlisant. » Ne donnant que quelques instants fugitifs au sommeil , il passait les nuits entières en contemplation et en prières devant l'image de Jésus-Christ crucifié. C'était là sa bibliothèque , c'était là son étude. Sur la terre par son corps, par son esprit il ne semblait vivre que dans le ciel. Pendant le jour , et c'était l'une de ses peines, on le voyait souvent ravi en extase , malgré lui, même en présence des plus grands personnages de l'Église et de l'État (2). Il devenait alors insensible à tout, comme si son corps eût été de pierre. Ses extases se prolongeaient souvent pendant trois jours. C'est dans ces entretiens secrets avec son Dieu qu'il puisait cette abondance de lumières qu'il répandait ensuite dans ses livres. Rappelons seulement cette extase célèbre qu'il eut, un jour, se trouvant en compagnie de son supérieur et de saint lionaventurc à la table de saint Louis, roi de France. Il était resté pendant quelque temps, le coude sur la table , le front appuyé sur sa main gauche , pensif, absorbé
{\) « A ne compter que les ouvrages qui sont certainement de lui, IL EST « SURPRENA^T qu'il ait pu les composer dans l'espace d'environ vingt ans, depuis « son doctorat jusqu'à sa mort, étant venu deux fois à Paris et retourné en Italie. » C'est Fleury qui a écrit ces mots (liv. LXXXVI, n. 33), et Fleury avait ses raisons pour ne pas aimer saint Thomas. Le prodige de la science de ce Docteur doit donc t^.tre bien éclatant pour avoir arraché ces mots à Fleury !
(2) « Secuudum corpus in terris, secundum spirituin m cœlis vivere videba- « tur. Saepe luprebat attonitus in extasi coram principibus et cardinalibus, quod « cavere non poterat (Ricvden.). «
1^ § 19. l'HILOSOPHIE UK SAINT THOMAS,
en lui-même et hors de lui-même, lorsqu'on le vit tout k coup se lever debout , frapper vigoureusement de son poing sur la table, en s'écriant d'un air de satisfaction : Conclusion est contra M ani cIuTos / Le supérieur voulut le reprendre de se permettre de telles excentricités à la table et en présence du roi. Mais le saint roi, heureux, au contraire, que le saint docteur eiit trouvé, à sa table et en sa présence, l'argument péremptoire contre ces abominables sectaires , fit venir un secrétaire et exigea que saint Thomas lui dictât sur-le-champ cet argument dont il garda la rédaction écrite comme une relique (1).
Rappelons encore que, peu de temps après l'installation de saint Thomas comme premier Docteur de la Sorbonne, une grande question fut soulevée parmi les docteurs de cette université célèbre, touchant la possibilité que les accidents du pain subsistent, sans la substance du pain, après la consécration, dans le Sacrement des autels. La question dogmatique était, comme on le voit, mêlée ici à la question physique sur la nature des corps. N'ayant pu s'entendre, les docteurs résolurent de s'en rapporter au jugement de saint Thomas et d'embrasser la solution qu'il en aurait donnée, et qu'en effet il jeta aussitôt sur le papier. Mais l'humble saint, ne voulant pas, à son tour, s'en fier à ses propres lumières, sur un point si grave, avant de les communiquer, il plaça ses notes sur un autel; puis, prosterné, le visage contre
(1) Rex amamiensem adessej assit, qui, quœ vir sanctiis aiiimo coucoiieral, protinus calamo exciperct (1di;:\i). Le voici cet argument résumé en peu de mots : « D'après l'acception universelle du mot, le m\l est la privation d'une « chose qu'un être, d'après sa nature, devrait avoir. Si l'iionimc n'a pas « d'ailes, ce n'est pas un mal pour lui, parce qu'il n'est pas dans sa nature d'en « avoir. ISIais s'il n'a pas de mains, c'est uu mal pour lui , parce que tout homme « parfait doit, par sa nature, avoir des mains. C'est ainsi que le mot mal est « entendu chez tous les hommes. Or la privation n'est pas une essence, mais une
'I négation dans la substance. Le mal n'est donc pas une essence réelle On
« demande : S'il y a un Dieu, d'où vient le mal? Il faut plutôt conclure ainsi : « S'il y a du mal, il y a un Dieu; car le mal ne serait pas sans l'ordre dans le « bien dont la privation est le mal. Or, cet ordre ne serait point si Dieu n'était '< pas. Ce qui renverse de fond en comble celtiî crri-ir des Manichéens: Qu'il tj a « des choses mauvaises de leur nature dont un aiUre Dieu que le Dieu '< bon serait l'auteur, et que l'existence du mal est incompatible avec '< l'existence d'un seul Dieu bon. »
APPROBATIONS, GKANDEUnS, GLOIRES. 139
terrcî devant le crucifix, il se mit à prier avec la plus grande ferveur le divin Maître « de lui faire connaître, par un signe quel- « conque, si ce qu'il avait écrit était, oui ou non, la vérité. » 11 ir avait pas achevé sa prière, que Jésus-Christ lui apparut visiblement; car un double prodige eut lieu en présence de bon nombre de ses confrères. On entendit une voix disant : «Thomas, vous avez bien écrit de moi; » et en même temps on vit le Saint se' soulever de la terre, être ravi et demeurer longtemps suspendu dans Tair (1).
Dans des circonstances analogues, ces mêmes prodiges sont encore arrivés à saint Thomas à Orviete et à Naples. On conserve, dans cette dernière vUle, sous le nom de Crucifix de s VINT Thomas, et l'on montre même aujourd'hui cette image miraculeuse qui a parlé, au moins trois fois, à saint Thomas, en confirmation de la vérité de ses doctrines.
Nul n'ignore que, dans l'Écriture, les saints docteurs sont appelés les astres du ciel de l'Église , et que l'étoile est l'enseigne du vrai Docteur chrétien. Or, on vient d'entendre le tribunal le plus comi)étent, en fait de sciences, la célèbre ancienne Sorbonne, proclamer saint Thomas l'étoile du matin, un soleil lumineux. Mais ce n'est pas tout. Pendant plusieurs jours qui précédèrent le décès de cet Ange du savoir, une étoile de la plus grande beauté et rayonnant de la plus vive lumière, fut vue constamment immobile dans l'air au-dessus de la chambre où il se mourait, et disparut à l'instant même où il exhala son dernier soupir (2). Atin qu'il n'y eût pas doute que cette étoile fût un signe miraculeux par lequel Dieu voulût indiquer d'une manière sensible ce que ce grand Saint avait été dans l'Église , à quinze
(1) « Cum forte Parisiis ventilaretur quaestio, super accidentibus panis post "■ consecrationem remanentil)us , s. Tlionias, cui cœteri liujus quacstionis deci- " sionein commiseiant , in papyrum conjccit ea qiuT sil)i videbantur-, araeque " iniposiiit, et fixit in effigiem Cliristi cnicifivi oculis, efflictim rogavit, ut, « si quidem vera scripsisset, probarct, sin aliciuo itidem indicio reprobaret. Sic " prccanli aspcctabilem se Cliiistas obtiilit, dixitque : Bene scripststi de me, '1 Tlioma. Porro quamquain toto corpore stratus prccari cpepisset, paiilatim '( tanien c terra sul)levatus in acre pependit, inultosque miraculi spectatores '< cœnobitas cxcivit (Riiuden., Yita). »
(2) IDKM, ibid.
cents milles de distance (et alors il n'y avait pas de télégraphes électriques), Albert le Grand aperçut, lui aussi, en esprit cette étoile de Fossanova et la vit disparaître. Car à l'instant même où saint Thomas expira à Fossanova, le saint évêque fut vu à Mayence, par le clergé qui l'entourait, fondre en larmes et sangloter comme un enfant qui vient de perdre sa mère; et pressé de manifester la cause d'une si grande douleur : Ah ! s'écria-t-il, «Thomas d'Aquin, mon fils, vient de mourir à l'instant; et a voilà éteint le grand astre de l^Églisb (1). »
Voilà ce qu'a été la doctrine de saint Thomas, une doctrine prodigieuse que Dieu même a confirmée par d'éclatants prodiges, et que l'Église et le monde savant ont mis à l'abri de toute injure, en lui prodiguant leurs éloges et en la protégeant de leur autorité. Or c'est d'une pareille doctrine, qui, discutée et examinée pendant six siècles par tout ce que le monde a eu de plus docte et de plus autorisé, a été déclarée exempte de toute erreur: ISihil in ea censura dignum invenilur ; c'est de cette doctrine que les scmi- rationalistes viennent de nous dire qu'ils ne sauraient se décider à l'admettre avec une confiance aveugle et qu'ils ont eu la triste idée d'examiner et de discuter de nouveau. En vérité, ces messieurs sont, sinon bien téméraires, au moins bien difficiles!
(1) RiBADEN., Vita.
TROISIÈME CHAPITRE