ORIGINALITÉ CHRÉTIENNE DE LA PHILOSOPHIE DE SAINT THOMAS EN GÉNÉRAL
j5 20. Erreur dans laquelle se retranche le semi-rationalisme pour attaquer le système de saint Thomas sur l'homme : ce système n'est pas le système AMENDÉ d'aristote, tHuis uue doctriue approuvée par l'Église. — Encore tm témoignage non suspect sur l'origine chrétienne et sur l'importance de la doctrine de saint Thomas. — Témérité des philosophes semi-rationalistes de se poser en juges de ce docteur. C'est, de leur part, l'oubli de toute convenance et de toute pudeur littéraire. — lisseraient aussi réellement grands qu'ils sont réellement petits ; ils seraient même des Bossuets, qu'ils n'auraient pas le droit de critiquer saint Thomas, comme ils le font.
Et qu'on ne dise pas que, dans le passage cité, nos adversaires ne se montrent défiants qu'à l'égard du système d'Aristote, amendé -par saint Thomas, et que c'est seulement de ce système philosophique qu'ils ont dit qu'iV ne mérite pas une confiance aveugle. D'abord, comme on le verra bientôt, il est faux que le système philosophique de saint Thomas soit le système d'Aristote, amendé par lui.
En second lieu, saint Augustin, philosophe , on doit s'en souvenir, a du se rétracter sur plusieurs points; et le peu qu'il a tait de philosophie a eu besoin d'amendation et d'apologie : mais saint Thomas p/i//oso/?/i(? n'a jamais eu rien à rétracter, et sa philosophie, après six cents ans d'examen, a été trouvée irréprochable.
Troisièmement, ce système philosopMr/ue, prétendu d'Aristote et amendé par saint Thomas, est, en toutes'lettres, dans toute sa Somme, et spécialement dans les quarante-quatre dernières questions de la première partie de ce livre immortel ; plus de deux cents articles, qui en contiennent l'exposition, ont été déclarés aussi miraculeux que les autres articles du même ouvrage, QuotarticuH tôt miracula, par le souverain Pontife Jean XXII; et le Concile de Trente lui-même, en faisant à cet ouvrage l'honneur de le prendre , après l'Écriture et la Tradition, pour règle
I4i § 20. PHILOSOPHIE DE SAiNT THOMAS,
de ses décisions, n'en a pas excepté, que nous sachions, la partie pliilosophiquc, mais Ta, en quelque sorte ^ canonisé tout entier.
Conniient donc messieurs les semi-rationalistes seraient-ils excusables dans leur scrupule d'admettre ce système avec une confiance aveugle ? Gomment seraient-ils libres dans leurs critiques contre le système de saint Thomas, sur lequel l'Église a apposé le cachet de la vérité? Comment auraient-ils la liberté de choisir le système opposé, que l'Église a solennellement condamné? Comment pourraient-ils, enfin, discuter la théorie de la coimaissance de saint Thomas, sans mériter le reproche rfe7«fl«quer de respect à ce grand esprit^ en même temps qu'à l'Église?
Qu'on écoute encore, sur saint Thomas, l'auteur que nous avons si souvent cité ; c'est un saint et savant personnage , mais appartenant aune corporation religieuse (la société de Jésus), peu sympathique pour les gloires de l'ordre de Saint-Dominique. 11 ne peut donc pas être suspect d'exagération. « Saint Thomas, « dit-il, a enseigné à Paris, à Bologne, à Rome et à Naples; il a « éclairé de la splendeur de ses rayons, il a arrosé des ruisseaux « de sa profonde doctrine les académies de ces villes. Mais , en « même temps que, par la renommée de son savoir et par son « enseignement oral, il a illustré ces universités, il a, par ses « écrits, rempli de lumière V univers entier, et, par sa doctrine, « il a éclipsé tous les docteurs du plus grand mérite, connue le a soleil éteint par sa splendeur les petits feux des astres mi- « neurs.
« Le savoir de saint Thomas fut si grand, si sublime, si subtil, « SI DIVIN, qu'il a fait le sujet de l'admiration et de la stupéfac- « tion m,ême des génies les plus éminents, les plus pénétrants etles « plus heureux. La théologie et la philosophie n'ont rien de si « ardu, de si obscur, de si difficile, de si compliqué, que saint « Thomas n'ait expliqué et n'ait rendu clair; et rien de si abstrait « et de si caché qu'il n'ait mis au grand jour, qu'il n'ait développé. « Et, par surcroit, il a fait tout cela d'une manière très-laconique, « en renfermant en de courtes périodes des doctrines sur les- « quelles d'autres docteurs ont j ait d^ énormes volumes, en sorte « qu'on trouve dans ses écrits presque autant de sentences que de « mots. La clarté de sa doctrine, l'ordre, la distinction et la con-
« nexion des matières y sont si admirables, que sa science n'ap- « porte pas seulement la lumière, mais qu'elle est lumière elle- « même. Par là il est facile de comprendre et de conclure que la « doctrine de saint Thomas est fondée sur une base si solide « que rien ne pourra jamais l'ébranler (1). »
« Celui qui , en étudiant ses livres, a bu aux sources de sa saa pience, n'a à craindre le poison d'aucune erreur; car l'eau « de cette sapience, non- seulement est claire, limpide, pure, « dépouillée de tout élément étranger, et salutaire pour ceux qui (( en boivent, mais c'est le remède le plus efficace contre toute « espèce de venin. Il n'y a pas d'erreur que ce saint docteur n'ait « directement réfutée, ou qui ne puisse être réfutée par les prin- « cipes et les doctrines irréfragables qu'il a laissés (5).
« C'est pourquoi il est si odieux à tous les hérétiques de notre « temps, et si cher à tous les catholiques et à tous les vrais Sages, « qui s'accordent tous à le proclamer comme un boulevard iné-
(1) a Docuil sauclus Thomas Lutetitc Parisioraiii, Eououia>, Rorna?, Neapoli « earuiTKiue urbium academias sui splendoris radiis illiistravit, reconditse doc- « trinœ fluentis rigavit: nequs bas tantiim fama sapientia? pra'sens auxitbngua, « sed universum quoque terrarum orbeni implevit penna, omnesque etiara ia- « cht» fama; doctores instar solis minores stellarum igniculos suo iumine extin- « guentis, fama obscuravit. Nam sancti Thoin.T sapientia fuit adeo illiistris, adeo « sublinus, subtilis atqiie divina ut eam ingénia, quamyis magna, rpianivis acula, « quamvis felicia, inirentur et obstupescant. Nihil est in omni tbcologia, adeo « arduum, nihil in PHILOSOPHIA tam dilficile implicatumque quod iile non « explicet, nihil adeo obscuruni quod non ille declaret; nihil adeo reconditum « involutumquc quod non eruat et evolvat, et quidem niethodo adeo laconica ut n toiidera videantur esse sententia quot verba, brevibusque periodis rem com- « prehendit omnem, super qua> céeteri Doctorum ingentia volumina condidere. » Iliius porro doctrinœ claritas, dislmctio, disposilio atque connexio rerum adeo « mirabilis est ut, corpore a-lucis instar, ejus doctrina nonnisi hi\ esse videa- « tur. Unde coUigere est et intelUgere ejus doctrinam firmo securoque niti fun- « damcnto, nec ruinai quodquam discrimen iinminere (Ribadeneira, YUa « 5. Tliom. prop. fmem). »
(2) '■■ Quisquis e s. Thomai libris tamquam sapientiœ fontibus potat, non est " quod uUum virus erroris metua*. Quin et \^KQ, ipsa sapientia^ aquanon tantum « modo limpida, perspicua, defecata, pura, bibentibusque salutifer est, sed etiam « adversus omne \irus bœreseos medicina. Omnis namque hœresis vel ab iioc « s. Doctore fuit expresse refutata, vel principiis fundamentisque irrefragabili- « bus ab eo relictis facile possit refelli {Ibid.). »
« BRA^LABLF. Ct LA LUMIERE DE l'EgLISE CATHOLIQUE, et à \c COm-
0 bler de tant d'élogos qui peuvent paraître excessifs, tandis qu'on « Hc pourra jamais le louer autant qu'il le mérite (1). »
« On a appelé saint Thomas: La fleub de la toéologie, LA « GLOIRE DE LA PHILOSOPHIE, l'ornement des sciences, les « délices desinlelligences, le réservoir sacré de la religion, « LE SOUTIEN DE L'ÉGLISE, le eouclieb de la foi catholi- «QUE, le docteur avgclique, le marteau des hérétiques, LA « LUMIÈRE DES ÉCOLES, celui qui a bu aux sources de la Di- « vinité, LE PLUS DOCTE DE TOUS LES SAINTS et LE PLUS « SAINT DE TOUS LES DOCTES. En sorte que celui à qui plaît « saint Thomas est incontestablement un homme qui a beaucoup « profité dans les sciences (2) . »
« Cette opinion sur la doctrine de saint Thomas n'est pas scu- « lement l'opinion de quelques auteurs isolés, c'est encore l'opi-
« NIOK DE toutes LES ACADEMIES (3). »
Voilà ce qu'est vraiment saint Thomas. Qu'en dites-vous, messieurs les semi-rationalistes? Continuerez-vous à vous dire libres de suivre ou de rejeter ses doctrines ? Continuerez-vous à croire que vous pouvez, sans lui manquer de respect , discuter et critiquer Ses théories?
Comme saint Augustin, saint Thomas n'aurait pas toujours atteint et énoncé, d'une manière exacte et complète, la vérité, qu'il ne vous serait point permis, à vous ecclésiastiques, de relever, et
(1) « Hinc omnibus hiijus œtatis ha^reticis adeo est exosus, omnibus sapien- « tibus et catbolicis adeo acceptus; a quibus Ecclesiiie catbolicac lumen et ine\- << pugnabile columen audit : tantisque cumulatur laudis praeconiis uteorum ferc » non ponatur niodus, quamvis nihil immodicum fore videri possit quod in ejns « laudtin piofcratur (Bibaden., Vita). »
(2) S"il eu était vraiment ainsi, nos adversaires seraient bien à plaindre, ils seraient convaincus de ne pas avoir fait le moindre profit clans les sciences; car saint Thomas ne leur plaît point du tout !
(3) » Apcllatur Tbeologi.T Flos, Pbilosopliia' Decus, scientiarum Ornamentum , « ingenioruiii Delicium, religionis Sacrarium, Ecclesia^ Fulcimen, catholica^ fidei « Sculum, Doctor angelicus, ha^reticorum Mallcus, scholarum Lux, OeoStSa/To;, n quibiberit ipsa fonte Divinitatis, sanctorum Doctissimus, Sanctissimus docto- « rum; eoque colligitur, is inscientiis profecisse cui s. Tboma^ sapientia doctri- « naque arriserit. Ncque vero b»c tantum modo privalorum liominum de doc- « trina s. Tbomse sententia est, sed omnium omuino Academiarum (Ibid.). »
SON OBIGINALITÉ CHBÉTlENiSE, EN GENERAL. 145
indiquer au monde les taches de ce grand SOLEIL de l'Eglise; il vous serait seulement permis^ comme saint Thomas lui-même Ta fait à l'égard de saint Augustin, de l'excuser, de le défendre, ne l'interprétant que dans le sens orthodoxe, ne le nommant qu'avec la bienveillance la plus respectueuse et le respect le plus bienveillant. Il ne vous serait point permis, « vous, d'être, à l'égard de saint Thomas, plus sévères, plus tranchants que saint Thomas lui-même ne l'a été à l'égard de saint Augustin, ou à l'égard de toute autre des grandes gloires du christianisme; car je vous défie de trouver que saint Thomas se soit jamais permis, à l'égard de ces grands hommes et même à l'égard des hérétiques eux-mêmes (1), une seule de ces qualifications injurieuses que vous vous permettez avec tant d'outrecuidance et de luxe à l'égard de saint Thomas; comment vous serait-il donc permis de le désavouer ou de le combattre, puisque l'univers savant tout entier et l'Église elle-même le proposent à votre vénération comme le seul docteur que six siècles d'examen et de discussion n'ont pu surprendre un seul instant en dehors du chemin de la vérité, et à qui on n'a pu jamais reprocher la moindre inexactitude, moins encore la plus petite erreur?
Bien plus : vous seriez de vrais génies, pouvant rivaliser avec lui d'élévation d'esprit et d'immensité de savoir, qu'il ne vous .serait pas davantage permis de discuter ses théories si autorisées, excepté, comme l'a fait Bossuet (2), pour les admirer, les
(1) « Keque mirutn est s. Tliomam ca cum SS, Patribus et Ecclcsiae Doctori- '< bus usum niodestia, cum vel ipsos hœreticos modcsdssijne alloqtiatur " (RrBADEX., Vlta). «
C?) L'Histoire de Bossuet nous le présente comme s'étant formé sur saint Augustin, mais en suivant la métbode scbolastique de saint Tlinmas, et comme un puissant scholastique lui-môme : ce qui l'a rendu si redoutable au\ protestants. On n'a qu'à consulter son mâle ouvrage, Défense de la tradition des Pères, jiour voir l'immense estime que le grand homme avait de saint Thomas et de la Scholastique, et le zèle qu'il a employé pour les défendre l'un et l'autre contre les attaques de Simon et de tous les hérélicpies de jou tenq)s. Dans tous les cas, on ne trouvera pas, dans Bossuet, un seul mot moins que respectueux, mt^rne pour saint Thomas philosophe , (jue les semi-rationalistes ont pris à tâche de rapetisser. Mais Bossuet était un génie, et les semi-rat ionalistos ne sont rien moins que cela.
approfondir et vous en pénétrer : jamais pour les censurer. Gomment pouvez-vous donc, sans vous rendre odieux et ridicules, vous attacher à ce Colosse de la science pour le déprécier, vous dont — tous vos écrits le prouvent — la différence avec saint Thomas, en fait d'élévation d'espritet de grandeur de savoir, n'est pas dît plus au moins, mais dn tout au rien? Craignez donc, en continuant à préférer les brouillons, les destructeurs de la science au Fondateur, au Maître, à l'Oracle de toute science; votre sagesse inconnue à la sagesse admirée des siècles; votre doctrine d'en bas à la doctrine d'en haut ; vos théories que l'Église a frappées de ses anathcmes, aux doctrines que l'Église a déclarées irrépréhensibles; craignez, vous dis-je, en continuant dans cette entreprise insensée , d'offrir , dans votre mince personnalité , au monde, scandalisé de votre témérité et étonné de votre audace, le spectacle d'enfants lilliputiens voulant terrasser un géant, de mouches voulant tuer le lion, d'insectes voulant obscurcir le soleil. Craignez que, comme nous vous le disions au commencement de ce chapitre, on ne vous croie atteints du délire de l'orgueil, fils de l'ignorance; et soyez persuadés que ce que vous faites là n'est que l'oubli complet de toutes les convenances (1), si ce n'est pas l'abdication de toute pudeur littéraire et le comble de la fatuité 1
Maintenant, ce n'est point pour vous, que nous n'avons pas la moindre prétention de convertir à la raison, mais c'est pour ceux qui peuvent être induits en erreur par vos afiirmations tranchantes, que nous allons examiner ce qu'il y a de vrai dans le reproche que vous avez osé adresser à saint Thomas : De s' être fait, en philosophie, tour à, tour le disciple de saint Augustin et d'Aristote, et d'avoir voulu concilier leurs doctrines sans y avoir réussi.
(1) Pour être juste, nous devons remarquer ici que l'auteur du dernier ouvrage qui ait pani dans le sens semi-rationalislc sVst bien gardé d'imiter la légèreté avec laquelle son maître a traité saint 'Ilionias;ot que, fidèle au mot d'ordre de l'école, de déprécier la scholastique, il n'a pas fait remonter le moins du monde jusqu'au Docteur angélique les censures qu'il s'est permis de faire de cette i>liilosopl)ie... sans la connaître, lui non plus, cela Ta sans dire. Mais il n'en faut pas moins lui tenir compte de cette réserve, de ce reste de pudeur, de ce respect et de ces égards que tout prêtre doit a\oir pour saint Thomas.
Nous saisissons d'autant plus volontiers l'occasion que vous nous fournissez^ de faire cet examen, qu'il nous conduira à redresser les idées fausses qu'on se forme généralement sur la philosophie scolastique en général, sur la philosophie de saint Thomas en particulier, et à venger Tépoque la plus importante et la plus éclairée, mais la plus calomniée de la philosophie chrétienne.
§ 21. Manière inconvenante dont le semi-rationalisme attaqiie saint ThO' mas. — Pourquoi les petits esprits s'en prennent aiix grands; le génie respecte le génie. — Profonde vénération de saint Thomas pour les Pères de l'Église : bel exemple à suivre. — .Son estime et son respect pour saint Augustin, mais il ne s'ensuit pas qu'il ait été son disciple. — Bossuet — Même en théologie, saint Thomas n'a été le disciple que de l'Église. — Preuves qu'il a été encore moins le disciple de saint Augustin en
philosophie; témoignages non suspects Injustice des modernes de/aire
de saint Thomas et des scholastiques le troupeau d'Aristote.
D'après la manière de s'exprimer des auteurs semi-rationalistes dont on a lu et dont on lira, encore plus loin , les incroyahles reproches qu'ils font à saint Thomas , ce docteur aurait nonseulement été le disciple de saint Augustin et d'Arislote, mais un disciple inconstant, léger, incertain, malheureux, de ces deux hommes éminents ; un disciple, passant successivement de l'un à l'autre, pour revenir toujours sur ses pas; un disciple ne s'étant jamais arrêté à rien de fixe sur leurs doctrines, et ayant cherché à les mettre d'accord , sans avoir pu y réussir. Or , saint Thomas ne serait qu'un docteur vulgaire, un de ces docteurs improvisés de l'école semi-rationaliste dont le savoir laisse tant à désirer, qu'une telle appréciation ne serait qu'une insulte bien caractérisée. Mais saint Thomas étant, comme on vient de le voir, le plus grand savant qui ait existé au monde depuis saint Augustin, une telle appréciation de ses inmiortels travaux philosophiques n'a pas de nom. Ne nous arrêtons donc pas à son énormité , et tâchons d'en faire justice au point de vue purement historique.
D'abord le Docteur angélique n'a pas été le disciple de saint Augustin , même en théologie.
11 n'y a que les insectes qui s'en prennent au lion ; les gros animaux le respectent. De même, dans l'oidre scientilique, il
n'y a que la légèreté, l'igiiorance , le petit esprit qui osent attaquer les princes du savoir; tantôt, parce qu'ils ne les comprennent pas , et ne sauraient les comprendre , et tantôt parce que, eu se posant en critiques, en adversaires de personnages d'une haute importance, ils croient grandir, faire parler d'eux et acquérir une importance qu'ils n'ont pas : volunt clarescere magnis inimicitiis. ]\Iais la grandeur respecte la grandeur ; le génie s'incline devant le génie.
Gela nous explique, en même temps, les attaques dont saint Thomas est l'objet de la part de certains écrivains , et la vénéralion profonde de ce grand homme pour les Pères de l'Église et pour saint Augustin en particulier. Juste appréciateur du mérite de leurstravauxetde la richesse de leur science, il n'estimait surtout que leurs livres , il ne plaçait que leurs livres au-dessus de tout , après la Bible. Un jour , par exemple , entendant parler de saint Jean Chrysostome, il s'écria : « Je fais plus de cas « des homélies de ce grand docteur que de la majesté du « royaume de France tout entier (1). »
Esprit humble , modeste , pieux, autant que sublime, il avait une espèce de culte religieux pour ces grands hommes qui ont élevé l'Église. « Il les vénéra toujours comme des Anges, quoi- « que, quelquefois , ils aient dit quelque chose d'erroné , parce « qu'enfin ils étaient des hommes. Il admira leurs écrits, comme « les écrits de ses maîtres , et toutes les fois qu'il a rencontré « chez eux quelque chose de douteux ou de différent de l'ensei- « gnement de l'Église , il s'est fait un devoir de les excuser avec « la plus grande réserve et le plus tendre respect (2). »
Dans ses nombreux écrits , saint Augustin , en particulier , s'était tant de fois écarté de la précision et de l'exactitude théologique squ'avant de mourir , il se crut obligé, en conscience.
(1) n Pluris existimare sedixit Hoiiiilias sancti Ciirysoslomi, qnam vel lotius « Gallici inajestatcni regni (Riiîademiirx, loc cit.). »
(2) " Patres Kcclesiai velut Angeles seinper est veritus, quaravis in aliqiiibus <• rebas (ut eranl liomines) aberraverint. Eomm elucubrationes, tamquani niagis- « troruni suoriim, suspexit; et si (iiiid in eis dubium diversumquc ab eo quod '< nunc ab Ecdesia docetur, repeiit,| modestissimis verbis excusavit (InKM, '. ibid.). "
SON OniGlNALITÉ CHRÉTIENNE, F-N GENERAL. 149
de corriger lui-même une foule de passages de ses œuvres; et ces corrections remplissent les di-ux livres de ses Rétractations. Saint Thomas a , dans sa Somme seulement, cité deux à trois mille fois saint Augustin, sans se permettre y«maîs un seul mot de critique du docteur africain. Et, pour le dire en passant, ce respect de saint Thomas pour saint Augustin n'est-il pas une belle et bonne leçon du respect que des docteurs qui ne sont pas des saints Thomas, devraient avoir pour saint Thomas luimême?
Mais de ce que l'Ange de l'école a tant vénéré l'Aigle des docteurs , il ne s'ensuit pas qu'il en ait été l'écolier. Bossuet aimait passionnément saint Augustin ; c'était sa lecture de prédilection ; il le savait même par cœur. Il le cite, lui aussi, à chaque page de ses sermons. Eh bien ! a-t-on jamais dit , pour cela, que le grand évêque de Meaux n'a été que l'écolier du grand évêque d'Hippone? Les génies, les docteurs de l'Église , n'ont été les écoliers d'aucun Père, d'aucun docteur de l'Eglise, en particulier. En citant, comme l'ont fait dans ces derniers temps, Bellarmin , Suarez et Bossuet , les Pères et les docteurs qui les ont précédés , ils n'ont puisé qu'à la tradition de l'Église , ils n'ont été que les disciples de l'Église. Comment donc, pour avoir aimé , respecté et cité souvent saint Augustin, saint Thomas aurait-il été le disciple de saint Augustin ?
A l'exemple des anciens Pères , saint Thomas n'a établi la Foi de l'Église sur l'autorité d'aucun des Pères, en particulier, mais il a interprété chacun des Pères d'après la grande règle de la Foi de l'Église. Tout en ayant l'air de regarder les Pères comme ses maîtres , au fond , il a été moins leur disciple que leur commentateur, leur défenseur et souvent même leur juge, même en théologie. Il n'a donc pas plus été le disciple de saint Augustin que de saint Denis , de saint Ambroise , de saint Grégoire qu'il cite , qu'il explique aussi. souvent que saint Augustin, avec le même respect, avec la même modestie, mais toujours avec la même liberté. \\ est toujours RESTÉ LUI-MÊME; il est toujours MAITRE lui-même ; il n'est un humble disciple , entièrement soumis , que vis-à-vis de l'Église.
Voilà ce qui est clair, pour ceux qui ont vraiment lu et approfondi saint Thomas; et voilà ce qui est glorieux pour l'Église.
Cav l'unanimité des Pères , dans la foi aux mêmes vérités , n'est le témoignage fidèle de la tradition , si honorable pour l'enseignement de l'Église, qu'autant que ces grands génies , souvent sans se connaître et sans se copier les uns les autres , bien plus souvent sans s'entendre, sans être disciples l'un de l'autre, mais demeurant toujours eux-mêmes, ont cependant cru et professé la même doctrine et ont également assujetti leur raison à l'autorité de l'Église. Faire de saint Thomas un disciple de saint Augustin , c'est non-seulement méconnaître les faits , mais encore faire tort à l'Église; car c'est lui enlever la gloire de compter parmi ses plus dociles enfants un génie de plus, indépendant et maître lui-même, pour ne lui laisser que l'hommage de la soumission de l'écolier d'un autre maître!
Si saint Thomas n'a pas été le disciple de saint Augustin en théologie, il l'a encore moins été en philosophie. Écoutons Bossuet : « Pour ce qui est de la scholaslique , dit-il, et de saint « Thomas, que M. Simon voudrait décrier (1), à cause du siècle (( barbare où il a vécu, je lui dirai en deux mots que ce qu'il y « a à considérer dans les scholastiques et dans saint Thomas, est cou le fond ou la méthode, hefond qui sont les décrets, les « dogmes et les maximes constantes de l'école , N'EST AUTRE
« CHOSE QUE LE PUR ESPBIT DE LA TRADITION ET DES PÈRES. La
« méthode qui consiste dans celte manière contentieuse et dia- « lectique de traiter les questions aura son utilité , pourvu qu'on « la donne non comme le but de la science , mais coiMuie un « moyen pour y avancer ceux qui commencent : ce qui est le « DESSEIN DE SAINT Thomas ct le Commencement de sa Somme « [Défense de la tradition des Pères, chap. 20)». Ainsi, pour Bossuet, \efond de la Somme où saint Thomas a établi et développé sa philosophie aussi bien que sa théologie , n'est que le pur esprit de la tradition et des pères ; et non la doctrine philosophique de saint Augustin. Quant à la méthode, que saint Thomas aurait suivie dès le commencement jusqu'à la fin du même ouvrage , elle n'est que la discussion dialectique, présentée comme un moyen pour avancer dans la science ceux qui commencent ;
(1) H va abondance de Simons aujourd'hui !
SON ORIGINALITÉ CHRÉTIENlNE, EN GÉNÉRAL. 151
et quant à cette méthode, il n'en existe pas la moindre trace dans saint Augustin.
L'illustre abbé Rosniini , de nos jours, la plus forte tête de l'Italie, et dont le génie et VévxnWWon philosophiques n'ont jamais été contestés , a été encore plus explicite. Après un examen approfondi de la philosophie de saint Thomas , il en a conclu que le docteur Angélique n'a emprunté sa philosophie à aucun Awiem en particulier , mais qu'il l'a puisée dans les Pères , les docteurs et la tradition de TÉglise.
Enfin, un auteur contemporain, M. Jourdain, quoique ajv partenant à l'école semi -rationaliste, a fait la même remarque et le même aveu en ces termes : « La doctrine de saint « Thomas, il faut le remarquer, ne lui est point particulière; c( mais elle est la Tradition constante et universelle de « l'Église catholique {Philosophie de saint Thomas, tom. II, a page 279). »
Voilà donc les vrais maîtres de saint Thomas en philosophie; saint Augustin n'a pas droit de le revendiquer pour son disciple.
La raison en est bien simple. Saint Augustin , on vient de le voir (§ 5) , n'a pas fait de système particulier de philosophie , n'a pas une philosophie à lui que saint Thomas ait pu siiivre. Puis , même dans le célèbre passage que nous avons cité et analysé plus haut (§6), où saint Augustin aftirme que nous voyons les idées PAR les raisons éternelles, saint Thomas a expliqué, il est vrai , a défendu cette doctrine de saint Augustin, et , comme on l'a vu aussi , il a démontré que cette doctrine du philosophe chrétien diffère toujours de celle de Platon, sur le même sujet , comme la vérité diffère de l'erreur. INIais , pour son compte, saint Thomas n'a pas admis cette même doctrine, sur l'autorité de saint Augustin, et comme étant une doctrine de saint Augustin ; il ne l'a admise que sur l'autorité des LIVRES saints , comme une doctrine révélée, et comme telle connue et proclamée, bien avant saint Augustin, par les Pères de l'ÉgHse qui l'ont précédé.
En effet, on vient d'entendre (§ 16) le Docteur angélique, disant : « La lumière intellectuelle qui est en nous n'est autre « chose que la ressemblance de la Lumière Incréée que nous
« partageons. C'est pourquoi il est dit dans LES PSAUMES; la luamièrede votre visage. Seigneur , est tracée et empreinte sur « nous; c'est-à-dire que c'est par ce cachet de la lumière divine, « permanente en nous, que le vrai nous est manifeste. » Ailleurs, et toutes les fois que saint Thomas revient sur sa théorie de l'iNTELLECT AGISSANT, quï fait la basc de son idéologie , il en parle non comme d'une doctrine fondée sur saint Augustin , qu'à cet endroit il ne nomme pas même une seule fois, mais comme d'une doctrine ayant sa base toujours dans l'Écriture; car il dit : « L'intellect agissant n'est autre chose qu'une cer- « taine participation de la lumière divine , SELON CE PASSAGE « DE SAllNT JEAN : Le Verbe était la vraie lumière qui éclaire « tout homme venant dans ce monde (1). » Il est donc évident que , sur ce point capital de la philosophie, Vorigine de la vertu intellective de l'âme humaine , et presque le seul point où saint Augustin ait eu l'air de faire de la philosophie, saint Thomas n'a marché qu'en s'appuyant sur l'autorité des livres saints , et qu'il n'a pas été le moins du monde le disciple de saint Augustin, mais le disciple du Saint-Esprit. Il est évident aussi que notre auteur semi-rationaliste a eu tort et grand tort d'avoir fait de saint Thomas le disciple de saint Augustin en philosophie.
Mais le tort que ce même auteur s'est donné, en faisant de saint Thomas , en même temps, le disciple d'Aristote en philosophie, est encore plus grand. Car, c'est une chose étrange et même scandaleuse, de voir des auteurs catholiques, des prêtres, rivaliser de zèle avec tous les ennemis du nom chrétien, pour ravaler les plus grands hommes du christianisme , leur refusant toute originalité scientifique , et en faisant de petits écoliers des prétendus grands hommes du paganisme.
Mais, que notre lecteur se rassure. Même en philosophie , saint Thomas n'a pas plus été le disciple d'Aristote que saint Augustin 7i'a été, comme nous l'avons prouvé (§ G) , le disciple de Platon; eiVoTpimon que les scholastiques, saint Thomas à leur
(1) « Intellectxis agens nihil aliud est nisi participatio qniedam luminis « divini, JUXTA ILLUD JOANNIS, I : Erat lux veia qux illuminât onuiem « honiinem venientcm in hxincmundum {Passim). »
SON OniOINALlTÉ CHRÉTIENNE, EN GÉNÉRAL. 103
fêle, n'ont été qu'un stupide troupeau, suivant servilement et aveuglément Aristote, Serinim pecv.f ; celte opinion, disons-nous, bien qu'elle ait en sa faveur l'autorité d'une chose jugée depuis trois siècles, bien qu'elle se trouve toujours sur les lèvres, bien qu'elle se renco ntre à chaque page dans les écrits de nos semi-rationalistes, n'en est pas moins une calomnie que le protestantisme a inventée, afin de se débarrasser de saint Thomas; que d'imprudents catholiques, se faisant encore , à leur tour, le vrai troupeau servile de l'hérésie et de l'incrédulité, ont répétée et répètent à chaque instant, sans se rendre compte de ce qu'ils disent. Osons donc en faire , une bonne fois, justice , et exposons la vraie marche philosophique de saint Thomas et des philosophes catholiques qui ont marché sur ses traces et les vrais rapports dans lesquels ils se sont trouvés avec Aristote.
QUATRIÈME CHAPITRE
ORIGINALITÉ CHRÉTIENNE DE L'IDÉOLOGIE DE SAINT THOMAS , EN PARTICULIER.
§ 11. Résumé de la doctrine de Platon sur les idées; Aristote a renchéri encore davantage sur l'absurdité et l'impiété de cette doctrine. — .Sa tliéorie des idées renferme le matérialisme, le panlfiéisme et l'athéisme. — Théorie de saint Tliomas sur les idées et sur l'intellect agissant. — Elle diffère de celte d'. Aristote, autant que la vérité, de l'absurdité ; la foi, de l'impiété — Il résulte de ce rapprocfiement que sur un tel siijet , au moins, saint Tliomas n'a pas été le disciple d' Aristote.
iNous n'avons pas besoin de rappeler à notre lecteur que la question de l'origine des idées est une question fondamentale en philosophie, et qu'une philosophie n'est, au fond , que le développement, l'application de la doctrine qu'on a adoptée concernant les idées. Voyons donc d'abord quelle a été la vraie doctrine de saint Thomas sur cette grande et importante question; car .si, sur ce point fondamental de la philosophie, saint Thomas n'a nullement suivi Aristote, rien ne pourra excuser le semi-ra-
tionalisine d'en avoir fait l'imitateur serviie, l'humble disciple d'Aristote en philosophie.
On vient de voir (§ 6) que, pour Platon, le monde a eu trois causes : Dieu , la matière et les idées. Car, pour ce philosophe. Dieu n'aurait pas créé le monde du néant, mais d'une matière préexistante de toute éternité, et, en consultant les idées qui , pour Platon, ne sont que des vérités éternelles, elles aussi, subsistantes en elles-mêmes, en dehors et indépendamment de l'entendement divin.
Tout en n'étant, dans son ensemble, qu'un rêve sacrilège, un blasphème et un amas d'absurdités, que saint Augustin, le prétendu écolier de Platon, a réfutés (§ G), cette étrange théorie renferme, dans une de ses parties, quelque chose de simple, de naturel, et par conséquent de vrai , qui s'offre si naturellement et si simplement à l'esprit humain, réfléchissant sur lui-même, qu'il ne faut pas être philosophe pour l'atteindre. C'est qu'en façonnant le monde, Dieu aurait, d'après Platon, imité tout architecte qui, voulant bâtir un édifice, commence par s'en former le plan, l'idée archétype en lui-même; qui, en opérant, ne fait que consulter souvent, suivre toujours du regard de son esprit, ce plan, cette idée modèle, cette idée exemplaire, et dont l'ouvrago achevé n'est que cette même idée qu'il avait en lui, réalisée, actualisée par lui, hors de lui. Que Dieu n'ait donc pas, suivant Platon, opéré lui non plus, au hasard, mais qu'il ait formé le monde d'après un plan préalablement conçu, rien de plus vulgairement vrai. Ce en quoi Platon s'est platement trompé, c'est qu'il a admis que la matière, dont Dieu aurait tiré le monde, existait de toute éternité, indépendamment de lui, et que les idées que Dieu a réalisées dans la fabrication de son œuvre, subsistaient hors de lui. Tandis que, différent de l'homme, qui ne fait rien de rien , Dieu a tiré du néant même la matière de ses œuvres, et, comme vient de nous l'expliquer saint Augustin dans son sublime et magnifique passage où il pulvérise Platon au sujet des idées, en créant le monde. Dieu n'a pas pris conseil des idées des choses, subsistant hors de lui, mais des idées des choses dont il avait le type en lui-même, et qui sont elles-mêmes des créations intentionnelles de sa raison éternelle. Ainsi, pour le dire en passant, le peu qu'il y a d'exact, dans la théorie de Platon
sur les idées, c'est une vérité banale ; le reste y est grossièrement absurde. Voilà la pure et simple vérité sur ce sujet. C'est cependant — notre lecteur doit s'en souvenir — c'est devant une telle théorie, qui ne s'élève au-dessus des notions les plus vulgaires que par l'énormité du faux qui s'y trouve mêlé , que le semi-rationalisme s'est tant extasié, qu'il a voulu nous présenter comme une des plus étonnantes conceptions de l'esprit humain et l'un des titres de la gloire de Platon !
Mais le divin Aristote ne s'en est pas tenu à ces erreurs du divin Platon, sur la doctrine de l'origine des choses. Pour Aristote, le monde aurait existé de toute éternité tel que nous le voyons; il n'aurait pas eu de commencement et il n'aurait pas de fin. Aristote a donc refusé à Dieu non-seulement le titre, que la foi universelle et constante de l'humanité, d'accord avec l'Écriture, lui reconnaît, de créateur du monde, en tant qu'il a tiré du néant même la matière du monde, mais aussi le titre que lui laissait maître Platon, d'ARTisAN du monde, ayant, comme tout autre artisan , façonné le monde d'une matière qu'il a trouvée sous sa main. Et quoique Aristote, Chaldéen, aussi bien que Platon, et théologien et écho des traditions, ait, çà et là, reconnu Dieu comme le Premier Principe du mouvement et le premier Ordonnateur du monde, la vérité est que, pour Aristote, Grec, philosophe et sophiste. Dieu serait complètement étranger au monde et le monde à Dieu.
Mais si le monde, avec tous les êtres qu'il renferme, a toujours parfaitement existé tel qu'il existe ; a toujours marché aussi régulièrement qu'il marche, indépendamment de toute action et de toute providence divine; toutes les essences, toutes les natures des choses, auraient de toute éternité existé, elles aussi, telles qu'on les y voit, dans les choses mêmes. Rien donc de tout ce qui est ne serait fait d'après un plan préalablement formé, d'après une idée archétype, exemplaire, modèle, et rien ne serait l'idée, passéede son état purement intentionnel à l'état d'actualité, rien ne serait une idée, préconçue dans un temps et réalisée dans un autre, mais tout aurait été, avec sa nature et son essence, dans l'état d'une réalité plate, prosaïque et marchant, en vertu d'une activité lunée, comme un convoi de chemin de fer sur les
rails^ n'ayant ni comnienrementni fin, d'après les lois d'une routine éternelle.
La première conséquence d'une telle doctrine est que les idées de Genre et d'Espèce, de Nature et d'Essence, en un mot, les idées des univeksaux, ne sont que des conceptions que , d'après Aristote même, l'esprit humain se forme réellement lui-même, puisqu'il les énonce par des mots, ne sont que des créations à lui, qui n'ont rien de réel dans les choses, qui n'ont aucun rapport à l'existence des choses. Par conséquent, les idées archétypes, les idées modèles, les idées exemplaires des choses, admises par Platon, ne sont que des mots, des non-sens, des jeux de l'imayination de ce philosophe. C'est là, en effet, la conséquence qu'Arislote a tirée de sa théorie sacrilège de l'éternité du monde. Car il a tourné en ridicule, comme n'étant qu'une vaine métaphore poétique, le paradigme de Platon, ou le dessin mienûonneX ti exemplaire, sur lequel sont calquées les choses existantes, et qu'on ne peut méconnaître, sans affirmer qu'elles sont absolument éternelles.
En outre Aristote, qui avait, à juste raison, reproché à son maître d'avoir donné aux. idées une subsistance réelle, en dehors *de l'intellect, a fait lui-même pire que cela ; car les ayant admises comme réellement subsistantes ah œlerno dans les êtres réels du monde, il en a fait non pas de pures conceptions de l'intellect, non pas des objets purement intelligibles, mais des principes actifs, constituant dans le monde, avec la matière, cette cause efficiente qu'il appelle la natube, et constituant dans l'intellect, avec Faction, cette cause efficiente qu'il appelle I'akt. Mais il est évident que, dans ce système, d'après lequel tout ce qui existe a en lui-même le principe, la raison, la cause de son existence et de sa durée, il n'y a pas de place non-seulement pour un Dieu créateur, pour un Dieu artisan, pour un Dieu-Providence, gouverneur du monde, mais pas même pour un Dieu simplement existant; il est évident que ce système détrône non-seulement le Dieu de Platon, mais encore le Dieu d'Épicure, et que ce système est, en toutes lettres, 1' athéisme, le natu- BALisME, le rationalisme, le sENSisME, le sujettivisme et le