‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 42 sur 108 · MATÉRIALISME · texte numérisé non relu

MATÉRIALISME

Cependant puisque Aristote admet Dieu comme une immense

réalité physique, il est évident encore que même les idées, ces principes actifs ayant une existence dans les réalités de la nature, doivent se trouver au moins comme des formes, dans l'Infinie Réalité, Dieu, et que Dieu est la forme réelle de tous les êtres. Mais, pour Aristote aussi, la forme est l'Acte premier qui individualise et spécifie la matière, la fait être cet être et non un autre, et lui confère ses propriétés, aussi bien que son nom. D'après ce système, la matière et tous les êtres qui la partagent n'auraient donc leur individualisation et leur principe spécifiant que dans la nature même de Dieu ; tous les êtres s'unifieraient en Dieu, et participeraient à sa réalité; le monde ne serait qu'une grande émanation, un épanouissement de la substance divine, différemment modifiée; tout serait Dieu et Dieu serait tout. Ainsi, tandis que Platon fit de Dieu une partie du monde, Aristote a fait du monde une partie de Dieu ou le MONDE-DIEU, et voilù le panthéisme. On peut donc dire que la doctrine d' Aristote sur les idées universelles, les essences et l'origine des choses, est la plus grande erreur et l'erreur mère de toutes ses erreurs.

Voilà, dans sa triste et affreuse réalité, la doctrine d'Aristote sur les idées. Voici maintenant celle du Docteur angélique sur le même sujet.

C'est à la quinzième question de la première partie de la Somme qu'il s'en occupe. H commence par établir que le mot grec idée se traduit en latin par le mot forma{\), et que, par conséquent, sous le nom idées, on n'entend et on ne doit entendre que les formes de certaines choses , en dehors des choses mêmes. Puis il indique deux manières différentes dont la /or;;ie ou l'idée d'une chose peut exister en dehors de la chose même. La première de ces manières est comme l'exemplaire de la chose même, c'est-à-dire comme étant le type ou le modèle idéal d'après lequel la chose est faite ; la seconde manière dont la forme peut se trouver en dehors de la chose , est comme le principe par lequel la chose est connue, et c'est à ce dernier mode

()) <^ Idea enim gra^cc, latine /orma dicitiir. Undc, per idcas infclligunlur "J'ornix aiiquaruin reiiirn, prœter ipsas res existcntes (Arlic. 1). »

d'existence de la forme, en dehors de la chose^ qu'on fait allusion lorsqu'on dit : « Que tout ce qui est connu se trouve dans celui qui le connaît (l). » Et enfin, il démontre victorieusement cette thèse : Que les formes des choses ou leurs idées, existantes en dehors des choses mêmes, se trouvent en même temps , de cette double manière, dans l'Intellect divin (2. D'abord, parce que c'est le propre de tout ce qui agit par l'intellect, d'avoir dans ce même intellect, selon son cire intelligible, la forme ou l'idée de ce qu'il veut faire, comme l'architecte a dans son esprit la forme ou l'idée delà maison qu'il veut bâtir. Or, le monde n'existant pas par hasard , mais ayant été créé par Dieu , Dieu ne l'a fiiit que d'après l'idée qu'il en avait préconçue ; ainsi donc l'idée du monde [art. 1), aussi bien que les idées de tous les êtres qu'il renferme [art. 2) se trouvent , comme formes exemplaires dans l'intellect divin , de toute éternité. En second lieu, parce que rien ne pouvant être connu, par l'intellect, que dans sa. forme intelligible ou idéale, tout intellect doit nécessairement avoir en lui-même cette forme intelligible ou idéale des choses qu'il connaît, conséquemment les formes ou les idées des choses se trouvent dans l'intellect divin de la seconde manière aussi, comme principe de la connaissance qu'il en a (art. 3).

Or , qu'a-t-elle de commun cette profonde , noble et pieuse doctrine de saint Thomas qui place en Dieu toutes les idées des choses, et qui , par là , sert de support scientifique au dogme d'un Dieu créateur, avec la doctrine absurde, abjecte , impie d'Aristote qui n'admet les idées des choses que dans les choses mêmes, qui leur donne une existence éternelle, à l'exclusion de Dieu , et qui conduit tout droit , comme on l'a vu , au matérialisme, au panthéisme et à l'athéisme?

Quant aux idées qui se trouvent dans l'esprit de l'homme, il

(1) « Forma autem alicujus rei, pra-tor ipsani exisicns, ad duo esse potest : '< \el ut si! exemplar ejus ciijiis dicitur forma ; vel ut sit principium coguitionis « ipsius, sccunduni quod ioinia- ^cogucscibiliuni diciintur esse in Cognosceute « {Artic. 1). »

(2) « Kecesse est ponere in Mente divina ideas {Ibid.) »

est vrai qu'Aristote en fait des créations de Vintellect agissant, mais ce sont des créations de fantaisie , des jeux d'esprit , des illusions que l'intellect ne puise ni dans les choses , puisqu'elles en sont inséparables , ni en Dieu , puisque^ pour Aristote ;, Dieu n'aurait pas eu , en lui , les idées archétypes d'après lesquelles il eût créé les choses. On pourrait donc dire que Vintellect d'Aristote est au fond l'intellect^ s'amusant plutôt, que l'intellect agissatif, ou bien l'intellect, ne se nourrissant que de rêves, de fantômes , de chimères , et demeurant étranger à la vraie connaissance de la quiddité ou de la réalité des choses.

UintelUct agissant de saint Thomas est bien autrement sérieux. Cette puissance merveilleuse par laquelle notre intellect saisit l'universel sans le particulier, comme le sens saisit le matériel sans la matière ; cette puissance ineffable par laquelle il se forme lui-même la conception vraie de la quiddité des choses, lit dans les choses {intus legit) , comprend les choses , n'est, comme le saint docteur vient de nous le dire, « qu'une certaine participa- « tion de la lumière divine, selon cette parole de saint Jean : le « Verbe est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans « ce monde, Intellectus agens nihil aliud est nisi participatio « quœdam luminis divini , juxta illud Joannis : erat lux vera, a illuminans omnem hominem venienteni in hune mundum. » Vintellect agissant de saint Thomas n'est , comme il vient de nous le dire aussi, en expliquant saint Augustin (§16), que ce « Cachet mystérieux de la lumière du visage de Dieu , dont « parle le Prophète ; Signatum est super nos lumen vultus tui, « Domine. » Pour saint Thomas, c'est donc par un reflet de l'intellect divin sur notre intellect, que celui-ci a^^Y. C'est par une certaine participation de la même vertu, par laquelle Dieu entend, que nous entendons. Et, dès lors, il est bien simple, bien naturel qu'aw motjen de l'abstraction que nous faisons des espèces intelligibles, de toutes leurs conditions matérielles; ^^eraô^Yractionem specierum a conditionibus materialibus , nous percevions en quelque sorte, en nous-mêmes, comme Dieu les connaît, en luimême , d'une manière complète et directe , la quiddité ou l'être commun , l'être universel des choses, qui est l'objet propre de l'intellect , les formes intelligibles des choses , les idées des choses; et que, dans cette action par laquelle notre intellect

t60 § 22. PHILOSOPHIE DE SAINT THOMAS; IDEOLOGIE.

perçoit simplement ces espèces intelligibles qu'il a abstraites des choses, il voie toujours juste et ne se trompe guère, intellectus {■impliciter percipiens semper est verus (saint Thomas, passim).

On le voit donc, saint Thomas n'a pas établi sa doctrine de l'entendement humain sur la vanité de la pensée de l'homme, mais sur la vérité de la Parole de Dieu.

On trouve encore dans saint Thomas ce profond et magnifique exposé sur le mystère de l'être intelligent. « L'acte d'entendre « de l'intellect demeure dans celui qui entend. Quiconque com- « prend, par cela même qu'il comprend , voit se produire en « lui-même quelque chose qui n'est que la conception de la « chose comprise et qui provient de la faculté intellective et de « la connaissance de cette faculté. C'est cette conception que {( nous exprimons par la parole et qui n'est que le vebbe du « coEUB manifesté par le verbe de la voix (1). »

« L'âme humaine , par cela même qu'elle s'aperçoit de son « acte, se comprend elle-même dans tout ce qu'elle comprend.. « En nous , l'entendre n'est pas la substance même de notre in- « tellect. Donc, le verbe qui procède en nous par la voie de To- « pération intelligible, n'est pas de même nature que l'entende- « ment d'où il procède et le mode de génération ne convient à « notre verbe que d'une manière impropre et incomplète. Mais « V entendre de Dieu est la substance même de celui qui entend. « Le Verbe divin qui en sort, en procède comme une chose réel- « lement siibsisfante et de la même nature. C'est pourquoi le « Verbe divin est dit , d'une manière propre, engendré et Fils. « C'est cependant à juste raison que , par rapport à notre enten- « dément aussi , nous parlons de notre verbe comme d'une con- « ception ; car dans le verbe de notre entendement se trouve « aussi la ressemblance de la chose entendue, quoiqu'il ne s'y « trouve pas l'identité de la nature (2). »

(1) « Intelligereintellcctusiiianct in ipso intelligente... Quicuniqne intelligit, " lioc ipso qnod intelligit, inocedit aliquid intra ipsnni quod est tonceiifio rei CI intcUeclie, exvi inlellectiva et ex ejus notitia procedens. Quam quideiu con- « ceptioriein rox signilicat, et dicitur : Verbitm cordis, significatnni \eii)o .. vocis(J, p. q. 27, a. 1). »

(2) " Anima, pcicipiendo actuiu suuin, seipsamintolligit, quandocuinquc aii-

« Tout ce qui procède , selon la procession au dehors , est né- « cessairement différent du principe d'où il procède. Mais ce qui « procède par la procession au dedans n'en doit pas êlre dif- « férent. Loin de là , il est même d'autant plus UN avec le prince cipe d'où il procède, qu'il en procède plus parfaitement. Car « il est manifeste que la conception intellectuelle est d'autant « plus intime et plus UNE avec le principe intelligent, que l'acte « de Yintellectioii est plus parfait ; l'entendement demeurant « plus UN avec la chose entendue, par cela même quactuel- « lement il entend. Par conséquent , Ventendre de l'entendement « divin étant la dernière limite de la perfection, il faut absoluce ment admettre que le Verbe divin est UN avec le Père de qui « il procède (1).»

Deux choses sont évidentes, pour quiconque sait lire, en parcourant cette étonnante page du Docteur vraiment Angélique. La première est que c'est à l'auguste Trinité divine qu'il a emprunte la lumière pour pénétrer dans les mystérieuses profondeurs de la trinité de l'intelligence humaine , et se rendre compte de la manière dont elle se forme l'idée. La seconde est qu'il s'est servi du mystère de la trinité créée pour répandre une nouvelle lumière sur le grand et ineffable mystère de la Trinité Incréée et en préciser le dogme. Notre lecteur sait déjà (§ 8) que c'est ainsi qu'ont agi saint Augustin et les anciens Pères de l'Eglise. 11 est

« rjuidintolligit.... Intelligerc in nobis non est ii>sa sulîstantia intollccfus. TTndc " Aerbum, quod sccundum intelligibilem o|)erationein proccdit in nobis, non « est ejusdem uatiirse cum eo a qiio proccdit. Undc nonpropiie et complète coni " petit illi ratio sencrationis. Scd intelligerc divininn est ipsa sulislantia Intel <i ligentis; et Vcrbuinprocedeus proccdit ut cjnsdcni natura" subsistciis, ctprop- « ter lioc dicitur proprie gemtis et FiLirs. Sed in infcllcctu nostro, utinuir « vcrbo conceptionis, sccundum quod, in verbo nostri intellectus, invenitur « siniilitudo rci intcllcct.T :licct non inveniatur natunc itlcntitas (t, p. q. 27, <- art. 2). »

(1) « Quod proccdit ad intra non oportet es.se diversum. Ivno, qnonto perfec- » tiusprocedif, lanto inagis est ununi cuuico a quo proccdit. ^JanilcsiuMi est enim « quod quanto aliquid niagis intclligit, tanto conccptio intellcctualis est niagis " intima intciligenti, et magis Unum. Nam intellectus, sccundum boc quod actu « inteUigit, fit magis Unum cum intellecto. Unde cmn divinum intelligerc .sit in « fine pcrfectionis, necesse est quod Vcrbum divinum sit perfcite Umim cun» eo « a quo proredit {Ibid.}. »

donc évident encore qu'Aristotc n'a été pour rien dans cette sublime philosophie de saint Thomas, comme Platon n'a été pour rien dans la même manière de philosopher de saint Augustin; que la philosophie chrétienne ne doit rien à la philosophie païenne, et que nous n'avons rien de commun avec elle.

La théorie du Stagyrite sur les idées, a-t-on dit, à juste raison , était une négation et une affirmation : une négation, parce que , dans cette théorie , son auteur refusait aux idées la qualité archétype que leur avait attribuée Platon, par laquelle les idées étaient le type exemplaire, le modèle des choses; une affirmation , parce que , dans la même théorie , Aristote avait établi que les idées ne se trouvent originairement que dans les choses elles-mêmes. Or, évidemment, une telle négation est une immense absurdité, et une telle affirmation un horrible blasphème.

La théorie de saint Thomas sur les idées est , elle aussi , une négation et une affirmation : une négation, parce qu'il renverse la doctrine impie de l'essence éternelle des choses , n'ayant sa raison que dans les choses mêmes; une affirmation, parce qu'il démontre invinciblement que les idées ou les formes intelligibles des choses ne sont que leurs raisons éternelles , leurs causes exemplaires , existant dans l'intellect divin , et que l'intellect humain ne les perçoit que par la lumière divine qui se reflète sur lui , et par laquelle il est agissant, généralise le particulier, spiritualise le matériel, voit la quiddilé des choses, telle qu'elle est dans l'intellect divin lui-même. Mais évidemment, une telle négation est , au contraire, une vérité nécessaire; une telle affirmation est un sublime hommage rendu au Dieu créateur des choses. Donc, évidemment encore, la théorie de saint Thomas, sur l'origine de la connaissance , sur l'intellect et sur les idées , est la contre -partie absolue de celle d' Aristote sur les mêmes sujets ; elle en diffère autant que la lumière du ciel diffère des ténèbres de l'enfer , un acte subUme de foi d"«n acte horrible d'impiété; et, sur ce point, saint Thomas a autant été le disciple & Aristote, que saint Augustin l'avait été de Platon.

SON OfilGINALlTÉ CHRÉTIENNE, EN PARTICLLIEH. 163

CINQUIÈiME CHAPITRE.

DE l'origine toute CHRETIENNE DE LA PSYCHOLOGIE DE SAINT THOMAS, EN PARTICULIER.

§ 21. M.Jourdain: 071 lui rend la justice d'avoir par lé respectueusement de saint Thomas. — Tort qu'il s'est/ait àlui-mêmeen attribuant à saint Thomasd'avoir emprunté à Aristote sa doctrine sur l'âme. — Les textes qu'il allègxie n'ont pas la signification qu'il leur donne. Il se rétracte et établit formellement l'originalité de la psychologie de saint Thomas. Loin d'avoir lui-même déclaré, comme M. Jourdain le prétend, de n'avoir fait que suivre Aristote, saint Thomas a, par un fait éclatant, déclaré de n' avoir suivi que la Tradition des Pères de l'Église, dans sa théorie sur l'âme.

« X ASSB pour sa théorie sur l'intellect et sur les idées, » nous semble dire l'école semi-rationaliste, « mais quant à sa théorie « sur l'âme humaine et sur la manière dont elle est unie au corps, « il est impossible de nier que saint Thomas ait emprunté tout « cela à Aristote , et, par conséquent, qu'il ait été, sur ce point, « son apprenti et son écolier. »

C'est l'honorable M . Jourdain qui vient de se faire 1 écho de cette objection, dans l'ouvrage que nous avons cité plus haut. « Quand saint Thomas, dit- il (Philosophie de saint Thomas, « tom. 1, pag. 287), n'indiquerait pas la source où il a puisé « cette doctrine, il serait aisé de la découvrir. Qui ne connaît, au « moins par ouï-dire, les belles théories d'Aristote sur la vie, et « cette détinition célèbre dont chaque mot a fatigué la pénétrac( tion des commentateurs : « L'âme est l'entéléchie première « d'un corps naturel qui a la vie en puissance? » Mais saint « Thomas ne cache pas ses emprunts : il déclare ouvertement c< qu'il ne fait que suivre Aristote, et que le péripatétisme , de « l'aveu de toute l'école, a donné la définition la plus haute, la « plus profonde, la plus vraie de l"ànie humaine (l). »

(1) <> Lt liu-c Cot deiiiuubliiilio Aiistolclià. Rcliiiquilui' eiiiO solus iaodu6 liticia

1G4 § 23. PHILOSOPHIE Ï>E SAI^•r THOMAS; PSYCHOLOOIE.

Nous savons gré à M. Jourdain de ce que, dans ce passage, aussi bien que dans tout son livre, il s'est toujours exprimé dans les termes les plus convenables et les plus respectueux à l'égard du prince des philosophes chrétiens. Son mérite est d'autant plus grand que, par cet exemple, il a, lui laïque et universitaire, rappelé à des ecclésiastiques qui paraissent les avoir oubliées, la modestie et la réserve (ju'on doit mettre dans la manière de juger les grandeurs de la science chrétienne.

Mais nous ne pouvons nous empêcher de regretter qu'historien fidèle de la teltre de saint Thomas, M. Jourdain ne l'ait pas toujours été de son esprit. C'est peut-être parce que les préjugés de l'école à laquelle il appartient ont égaré , sans qu'il s'en doutât, sa droiture et son bon sens; c'est peut-être parce que, dans sa carrière, il n'a pu trouver assez de loisir pour aller jusqu'au fond dans la science des causes, y faire les mêmes progrès qu'il a faits dans la science des mots, et qu'il faut être philosophe pour faire de la philosophie, comme il faut être théologien pour faire de la théologie, médecin pour faire de la médecine. Mais, quelle qu'en soit la cause, toujours est-il que l'historien consciencieux de la Philosophie de SAINT Thomas n'en a pas bien compris la pensée fondamentale, l'importance et la grandeur. Toujours est-il qu'avec les meilleures intentions, il a, lui aussi, rapetissé saintThomas en faisant de lui un écolier d'Aristote et un semi-rationaliste achevé. Toujours est-il que son grand travail n'est pas propre à faire faire un seul pas h la solution des grands problèmes qui se discutent dans ce moment, et que, malgré toutes les peines qu'il s'est données, il n'a pas fait un livre aussi sérieux et aussi utile qu'on avait droit de l'attendre de son talent et de sa piété.

Nous aurons, plus loin, occasion de revenir sur la portée du livre de M. Jourdain, et de justifier la manière dont nous l'apprécions ici. Nous devons, pour le moment, discuter son aftirmalion concernant l'originalité de la psychologie de saint Thomas,

« Vristotc'es ponit (I, p. q. 70, av. 1). Alla est opinio .Vristotelis, quain oiimcs « modcrni scquuiitur, quod anima unitiir corpori ut forma (III, Ui;>t. \. (|ii. 3. « a. v,). »

moins dans la pensée de critiquer un auteur recommandable, que dans la pensée d'éclaircir une importante question.

Nous ferons remarquer d'abord que les deux textes de saint Thomas, allégués par jM. Jourdain, i)our prouver que le docteur angélique a lui-même avoué d'avoir emprunté àArislole sa psychologie, n'ont pas du tout cette signification. Voici la traduction de ces textes : « Et c'est là la démonstration d'Aristote. Il cf reste donc le seul mode établi par Aristote... Il y a une autre « opinion, celle d'Aristote, que tous les modernes suivent, et « c'est que l'âme est unie au corps comme forme. » Or, ou nous ne savons pas lire, ou bien c'est par une singulière distraction que M. Jourdain a avancé que par ces mots : « Saint Thomas déclare OUVERTEMENT QU'IL NE FAIT QUE SUIVRE ARIS- TOTE, et q7ie le péripatétisme, de l'aveu de toute l'école, a donné la définition la plus haute, la plus projonde, la plus vraie de Vâme humaine. » Car il est évident que, dans ces passages, saint Thomas n'a fait qu'apprécier le système d'Aristote, et n'a pas dit un seul mot de son propre système x lui. Voyez plutôt.

Le premier des textes dont il s'agit se trouve dans la première partie de la Somme, au corps de l'article premier de la question LXXVI. Cet article porte ce titre: Si le principe intellcctij s'unit au corps comme forme? Tout le monde n'était pas pour l'affirmative, relativement à cette proposition, et l'on y opposait Aristote, disant que « l'intellect est séparé, et qu'il n'est l'acte (la forme) d'aucun corps. » Saint Thomas pose cette objection en tête de l'article, puis il la réfute, dans le corps du même article, à l'aide d'autres passages d'Aristote, et s'écrie : « C'est là la dé- « monstration d'Aristote, Et ha-c est dcmonstratio Aristotelis. »

Plus loin, toujours dans le même article, le saint docteur énumèrc les divers systèmes imaginés pour expliquer l'union de l'àme avec le corps. Il s'arrête à celui de Platon en particulier, qu'il appelle vain a plusieurs titres ; Sed hoc est muUipliciler v.inum; et après avoir réfuté ces systèmes, il s'écrie encore; « Donc il ne reste que ce qu' Aristote a établi, Rciinqnitur quod Aristotelcsponit. »

On le voit, dans cet article, saint Thomas ne fait que d(!fcndre Aristote contre les partisans même d'Aristote; il ne fait que constater son opinion et prouver que c'est la plus raisoiuia-

ble, en comparaison des opinions d'autres philosophes anciens sur le même sujet. Mais saint Thomas n'y fait pas la moindre allusion aux sources où il a puisé sa doctrine , à lui, sur l'âme humaine, et ne s'y engage pas le moins du monde à ne suivre qu'Arisiote. Où M. Jourdain a-t-il vu donc que^ par le texte cité, l'ange de l'école a déclaré ouvertement qu'ail ne fait que suivre AristoteP

Quant à l'autre texte, tiré de l'ouvrage des Distinctions, saint Thomas y constate bien que les écoles de son temps suivaient l'opinion d'Aristote: que Vâme est unie au corps comme forme; mais il n'a nullement déclaré, ni à cet endroit ni ailleurs, que le péripatétisme a donné^ de Vaveu de toute l'école, la définition la plus haute, la plus prof onde et la plus vraie de rame; et moins encore y a-t-il déclaré que lui-même n'a emprunté qu'à Aristote sa belle et pure doctrine sur l'union de l'âme humaine avec le corps.

Mais voici quelque chose de plus curieux. Fidèle à la loi de l'exactitude qu'il s'est imposée dans son travail, M. Jourdain a, au même endroit (pag. 288), ajouté ceci: « Saint Thomas fait 0 une seule addition à son modèle; il explique le dessein du Créa- « teur dans la formation de l'âme. Au lieu de se borner à dire « qu'elle est la forme du corps, il cherche à établir pourquoi « elle est unie à un corps; par ce côté sa théorie, qu'on la re- « pousse ou qu'on l'admette, répond à un ordre de questions que «l'antiquité avait sans doute entrevues, mais qu'elle avait « volontairement négligées.

« Il est aussi à remarquer, poursuit INI. Jourdain , que le point « de départ de saint Thomas n'est pas le même que celui du Sta- « gyrite. Le premier soin d'Aristote est d'étudier la nature sensi- « ble, d'en décrire fidèlement les aspects divers, de soumettre « toutes les variétés de la vie à l'analyse la plus minutieuse; et « ce n'est qu'après avoir tout vu et tout pesé, qu'étant arrivé à « l'homme et ayant appliqué les mêmes procédés à sa double « nature, il propose une définition de l'âme qui résume pour « lui les faits qu'il a observés dans sa course laborieuse à tra- « vers les différentes formes de l'existence. Saint Thomas est a moins enclin à chercher ses exemples dans le inonde phrjsique ; « SON POINT DE DÉPART EST LA NOTION QU'IL S'EST FAITE

« DES ATTRIBUTS DIVINS; cette notion le conduit à supposer « des différences parmi les substances intellectuelles; et, comme « conclusion dernière, il enseigne que Tâme humaine, qui se « trouve au plus bas degré de l'échelle, doit nécessairement être « unie à un corps dont elle est la forme; il arrive au même ré- « sultat qu' Aristote jjar une autre voie. »

Ces remarques de M. Jourdain sur la psychologie de saint Thomas sont d'une parfaite justesse. Mais dire que, dans sa philosophie de l'âme, saint Thomas a commencé par expliquer le dessein de Dieu créateur dans la formation de l'âme ; dire qn'il ne s'est pas borné (comme l'avait fait Aristote) à affirmer que rame est laforme du corps, mais qu'il a cherché à établir la raison de cette union ; et que, par là, il a répondu à un ordre de questions que V antiquité (païenne) avait volontairement négligées; dire que le point de départ de saint Thomas n'est pas le même que celui du Stagyrite ; dire qu'à la différence d'Aristote, qui n'a traité de l'âme qu'en étudiant la nature sensible, saint Thomas ne s'est pas renfermé dans le monde physique , et que son point de départ est la notion qu'il s'était faite des attributs divins; dire enfin que saint Thomas a tiré de sa propre doctrine sur les différences 'parmi les substances intellectuelles, la nécessité de l'union de l'âme humaine au corps dont elle est la forme , c'est dire, en propres termes, que saint Thomas n'a pas fait UNE SEULE ot/f/eY/on à 5 on modèle, mais l'a tellement transformé qu'il n'en reste plus la moindre trace. C'est dire que son modèle n'a pas été Aristote, mais Dieu, et que sa doctrine de l'âme découle des principes de l'enseignement chrétien, touchant Dieu , sa sagesse, sa providence et les lois de l'univers. C'est dire enfin que sa psychologie lui est propre, lui appartient, et s'éloigne de celle d'Aristote de toute la distance qui sépare la science païenne de la science chrétienne, la matière de l'esprit, la terre du ciel, l'homme de Dieu.

Nous n'avons donc pas le droit d'en vouloir à M. Jourdain d'avoir dit que sai7\t Thomas a pris Aristote pour son modèle et pour son maître; qu'il lui a emprunté sa doctrine sur l'âme, et quHl a déclaré ouvertement de n'avoir suivi qu' Aristote, puisque M. Jourdain lui-même a rétracté d'une manière si éclatante ces fausses et injurieuses appréciations de la psychologie thomisti-

que, un instant après les avoir formulées, et en a fait amende si honorable. Nous devons même lui savoir gré d'avoir, quoique d'une main tremblante, indiqué, en peu de mots, les sources divines, les vraies sources auxquelles saint Thomas a puisé nonseulement sa théorie de Tâme, mais encore toute sa philosophie. Nous devons lui savoir gré d'avoir, par une heureuse contradiction, où il s'est placé avec lui-même, établi l'originalité toute chrétienne de la philosophie de saint Thomas. Nous devons lui savoir gré d'avoir, lui semi-rationaliste entêté, vengé saint Thomas de l'affront que lui fait son école, en le présentant comme un petit écolier d'Aristote.

Ces rétractations et ces aveux de l'école semi-rationaliste sont très-honorables pour celui qui s'en est fait l'organe, et nous sommes heureux de lui en donner acte. Mais nous n'en avions pas besoin pour savoir à quoi nous en tenir sur Toriginalilé chrétienne et sur la solidité et l'excellence de la psychologie de saint Thomas; car c'est le saint docteur lui-même qui a ouvertement déclaré tout cela, dans les seize questions qu'il a consacrées au développement de cette partie si importante de la philosophie (1), et dans lesquelles on ne sait qu'admirer le plus, ou l'élévation, la sublimité, la puissance du raisonnement, ou la précision du langage et la clarté des idées.

On sait que, dans toutes les questions qu'il discute, saint Thomas commence par établir, par toute espèce de preuves, l'opinion contraire à celle qu'il veut soutenir, et que, avant de démontrer sa thèse par le raisonnement, et d'en réduire à néant toutes les objections, il la précise, en l'appuyant sur un principe, universellement admis ou sur une grande Autorité. Or voici les autorités sur lesquelles, dans la 73* question, il a fondé ses propositions sur la nature de l'âme.

1*' ARTICLE. « Il semble que l'âme est corps (suivent les objec- « tions)... Mais c'est le contraire qui est vrai, car saint Augustin (( affirme que l'âme se dit simplemeril^ par respect au corps, (( parce qu'elle ne s'étend pas matériellement, comme le corps, « par l'espace du lieu (2). »

(1) Dans la premivro iiarlie de la Somme, dcjniis la l't' (|iiestion juscin'à la 90" hiclusivem.

(?,) » Vidcinr quoi anima sit corpus. .. Sod roidra est qnod Angiistimis dicit.

2^ ARTICLE. «Il semble que l'âme humaine n'est pas une

« chose subsistante Mais c'est le contraire qui est vrai, car

« saint Augustin dit : Chacun voit clairement que la nature de « l'esprit est d'être une substance et de ne pas être corporelle. « Quant à ceux qui l'affirment une substance corporelle, ils ne « tombent dans cette erreur que parce qu'ils affublent l'âme de « ces fantômes des corps sans lesquels ils ne peuvent imaginer (i aucune nature (l).»

3'^ ARTICLE. « Il semble que les âmes des animaux sont sub-

a sistantes Mais c'est le contraire qui est vrai, parce que,

« dans le livre des Dogmes ecclésiastiques (attribué à saint Au- « gustin), il est dit : Nous croyons que l'homme seul (parmi les « êtres animés) a une âme substantive : les âmes des brutes ne (( sont donc pas substantives (2). »

¥ ARTICLE. «Il semble que l'âme seule est tout l'homme.... « Mais c'est le contraire qui est vrai; car saint Augustin loue « beaucoup Varron pour avoir dit que l'homme n'est ni l'âme « seule ni le corps seul, mais l'âme et le corps pris ensemble (3).»

5^ ARTICLE. « Il semble que l'âme est composée de forme et

« de matière Mais c'est le contraire qui est vrai; car, dans

« son livre 1" sur la Genèse prise à la lettre, saint Augustin (( prouve que l'âme n'est formée ni d'une matière corporelle (' ni d'une matière spirituelle (4). »

« lib. de TrinUate. Quod anima siniplicitcr dicitur respectu corporis, quia '<■ mole non diffunditur per spatium loci. »

(1) « VideturquoJ anima liumana non sit aliquid subsistens... Sed contra « est quod Augustiniis dicit, lib, 10 de r/i/ii^fl/e : Quisquis videt mentis natu- « rain et esse sub>tantiam et non esse corpoream ; qui videt eos qui opinantur « eam esse corpoream ol) hoc en-ave quod adjungunt ei ea sine qui bus nullam « possunt cogitare naturam. »

(2) <( Videtur quod animre brutorum animalium sint subsistentes... Sed contra « est quod dicitur lib. de Ecclesiasticis Dogmatilms, solum hominem credimus « iiabere animam substantivam , animaliuu> crgo aniuiœ non sunt substantivae.»

(3) « Videtur quod anima sit boino... Sed contra est quod Augustinus, lib. 19 « de CivHate Dei, commendat Varronem quod hominem nec animam solam « nec solum corpus, sed animam simul et corpus esse arbitrabatur. »

(4) " Videtur quod anima sit composita ex materia et forma... Sed contra est « quod Augustinus probat, in 7, super Genesi ad lil/eram, quod anima non est '^facta nec ex materia corporali, nec ex materia sj)irituali. «

170 § 24. PHrtOSOPHfE DE SAINT THOMAS; PSYCHOLOGIE.

6* ARTICLE. «Il semble que l'Ame humaine est corruptible... « Mais c'est le contraire qui est vrai; car saint Denis dit que « les âmes humaines tiennent de la bonté de Dieu d'être in- « tellcctuelles et d'avoir une vie substantielle et inconsump- « tible (1). »

7« ARTICLE. « II semble que l'âme et l'ange sont d'une seule « et même espèce..... Mais c'est le contraire qui est vrai. Les « choses dont les opérations naturelles sont diverses diffèrent « entre elles par rapport à l'espèce. Mais les opérations de l'àme « et celles de l'ange sont diverses; car saint Denis a dit : Les « esprits angéliques ont des intellects simples et bons, et ils ne « puisent pas dans les choses visibles la connaissance divine, a tandis qu'il en est autrement de l'âme. Donc Tâme et l'ange « ne sont pas de la même espèce (2). »

On le voit donc : saint Thomas n'établit ces sept thèses, qui renferment sa psychologie tout entière, que sur des textes de saint Denis Aréopagite, de 'saint Augustin, et du livre des Dogmes ecclésiastiques, qui était regardé comme le résumé exact, je dirais presque comme le catéchisme de la science chrétienne. Voilà un fait bien évident, j'espère, par lequel saint Thomas a ouvertement déclaré qu'il n'a emprunté sa psychologie qu'aux Pères et à la tradition de l'Église.

(<) « Videtiir quod anima liumana sit rovruptihilis... Sed rontra est quod « Dionysius dicit, c. 4 de Divin. iVom jn., qiiod anima' humana* habent ex " bonitatc divina quod sint intellectuales et quod liabcant substantialem vitam " inronsumptibilcm. "

(2) " Videturquod anima et angélus sunt nniiis speoiei... Sed contra qiiia, " quorum su nt diversse operationes naturales, ipsadifl'ernntspecie. Sed animfieet « angeli diversiie sunt operationes naturales, quia ut dicit Dionysius, 7, deDivin. " Nomin., Mentes angelica^ simplices et bonos intellectus habent, non de vlsibi- « libus congregantes divinam cognitionem — cujus contrarium post modutn de '< anima dicit. — Anini.e igitnr et angeli non sunt unius speoiei. »

§ 55. La doctrine d'Aristote, sur Vûme Immaîne, ne lui appartient pas en propre; il l'a trouvée, toute faite, dans les croyances de Vhumanité et dans les livres indiens.— Preuves que la même doctrine est éminemment chrétienne, et qu'elle a été professée par les Pères de V Église dès l'origine du christianisme. — C'est d'eux que l'a apprise saint Thomas. Il n'a etnpruntéà Aristote que la formule de cette doctrine et non la doctrine elle-même. — Incertaine et erronée chez Aristote, chez saint Thomas elle se trouve vraie et parfaite. — Ayant puisé dans le mystère de l'Incarnation la lumière pour connaître l'homme, il s'est servi de sa doctrine, sur l'homme, pour mieux préciser le mystère de Jésus-Christ. — Pour avoir fait usage de la définition d'Aristote, il n'est pas plus son disciple que le concile général de Vienne qui a consacré la même définition.

Il est vrai que, dans la question 76, saint Thomas paraît s'appuyer principalement sur Aristote , ne développer et ne défendre que sa théorie, sur la manière dont l'âme est unie au corps. Mais cette manière a été toujours et partout connue et admise par l'humanité tout entière, bien longtemps avant qu' Aristote eût daigné venir au monde (1) , et indépendamment de son enseignement.

Le langage de l'humanité est l'écho fidèle de ses croyances. Or , comme nous l'avons fait remarquer bien souvent ailleurs , chez tous les peuples, dans tous les idiomes, on ne dit pas : MON esprit pense ; ma. langue parle ; ma bouche mange ; ma main agit ; mon pied marche; mais : 3^ pense ; je parle ; je mange ; 3\igis; JE marche. Par cette manière de s'exprimer, si simple, niais si profonde et si philosophique, le genre humain tout entier donne à entendre qu'il CROIT que les opérations de l'homme

(1) Dans les importants travaux, publiés dans rcs derniers temps, par la savante société des Transactions, de Londres et de Calcutta, sur la pliilosophie des anciens ludons, on rencontre, presque dans les mêmes termes, la théorie d'Aristote sur l'âme. Il résulte de là, d'abord que le philosophe giec a trouvé toute faite cette théorie, dans les livres indiens qu'Alexandre le Grand, son disciple, avait mis à sa disposition, après avoir conquis les Indes; et que, selon la coutume de ses compatriotes, se l'étant appropriée sans en indiquer les ^Taies sources, Aristote en a été, non Vinventeur, mais le voleur. Il résulte ensuite que les philosophes indous ne l'ont, pas plus qu'Aristote, imaginée eux-mêmes, mais l'ont reçue, avec bien d'autres vérités, par la tradition. Car cette contrée a été en môme temps et le berceau du genre liumain et la dépositaire des révélations primitives touchant la vraie religion et la vraie philosopirie.

ne sont ni de l'âme seule, ni du corps seul,mais de rame et du corps unis ensemble, de tout le composé , de tout le conjonct , de tout l'homme; que c'est par le même principe par lequel il pense , que l'homme parle, mange , agit, marche ; que l'âme est unie d'une manière si intime , si substantielle au corps , qu'elle ne forme avec lui qu'une seule chose , un tout , une personne, une individualité intelligente et sensible. JMais CROIRE que l'âme est unie de cette façon au corps , c'est croire qu'elle y est unie comme forme ou principe substantiel ; car c'est par un tel principe que tout composé naturel EST et OPÈRE. Ainsi donc, en appelant l'âme une Entéléchie du corps physique , ayant la vie en puissance , Aristotc n'a fait que formuler, d'une manière obscure et nouvelle , une théorie aussi ancienne que le monde, aussi universelle que l'humanité ; une théorie connue , sentie, admise par le genre humain tout entier et clairement exprimée par lui dans le langage commun de la nature, qui n'est et ne peut être que l'écho de la vérité. Donc, en expliquant, en soutenant une telle théorie, saint Thomas a expliqué , soutenu , non la théorie d'un philosophe , d'un homme , mais une vérité traditionnelle , une vérité de sens commun , une vérité faisant partie du patrimoine intellectuel et inamissible de toute l'humanité.

Bien plus , la doctrine que Vàme est iinie au corps comme forme est un dogme chrétien. Car le concile œcuménique de Vienne (en Dauphiné), en 1311 , a dit en toutes lettres : Quiconque ÎNIEUA QUE l'aME IM ELLECTIVE EST LA FORME SUBSTAN- TIELLE DU CORPS HUMAIN, Qu'iL SOIT EXCOMMUNIÉ : Siquisdixerit animam intelleclivam non esse formam substaniialem cor- 2)orishumani , anathema si t. Or, par ses décisions dogmatiques, l'Église ne fabrique pas de nouveaux dogmes ; elle ne fait que formuler , déclarer , confirmer et soutenir , contre l'insolence des novateurs et des hérétiques, des dogmes anciens ; elle ne fait que rendre de nouveaux et éclatants honnnages à ce qui a été cru toujours, partout et par tous les chrétiens : Quod semper , quod ubique , quod ab omnibus créditât» est. Ce n'est donc pas au quatorzième siècle qu'on a commencé .^ croire , mais c'est dès l'origine du christianisme qu'on a toujours cru que Vdme est la forme substantielle du corps.

SON OUIGINALITE CHiŒTlENNK, EN PAUÏICULIER. 173

En effet, on vient d'entendre saint Denis TAréopagite, affirmant que les âmes humaines ont une vie SUBSTANTIELLE et inconsumptible : Animœ humanx habent substantialem vitam inconsumplibilem. Saint Augustin vient de nous dire, lui aussi : « C'est une vérité évidente pour tout le monde que c'est de la « nature de l'âme d'être une SUBSTANCE : Quisquis vklct men- « lis naturam esse substaktiam; c^est-à-dire d'être un principe « subsistant en lui-même et faisant subsister le corps j » car, à peine séparé de l'âme , le corps tombe à l'instant même en dissolution et perd Vétre de corps humain.

Dans le livre si ancien des Dogmes ecclésiastiques, dont il a été plusieurs fois question, dans cet écrit auquel saint Thomas donne , comme on Pa vu (§ 6), tant d'importance et d'autorité, il est dit : « Nous croyons que l'honmie seul a une âme SUBS- « TANTIVE : Soluni hominem credimus habere animam substan- 0 TivAM. Nous disons encore que c'est une seule et même âme « qui , dans l'homme , VIVIFIE le corps. » Mais c'est déclarer que Vàme est la forme du corps; car le principe, uni à un corps organique et ayant une vie substantielle et une subsistance propre; le principe de tout corps organique qui, substantif lui-même , vivifie ce corps, est sa forme et rien que sa forme. Si donc c'était là, depuis saint Denis, le disciple de saint Paul, la psychologie des docteurs chrétiens, il est évident que l'Église n'a pas attendu que les Arabes vinssent exhumer et mettre en cours la philosophie d'Aristote , au dixième siècle, pour savoir et pour enseigner que Vdme intellective est la /orme substantielle du corps.

Enfin , dans le symbole attribué à saint Athanase, dont l'autorité est si grande et si ancienne dans l'Église, il est dit: «Comme « l'âme rationnelle et la chair est UN homme , ainsi Dieu et «l'homme est UN Christ: Sicut anima rationalis et caro un us « est homo, ITA Deus et homo unus est Christus. » Or dire que, dans l'homme , l'âme est unie au corps de la même manière dont la divinité est unie à l'humanité en Jésus-Christ, c'est dire que l'union de l'âme avec le corps est non une union morale , accidentelle, apparente, comme celle du moteur avec le mû, mais une union réelle , intime , substantielle. A l'exception près que la personnalité résulte de l'union des deux substances

dans l'honime, tandis qu'en Jésus-Christ, la personnalité ne surgit pas de l'union des deux natures, mais que c'est la même personnalité du Verbe qui , sans s'amoindrir et sans s'altérer, sert de support à la nature humaine; à cette grande exception près, dire que l'âme et le corps forment l'homme UN , comme la divinité et l'humanité forment Jésus-Christ UN , c'est dire que l'âme et le corps constituent un TOUT toujours substantiel, un tout dans lequel le même être de l'âme est , en même temps , l'être du corps, comme en Jésus-Christ la môme personne du Verbe est, en même temps, la personne de l'homme, c'est dire que l'âme et le corps de l'homme sont unis dans l'unité d'un seul être, l'être de l'âme, comme la divinité et l'humanité de Jésus-Christ sont unies dans l'unité de la même personne , la personne du Verbe.

Mais si l'âme est unie au corps d'une semblable manière, elle est vraiment la forme substantielle du corps, car, encore une fois, tout principe qui donne Vélre à la chose à laquelle il est uni, et qui, subsistant en lui-même, fait subsister la chose en lui, par lui et avec lui, est la fonae substantielle de cette chose. Donc la doctrine de l'union de l'âme forme des corps est une doctrine essentiellement chrétienne, est une doctrine toujours connue, toujours admise, toujours suivie dans l'Église, et saint Thomas ne l'a pas volée à Aristote, mais il l'a apprise à l'école de l'Église.

Enfin, nous avons prouvé plus haut que, vraie image du Dieu Un et Trine, en tant qu'être intelligent, et modèle en petit du Verbe de Dieu fait homme, en tant qu'être spirituel et corporel , l'homme n'a pu être connu dans la vérité, dans l'excellence de sa nature et de ses facultés, qu'après que son auguste et divin Original, le Dieu Un et Trine et le Verbe Incarné ont été révélés au monde par la foi chrétienne. Nous avons fait voir que, faute de cette foi, les anciens philosophes et les philosophes modernes, qui se placent en dehors de l'enseignement chrétien, n'ont jamais connu, n'ont jamais pu connaître, et ne connaîtront jamais l'homme d'une manière complète et parfaite. Nous avons confirmé la justesse de tes remarques par l'exemple des anciens Pères de l'Église, comparés avec les philosophes païens, et par

l'exemple de saint Augustin, en particulier, comparé avec Platon (§8).

Saint Thomas comparé avec Aristotc, au même point de vue, est une preuve nouvelle de la vérité de ces observations.]

On vient de voir que c'est principalement à l'aide de la lumière qui jaillit du mystère de Dieu, Un dans la nature et Trine dans les personnes, que le Docteur angélique a donné la vraie théorie, la théorie la plus sublime et la plus exacte de l'intelligence humaine, une dans son être, trine dans ses facultés. Il en est de même de sa théorie de l'àme.

On n'a qu'à lire attentivement les quatre-vingt-seize articles, si amples, si savants et si splendides de lumière, de beauté et de vérité, dans lesquels il a développé et établi cette théorie , pour se convaincre que, sur ce sujet, tout en citant souvent Aristote, saint Thomas n'en a pas moins emprunté à la théologie du mystère de l'Incarnation ces notions si précises et si solides par lesquelles il éclaire le mystère de la philosophie de l'àme humaine. Ce sont là de ces additions que, d'après M. Jourdain, saint Thomas aurait faites à son modèle, et qui, cependant, en ont changé radicalement la forme. Car, chose étonnante! la théorie de saint Thomas de V âme forme du corps, identique avec celle d'Aristote par les mots, en est entièrement différente par le fond; vague, incertaine, obscure, contradictoire, matérielle, erronée chez le Stagyrite, dans les mains de saint Thomas elle est ferme, certaine, claire, cohérente, spirituelle, elle est une théorie-vérité.

On ne saurait le répéter assez : en faisant attention au langage, cet interprète fidèle des croyances de l'humanité , ou bien en copiant les livres indiens, Aristote a bien pu définir lame, « la forme du corps physique, ayant la vie en puissance, ou attendant la vie; » mais, ignorant le mystère du Dieu-Homme dans l'unité de la personne, il ne put se rendre compte ni être certain du mystère de l'àme-corps dans l'unité de l'être. Il ne comprit et ne put comprendre l'importance et la vérité de sa propre définition. Au contraire, formé à l'école de l'enseignement chrétien, saint Thomas s'était assis, comme une colonne sur une base inébranlable, sur ce canon dans lequel se résume toute la vraie philosophie aussi bien que toute la vraie théologie : « Coninic

« l'âme rationnelle et la chair sont Un homme, de même Dieu c( et l'homme sont Un Jésus-Christ.» Il put donc voir, dans la définition d'Aristotc, ce que soîi auteur môme n'y avait ni vu ni pu voir. Le regard fixé sm- le grand Original, Jésus-Christ, il reconnut, ainsi que l'avaient fait tous les docteurs chrétiens ses prédécesseurs, son portrait, son image, l'homme, et il a donné, sur la nature et la destinée de l'âme humaine, la vraie doctrine que la sagesse païenne n'avait fait qu'entrevoir, à travers le voile de la foi du genre humain, sans la reconnaître, la soupçonner, sans en être ccrlaiiu', l'oliscurcir au lieu de l'éclairer, la compromettre au lieu de l'étahlir. Voilà comment saint Thomas aurait emprunté à Arislote sa théorie de l'âme/

Que M. Jourdain n'ait pas fait de tels rapprochements, la chose n"a rien d'étonnant. Quelque éclairé qu'il soit, il est toujours laïque et n'a fait de la philosophie qu'en laïque. Mais que des ecclésiastiques, qui chantent tous les dimanches le symbole de saint Athanase; que des théologiens qui connaissent les mystérieux rapports existant, même au point de vue philosophique, entre I'Adam SECOND et I'Adam premier son modèle et sa figure, Adam primus qui est forma futuri; que de tels savants aient l'air de méconnaître, eux aussi, ce fait éclatant : « que ce « n'est pas à l'école du paganisme que se sont formés les grands, « les vrais philosophes du christianisme, » et qu'ils en aient fait des écoliers de Platon ou d'Aristote : voilà ce ([ui est étrange, incompréhensible, inexplicable, et, par surcroît, déplorable.

Saint Thomas a fait mieux encore. Son A^ article de la question Si"" de la Somine et 9^ de l'Ame, commence par le canon de saint Augustin, que nous avons rapporté plus haut (pag. 34), et dans lequel le grand évêque d'Hippone exige « Que les philoso- « phes chrétiens enlèvent aux philosophes païens , comme ne « levr appartenant pas, ce que ces derniers ont dit de vrai et de « conforme à l'enseignement de la foi, et l'emploient au ser- « vice de la cause de la religion. » En citant ce canon, en tel endroit, saint Thomas a laissé assez entendre qu'il s'y est exactement conformé et qu'il n'a attaché une si grande importance à la doctrine prétendue d'Aristote : « que l'âme est la forme du corps; » qu'il ne la lui a enlevée, comme à un îisiirpaleur qui n'y a ancun droit, que sachant bien que, pour se trouver.

quant à son expression , dans un auteur païen^ cette doctrine n'en est pas moins vraie, conforme aux doctrines de la foi, et telle que tout docteur chrétien a le devoir de la faire servir au développement et à l'ornement du plus important des dogmes de la foi.

En effet, en parcourant les cent vingt-six magnifiques articles des 19 questions delà troisième partie de la Somme, dans lesquels il a traité, en prince des théologiens, cet auguste et déhcieux mystère, on ne peut s'empêcher d'admirer aussi en lui le prince des philosophes. Car on y voit l'inmiense et heureux parti qu'il a tiré de sa théorie sur Vunion dd l'âme avec le corps, pour expliquer et préciser avec plus de clarté la doctrine catholique sur l'union du Verbe avec la nature humaine.

Tout cela est évident pour quiconque sait lire ce chef-d'œuvre du génie chrétien. Ainsi, à l'exemple de saint Augustin et de tous les docteurs grecs et latins de l'Église, ses prédécesseurs, saint Thomas s'est aidé du mystère de Jésus-Christ pour mieux connaître et préciser le mystère de l'homme, et puis il s'est servi de la doctrine, bien définie, bien établie, touchant le mystère de l'homme, pour mieux faire comprendre, pour environner de nouvelles démonstrations et de nouvelles lumières le mystère de Jésus-Christ. Voilà le procédé de saint Thomas au sujet de la doctrine del'àme. Aristote n'y a été pour rien, si ce n'est pour lui avoir fourni une formule dont la pensée ne lui appartenait pas, dont il n'a pas senti la valeur, et qui, dans ses mains, était loin d'être une doctrine bien arrêtée et capable de commander en sa faveur le consentement des philosophes chrétiens, puisque, chez les anciens, elle n'avait pas même pu réunir les suffrages d'un petit nombre de philosophes païens.

Mais voici encore une observation importante que, en sa qualité de littérateur, ]\I. Jourdain aurait du faire, et qu'il n'a pas faite, en traduisant du grec la définition de l'âme par Aristote. Dans cette définition, son auteur appelle l'âme M'^vxcXs/Ei'a. Or, ce mot ne signifie que perfectionnement — ac:e — continuité de mouvement dans la Tiudière — force motrice (l);niais il ne si-

(1) Voyez lcniot'K/T5).£/îîa,au Dictio>iN,virk c;jiEc-ir..VKÇ.\isdePLAiNciu:, coinpo-/; sur Touvrage iutitulô Tlicsauriis Ihujvx grœcx de Humu Estienni .

178 § 23. PHILOb.OPJIlE DE SAI.NT THOMAS; PSYCHOLOGIE.

gnific pas du tout forme. Ce mot de la définition latine de l'àinr appartient donc en propre à saint Thomas, qui l'a, à son tour, emprunté aux livres saints et à saint Augustin^ où seulement, outre le sens physique et géométrique qui lui est donné, il se trouve aussi employé au sens philosophique et moral, et signifie non-seulement la beauté et la configuration exlérieure de la substance matérielle, mais encore la nature, les qualités essentielles de l'être, le principe de toute action, le modèle. Vexent'plaire et même le support de l'êlre et de la manière d'être.

En rappelant la définition grecque d'Aristote, M. Jourdain lui-même a fait cette remarque : « Chaque mot de cette défi- « nition a fatigué la pénétration des commentateurs (tom. I, « pag. 287). )> C'est dire, en d'autres termes, que la définition de l'âme du philosophe païen est vague, ambiguë, incertaine; qu'elle peut être prise — ce qui est en effet arrivé — dans une infinité de sens différents, tt donner lieu aux plus grandes erreurs. Ur, une telle définition d'une chose n'en est pas une. Par sa définition de l'âme, Aristote aurait donc plutôt obscurci, embrouillé qu'expliqué et bien établi la vraie doctrine de l'âme.

Aucun de ces inconvénients ne peut être reproché à la définition de l'âme telle que saint Thomas l'a formulée. Rien que pour y avoir introduit le mot profond et heureux de forme, complètement inconnu (au sens philosophique) par la philosophie païenne; rien que pour avoir dit que Vânie est la forme du corps., il a fixé, précisé de la manière la plus simple et la plus claire, la nature, l'essence, la destinée, les fonctions de tout principe qui sert de support à un corps, ou de toute espèce d'âme ; il a donné la définition la plus exacte, la plus complète, la plus orthodoxe, et a établi sur une base solide la vraie notion et la vraie théorie de Pâme.

Bien plus, pour Aristote, le mot entéléchie signifie cause. L'âme serait donc pour lui la cause du corps. C'est, en effet, l'une des déplorables erreurs que, comme nous l'avons indiqué plus haut, Aristote a tirées de sa théorie impie sur les idées.

En admettant l'éternité de la matière, Platon avait refusé à Dieu la puissance créatrice, mais il lui avait laissé, au moins, la puissance ordinatrice vi organisatrice du monde. Aristote a ôt(' à Dieu même cette dernière puissance qu'on no peut contester

pas même à l'homme ; car c'est un fait que l'homme possède la puissance de façonner, comme bon lui semble la matière préexistante qu'il a sous la main et d'en former différentes choses. Selon Aristote, non-seulement la matière du monde, mais aussi tous les êtres qu'il renferme, auraient existé de toute éternité avec leur nature, leur forme et leur propriété. Selon Aristote, n'étant pas des idées de l'intellect divin/ réalisées par sa toutepuissance , mais des subsistances éternelles, tous les êtres animés n'auraient que leur principe informant^ pour cause unique de leur existence et de leur être, et les corps organiques, dépouillés de toute réalité précédente, et n'étant qu'm puissance à la vie [potcnlia vitam habenlia) ne seraient qu'un épanouissement, une radiation de leur principe vital et son effet. Voilà donc, au fond, la vraie théorie d'Aristote sur l'âme. Qu'elle est impie 1 qu'elle est absurde !

Mais, en définissant l'âme LA FORME du corps organique disposé à la vie, saint Thomas a placé un abîme entre la doctrine péripatéticienne et la vraie doctrine sur l'âme. Car ]r forme , comme on va le voir dans la troisième partie de ce travail, siibstancie, spécifie, individualise la matière, mais elle ne la crée pas; elle soutient l'être du corps, mais elle n'en est pas la cause et ne donne pas l'être à ce qui n'est pas.

Encore une fois donc, la théorie de saint Thomas sur l'âme est, même par les mots, aussi bien que par le fond, aussi différente de celle d'Aristote que le blanc l'est du noir, le jour de la nuit, l'affirmation de la négation, la vérité de l'erreur. Voilà comme « saint Thomas a emprunté à Aristote sa théorie de l'âme ! »

Mais, eût-il, on effet, emprunté à Aristote l'expression de cette importante doctrine, il ne s'ensuivrait pas qu'il lui ait emprunté la chose aussi. Les Hébreux formèrent des vas?s sacrés de l'or et de l'argent qu'ils avaient enlevés aux Égyptiens. Dira-t-on, pour cela qu'ils leur empruntèrent l'idée du Tabernacle (1)? Saint Léon, à Rome, fit fondre une statue de Jupiter,

(i) Cette comparaison a d'autant plus d'à-proposici,qiic c'est non-seulement saint Augustin, mais que ce sont encore Origine, saint Basile et saint Jérôme qui, d'un conuiiun accord, ont dil, comme on le sait, que les chrétiens ne doivent lire les autours païens que pour en extraire ce qu'ils renferment de Yrtii et de

180 § 25. l'HILOSOl'IUE nE SAINT THOMAS; PSYCHOLOGIE.

et, du métal qu'il en obtint, il lit faire celte statue si célèbre du Prince des apôtres, devant laquelle quatorze siècles se sont déjà inclinés et qu'ils onl environnée des hommages et de la vénération du monde chrétien. Dira-t-on,pour cela, que le grand pontife emprunta à rimage sacrilège d'une divinité fabuleuse, la belle et pieuse pensée de représenter le premier Pêcheur d'hommes, tenant d'une main les clefs du ciel, et de l'autre bénissant l'Église ? Enfin on vient d'entendre le concile œcuménique de Vienne proclamer, prescjuc dans les mêmes tenues qu'Aristote, Vûme intellecliielle, forme substantielle du corps humain. Dira-t-on, pour cela, que, sansAristote,ce concile n'aurait jamais connu une telle doctrine, qu'il l'a empruntée à Aristote, qu'il n'a été que le disciple d'Aristotc?

Il est donc évident que la psychologie de l'Ange de l'école n'est que la psychologie des anciens Pères de l'Eglise, de saint Denis, de saint Athanase, de saint Augustin en particulier, ou la psychologie de l'Eglise elle-même: que c'est cette psychologie que le saint docteur .a défendue, expliquée, démontrée et établie sur des bases inébranlables; qu'en abordant ce grave sujet il n'est pas allé chercher ses inspirations au lycée, mais au temple ; qu'il n'a pas pris son point de départ des principes de la raison, mais des croyances universelles ; qu'il n'a pas suivi Aristote, mais les deux plus grands hommes du christianisme ; et qu'enfin il n'a pas fait de la philosophie péripatéticienne, mais de la philosophie purement et éminemment chrétienne. Ainsi, celui qu'on a eut faire passer pour disciple tantôt de saint Augustin et tantôt d'Aristotc, n'a été en réalité que le disciple fidèle de Jésus- Christ et de l'Église.

beau, et le faire servir à la démonstration et à renibellisscment de la doctrine de rfivangiic : Comme les Hvbrcux onl employé l'or et Varrjenl, emporté (V Égijplc, il la construction cl à l'orncn'irnt dxi Tabernacle.

SIXIÈME CHAPITRE

DE LA PHILOSOPHIE d'aEISTOTE AU MOYEN AGE, ET DE l'uSAGE QUE SAINT THOMAS A FAIT DES DOCTHINES ET DE L'aUTORITÉ DE CE PHILOSOPHE.

§ 20. Dernière raison du semi-rationalisme pour affirmer que saint Thomas a été le disciple d'Aristole. — Comment on se propose de la combattis dans ce chapitre. — Les historiens modernes de la philosophie sont suspects. — Résumé de l'histoire de Varistolélisme au moyen âge. — Les Arabes en ont été les resta^tratcurs et les premiers commentateurs. — Caractère propre de la philosophie d'Aristote et ses erreurs. — Philosophes chrétiens qui les ont adoptées. — Sentes religieuses qu'elles ont enfantées., et grande corruption de mœurs qu'elles ont produite.

,l jE dernier argument, sur lequel s'appuient nos adversaires, pour faire de l'Ange du Savoir chrétien V humble disciple d'Aristole, e&i qu'en effet, dans ses écrits immortels, le saint Docteur cite très-sou\ eut ce philosophe, se sert de ses définitions, et se fonde sur son autorité. Mais cet argument n'est pas plus solide que les autres pour justifier l'injustice du semi-rationalisme de contester à saint Thomas son indépendance, sa liberté, son originalité et sa principauté en philosophie. Ce qui a trompé ceux de ses détracteurs qui, avec la meilleure foi du monde, lui ont fait un pareil tort, c'est qu'ils n"ont pas fait attention aux circonstances dans lesquelles il apparut sur la scène du monde scientifique. Nous allons suppléer à cet oubli. Voici donc, dans ce chapitre, un court résumé de l'histoire du péripatétisme au moyen âge, un petit tableau du mouvement philosophique et de l'état des esprits au siècle de saint Thomas. On y reconnaîtra les intentions et l'économie de ses savants travaux, et les vrais motifs par lesquels il s'est cru obligé d'y faire une si large part à Aristote.

Les modernes écrivains, à de rares exceptions près, n'ont fait de l'histoire de la philosophie qu'à la manière dont ils ont fait de la philosophie elle-même; ils l'ont arrangée moins d'après la

réalité des faits, que d'après l'arbitraire de leurs conceptions. Ils nous ont donné, au lieu de l'histoire de la pensée des autres, riiistoire de leurs propres pensées. C'est donc moins de l'histoire que du roman, moins de la prose que de la poésie, qu'ils nous ont donnée; poésie bien prosaïque elle aussi, si Ton veut, car rien n'est plus prosaïque que l'erreur. N'allez donc pas chercher chez les modernes, pas môme chez ceux qui ont pris l'engagement de la donner, l'histoire de la philosophie d'Aristote et de son influence depuis l'époque de son exhumation par les Arabes. Selon que ces écrivains penchent vers l'idéalisme ou le sensualisme, ils traînent Aristote dans la boue, ou ils en font le maître infaillible du vrai ; on ne trouve parmi eux que des détracleurs acharnés ou des panégyristes enthousiastes du philosophe de Stagyre. La vérité se rencontre au milieu de ces emportements contradictoires de l'esprit de systèmes. Nous allons faire à l'utilité et au danger des doctrines de ce sage la part qui leur revient, avec une impartialité complète : la vérité n'ayant nul besoin d'être injuste pour se défendre.

Nous avons prouvé, dans nos Conférences (Raison cath., t. I, Conf. Il, §ll),que,comme [tour choisir le Bien, il faut savoir d'avance ce qui est Bien ; de même, pour choisir le Vrai, il faut savoir d'avance ce qui est Vrai; que, par conséquent, un symbole de vérité, arrêté d'avance, indépendamment et en dehors de toute recherche philosophique, pour servir de pierre de touche, de terme de comparaison entre le vrai et le faux, est une condition sine (jiia non pour tout esprit sérieux, voulant faire AeV Éclectisme ou choisir ce qu'il y a de vrai dans les opinions; et, l'histoire à la main, de \' Éclectisme de tous les temps, et spécialement de celui de nos jours, nous avons prouvé aussi que V Éclectisme philosophique, partant de la négation de toutes les traditions, de toutes les croyances constantes et universelles de l'humanité , pour choisir le vrai naturel, comme l'Éclectisme religieux, partant de la négation de toutes les institutions, de toutes les croyances constantes et universelles de l'Église, pour choisir le vrai siirnalurcl , sont une véritable dérision, un non-sens, et n'aboutissent qu'à l'absurde et à la négation de toute vérité.

C'est ce qui est arrivé aux philosophes arabes du moyen âge, qui, s'étant épris d'Aristote, dont ils avaient ou préten-

l'ai'.istotélisme au moyen agk. 183

fiaient avoir découvert la philosophie, se mirent à le commenter, à l'expliquer, à faire de rËclectisme dans ses nombreux ouvrages.

Nous avons remarqué plus haut (§5), d'après Clément d'Alexandrie, qu"il y a dans Platon deux personnages : le grand expositeur des vérités de la tradition humaine et d'une partie de la révélation divine, renfermée dans les livres saints, et le faiseur de vérité d'après les rêves de sa raison ; le Ghaldéeen et le Grec, le Théologien et le Philosophe, le Croyant et le Sophiste. Cette dualité du maître est d'autant plus tranchante dans Arislote sou disciple, que ce dernier a bu, à plus larges gorgées, aux vraies sources du vrai, le langage humain, ce témoin fidèle des idées et des croyances liumuines, et la raison commune et le sens commun de l'humanité. Mais dans leurs études d'Aristote et dans leur choix de ses doctrines, les philosophes dont nous parlons s'étant placés en dehors de toute croyance, préalable aux traditions religieuses et humaines, ils ont laissé de côté ce que les livres du Stagyrite renferment de hautement et évidemment vrai, ne se sont arrêtés qu'à ce que ces mêmes livres contiennent de grossièrement faux, et n'y ont ramassé que les plus funestes erreurs.

Parmi les anciens faiseurs de philosophie, qui en même temps ont fait de la tradition et de la théologie orientale, personne n'a parlé de Dieu et de l'âme avec plus d'élévation, d'éloquence et de poésie que Platon, et personne n'a non plus parlé de ces hauts sujets avec plus d'aplomb, de force et de raison ((u'Aristotc. Nous n'osons donc pas le placer parmi ces philosophes pour lesquels, d'après Cicéron — qui les connaissait bien, puisqu'il en partageait tous les sentiments — la philosophie n'était qu'une affaire de délassement, de curiosité et de vanité, et qui, tout en disant de bonnes et belles choses sur Dieu et sur lame, ne se moquaient pas moins de l'âme et de Dieu, aussi bien que de toute vérité et de toute religion. Cependant il n'en est pas moins vrai qu'Aristote a donné, lui aussi, dans le panthéisme, le matérialisme, et même l'athéisme; seulement ces grandes et funestes erreurs se trouvent dans plusieurs de ses écrits à l'état latent, comme une plante dans sa semence, et elles ne découlent de sa théorie sur les idées générales et les

origines de choses que coiiimc des conséquences de leurs principes. En extrayant donc ces capitales erreurs des ouvrages d'Arislote, en les développant et en les promenant de nouveau parle monde scientifique, ses commentateurs arabes, les Avicebron, les Algazel, les Alfambi, les Avampace, les Avicenne et les Averroès, se rendirent coupables, sans doute, du crime de combattre, Aristote à la main, les vérités fondamentales et les croyances les plus importantes de l'humanité; mais on ne peut pas les accuser d'avoir mal interprété ce philosophe et d'avoir fait bon marché de la logique.

Parmi ces commentateurs du Stagyrite, les deux derniers, qui ont été les plus célèbres, ont été tout bonnement, l'un panthéiste, l'autre tout franchement matérialiste et athée.

Avant cette époque, on ne connaissait que d'une manière fort incomplète, dans le monde chrétien, la philosophie d'Aristote, par la traduction latine que Boëce avait donnée de sa logique au commencement du sixième siècle. Lors donc que par le zèle et les travaux des philosophes arabes ([ui venaient de l'exhumer et de la répandre par l'Europe, cette philosophie y apparut pour la première fois dans toute son intégrité, en grec, en arabe et en latin, et accompagnée de longs et profonds commentaires , ce fut pour les savants chrétiens une espèce de nouvelle révélation scientifique qui excita leur admiration et captiva leur enthousiasme; et, en vérité, il y avait de quoi.

La philosophie, chez les anciens, se divisait en trois parties : la Logique, la Physique et la Morale. Sous le nom de Physique on comprenait toutes les natures, celle de Dieu et de l'âme, aussi bien que celle du monde et de toutes les parties qui le composent, de tous les corps, de tous les êtres qu'il renferme. La Morale embrassait non-seulement la science des devoirs de l'homme individuel, mais aussi la Politique et la science des lois générales des sociétés humaines. Platon , chez les Grecs, et Cicéron, chez les Latins, avaient traité, d'après cet ordre, ces différents sujets; mais c'est Aristote qui les atraitésde la manière la plus complète. Ses écrits sont une espèce d'encyclopédie embrassant toutes les branches du savoir humain.

Encore, les princes de la philosophie grecque et latine avaientils plus soigné le style que la pensée, avaient-ils plus poursuivi l'élé-

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gance et lu grâce que la vérité^ et bien souvent sacrifié à la beauté des formes l'importance du fond; c'étaient plutôt de grands littérateurs que de grands raisonneurs, plutôt des poètes en prose que des philosophes. Tandis qu'Aristote a abordé franchement, et dans tout ce qu'elles ont de plus obscur, de plus profond, de plus abstrus, toutes les questions vitales , tous les grands problèmes de la science, et les a exposés, nous le répétons;, avec une telle subtilité et pénétration d'esprit, avec une telle exactitude de définition, avec un tel enchaînement de raison, avec un tel nerf de pensée, avec une telle vigueur de dialectique, avec une telle force, une telle précision d'expression, que, comparés avec lui, tous les autres philosophes du paganisme ont l'air d'enfants, jouant à la philosophie à côté d'un homme qui en fait.

Parles raisons que nous avons indiquées plus haut (§2), Platon avait fini par perdre tellement tout son prestige dans les écoles chrétiennes, qu'il n'en était plus question. Partant, on conçoit l'accueil enthousiaste que la philosophie d'Aristote rencontra, à son entrée dans les écoles chrétiennes. Malheureusementcetcnthousiasme y devint bientôt de l'engouement, l'engouement du fanatisme, le fanatisme de l'idolâtrie, et cette idolâtrie aveugle pour le savant de Stagyre ressuscité et qui venait d'entraîner si loin les philosophes musulmans, fit tourner la tête à bien des esprits, au sein même du christianisme.

On vient d'entendre (§ 2)Tertullien appelant Platon le pa-

TBIABCHE DE TOUS LES HÉRÉTIQUES Ct l'aSSAISONNEMENT DE

TOUTES LES hébésies , ct Saint Augustin lui-même, regrettant amèrement d'avoir trop loué, dans la personne de Platon, un philosophe dont les doctrines avaient été trouvées les plus contraires aux enseignements du christianisme. Eh bien, ce que Platon avait été pour beaucoup de chrétiens, dans les six premiers siècles de l'Église, Aristote l'a été pour beaucoup d'autres, au moyen âge. Il a été, lui aussi, le vrai patriarche de tous les hérétiques, l'assaisonnement de toutes les hérésies de cette époque, et bien des docteurs de ce même temps ont dû regretter d'avoir trop loué, dans sa personne, un philosophe dont certaines théories sont en opposition formelle avec les principes fojidamentaux de toute foi et de toute religion. Sa philosophie, adoptée trop aveuglément par des esprits présomptueux ou légers, a été la racine

funeste de toutes les erreurs qui, pendant les trois siècles antérieurs à saint Thomas, germèrent en Occident; comme la philosophie de Platon l'avait été de toutes les erreurs qui , pendant les siècles antérieurs à saint Augustin, avaient ravagé l'Orient.

L'un des premiers problèmes que la philosophie s'est, dans tous les temps, proposé de résoudre, c'est celui des vrais rapports entre les univebsaux ou les conceptions générales, ou les idées, et les choses; car c'est de sa solution que dépend la vraie science de l'origine de la nature, de l'essence des êtres, la vraie science des esprits et des corps, de Dieu et de l'homme, et de toute la nature, science qui est l'objel de la philosophie (1).

Sur ce problème capital, Aristote avait, comme on va le voir, fait bon marché de ce principe de Platon : « Que les idées sont le type, le modèle des choses, » pour y substituer ce principe de sa création : « Que les idées n'existent d'aucune manière hors des choses, ne sont que les choses mêmes, ou forment leur nature et leur essence. » Or, un fanatisme aveugle avait décerné à Aristote le titre de le philosophe, c'est-à-dire du philosophe par excellence, du philosophe unique, du philosophe maîlre et oracle de tous les philosophes. Ce même fanatisme avait fait appeler sa philosophie la vraie philosophie, la f/randc philosophie, et lui avait fait accorder une espèce de consécration et d'infaillibilité, par rapport aux plus grands problèmes de l'esprit humain.

Avec les autres théories et les autres principes de cette philosophie , on adopta donc aveuglément celle des idées. Mais il n'est pas au pouvoir de l'homme de changer la nature des choses et d'empêcher qu'on tire des erreurs d'une doctrine erronée. Ainsi donc les philosophes chrétiens, qui s'étaient attachés à cette doctrine d' Aristote, sur les rapports entre les idées et les choses, ne tardèrent pas à en tirer les mêmes conséquences que venaient d'en tirer les philosophes arabes : le panthéisme, le matérialisme et mêmel'ATHÉisME.

Scot Érigène en vint à dire, sans tant de façon : « La nature « divine est l'essence de toutes les choses. C'est elle qui se repro- « duit , qui se crée dans les choses, parce que rien d'essentiel

(I) Nous disons scieuce et non connaissance : colle ci n'étant pas du ressort de la philosophie.

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