INDIGNES ATTAQUES DU SEMI-RATIONALISME
sur ces rêves fantastiques, sur ces vagues émotions, sur ces prétendus sentiments de l'âme : ^ermo^/o/i/ôws animi intimis, desquels les anciens philosophes de Cyrène, au dire de Cicéron, et les soi-disant psijchologistes modernes, n'ont tiré qu'une psychologie aussi peu consistante que l'enthousiasme, aussi dangereuse que le fanatisme, aussi vide que le néant. Certainement saint Thomas n'a pas donné , en philosophie plus qu'en religion, dans les délires d'un empirisme tout matériel , d'un illuminisine aveugle et d'un piétisme irnpie. Dans ce sens, il est vrai que le sublime Docteur ne s'est pas placé en face de la vie intérieure et n'a pas étudié à la lumière de la conscience le jeu et la condition de la pensée. Mais, quant à Vobservation des phénomènes intérieurs de l'esprit humain, non-seulement il ne l'a pas répudiée, mais il en a fait la base de sa théorie sur 1 ame. On vient de l'entendre (§ 22, pag. IGO) : « Quiconque com- « prend, par cela même qu'il comprend, VOIT se produire, en « lui-même, quelque chose qui n'est que la conception de la « chose comprise, et qui provient de la faculté intellective et «de la connaissance de cette faculté... Toute conception de « l'intellect est une ressemblance de la chose comprise et a existante dans la même nature.» Ainsi, c'est sur l'observation de ce que chacun voit se faire dans son propre esprit, que saint Thomas en est venu à établir sa sublime théorie : « De la génération de la pensée, de la part de l'intelligence humaine. »
En outre, toute la spécialité de la psychologie de saint Thomas se résume dans la théorie qu'il développe à la Lxxxiv'question de la première partie de la Somme, sur l'impossibilité que les espèces intelligibles ou les idées descendent dans notre âme d'une forme séparée, ou d'une intelligence incorporelle quelle qu'elle soit; Utrum species intelligibiles ef/Iuant in animam ab aliquibus formis separaiis. Eh bien, il ne fonde cette théorie que sur Vexpérience de ce qui se passe dans l'homme : a L'expérience, dit-il, est là pour nous prouver qu'en manquant « d'un sens, l'homme manque par cela même de toute science « ou de toute idée de la quiddité des choses dont la première « perception lui arrive par le secours de ce sens. En effet , les « aveugles-nés n'ont et ne peuvent avoir nulle idée des couleurs: « Déficiente aliquo sensu, déficit scientia eorum qux appre^
« hendunfur secundum illum sensum; sicut cœcus-natux nullam « pot''st habere scienliam de co/oribus (art. 3). » Et c'est sur de semblables arguments sansré|)lique, tirés toujours di' Vexpprience, qu'il démontre et élève au suprême degré de cerlilude et d'évidence la vérité de cette doctrine : « Que les idées qui se trouvent «dans notre intellect,, sont l'œuvre de rintellect agissant lui- « même. »
Nous pourrions encore alléguer une foule prodigieuse de passages du saint Docteur qui confirment ce fait : Que dans l'exposition de sa philosophie sur l'âme, il a toujours suivi la même méthode. Mais, outre qu'on en lira tout à l'heure bon nombre, ayant la même portée, ceux qu'on vient de lire suffisent et au delà pour prouver que, loin de ne pas avoir consulté la vie inférieure et Id conscience , saint Thomas en a fait son point de départ, la base de ses hautes spéculations touchant la nature et les opérations de l'âme, et que, pour avoir emprunté, comme l'avait fait saint Augustin, ^u mystère de l'Incarnation la lumière pour mieux connaître le mystère de l'union de l'âme avec le corps, il n'en a pas moins adopté,, pour prémisses de ses raisonnements, les faits qui ont lieu dans la vie intérieure de l'intelligence, et que chacun y VOIT à l'aide de l'observation; et qu'en lui reprochant d'avoir philosophé, sur ce grave sujet, par des principes spéculatifs à priori, au lieu û'éludinr à la lumière de la conscience le jeu et la condition de la pensée, l'honorable universitaire a fourni lui-même aux mauvaises langues le prétexte de l'accuser, à leur tour, de n'avoir pas mieux compris la méthode que la philosophie de saiist Thomas.
Ainsi, nous ne nous arrêterons pas davantage à réfuter de pareilles imputations. Et d'ailleurs, tout en ayant passé, comme on l'a dit, par tous les sacrements universitaires et par tous les grades académiques, depuis le baccalauréat es lettres jusqu'au COURONNEMENT [inclusive), M. Jourdain est assez modeste pour ne se rien croire, au delà d'un écrivain, fort dans la science des mots, et au delà d'un littérateur païen, vernissé de l'éclat des principes chrétiens. Nous ne pouvons donc le mettre en cause ici ; nous ne pouvons prendre au sérieux les traits faibles et n'effleurant pas même l'épiderme, telam imbelle sine ictu, qu'il a cru devoir lâcher contre saint Thomas. Ce serait offenser
son humilité ; ce serait le croire ce qu'il ne se croit pas lui-même, un homme d'idées (1), un philosophe.
Il en est autrement du vénérable ami de M. Couain (2) , que nous regrettons sincèrement de trouver toujours sur notre chemin dans cette discussion. Ses impertinences contre saint Thomas, tout en étant ridicules à force d être grossières, ont néanmoins de la portée, à cause du talent et de la haute position scientifique de celui qui se les est permises. Nous ne pouvons donc nous borner à les signaler, nous devons encore les analyser et les combattre. Mais notre lecteur ne pourra s'en plaindre. Outre qu'une pareille discussion est très instrnctive, nous le dédommagerons abondamment, dans notre troisième partie, du dégoût qu'il pourra éprouver en voyant saint Thomas si maltraité par une plume ecclésiastique ; car nous lui mettrons sous les yeux les belles et magnifiques théories de ce grand Docteur, touchant la connaissance et les ineffables opérations de l'intelligence humaine.
§ 30. Cntique que le semi-rationalisme s'est permise , sïir la théorie de la connaissance selon saint Thomas. — On relève l'inconvenance, l'injiislice, la témérité d'une pareille critique. — Saint Thomas n'a pas ravalé l'intelligence humaine. — Le critique n'a rien compris à ses doctrines. — Les idées sont pour saint Thomas d'une simplicité absolue. — Conformité parfaite de sa théorie avec celle de saint Augustin sur le même sujet.
La critique qu'on va lire de l'idéologie chrétienne selon saint Thomas, le Prince des théologiens, est si étrange, si exorbitante, qu'on aura bien de la peine à croire qu'elle ait été vraiment
(1) En parlant d'une personne de notre connaissance, le savant universitaire aurait dit qu'elle n'a que deux ou trois idées tout au plus. Au nom de cette personne nous prenons pour un compliment cette merveilleuse épigramme. Car, de môme que c'est beaucoup d'avoir un o'il dans le pays des avt ugles, de même c'est beaucoup d'avoir deux idées dans un temps où l'on rencontre même des couronnés qui n'en ont point du tout.
(2) Cest ainsi que le ch'f du rationulisme fronçais appelle notre savant antagoniste, ^ous voulons Lim croire que ce dernier ait droit à un pareil titre; seulement, nous nous permettons de douter qu'il soit très-llatteur, de la part d'un philosophe qui, selon le Pape, n'a pas toujours ni assez vénéré ce qui est vraiment vénérable.
214 § 30. PHIIOSOPHIB n-R SAINT THOMAS.
faite dans un cours de théologie. Cependant nous ne faisons que
copier.
Mais nous n'apprécierons ici qu'au point de vue historique les passages qu'on va lire. C'est dans notre troisième partie que nous nous réservons d'en faire justice au point de vue philosophique, et nos adversaires ne perdront rien pour attendre. C'est là que nous discuterons , en détail, les reproches que , dans ces mêmes passages, le semi-rationalisme a osé faire à la doctrine de saint Thomas, sur la Connaissance et sur les Idées; et c'est là que nous en démontrerons les ahsurdifés, les contradictions, la misère. Pour le moment, nous ne ferons qu'en constater l'injustice et la témérité.
Après avoir exposé, à sa manière, la théorie du Docteur Angélique sur l'intellect, le chef de l'école semi-rationaliste poursuit ainsi :
(( Voilà une noble et grande idée de l'intelligence humaine; et « cependant, selon le saint Docteur, cette intelligence est d'abord « comme une table rase sur laquelle il n'y a rien d'écrit. Cette « intelligence n'a point d'idées sans images; tout ce qui est en « elle idée a été d'abord sensation, et la sensation est la matière <( première des connaissances spirituelles. Comment concilier la « grandeur de cette intelligence , rayon échappé de l'éternelle a lumière, avec la bassesse de ces origines ? Ainsi, cette noblesse 0 divine de l'intelligence lui sert bien peu, puisqu'elle n'arrive « pas à la vraie connaissance des êtres spirituels. »
Ainsi, d'abord, pour notre critique, saint Thomas, après avoir donné une noble et grande idée de V intelligence humaine, en aurait cependant donné lui-même une autre bien abjecte et bien petite ; après avoir fait notre intelligence si belle et si riche, il l'aurait faite bien laide et bien pauvre, en voulant la faire passer pour une table rase, et se serait mis en contradiction avec luimême !
En second lieu, dans son amour si tendre et si sincère pour saint Thomas, notre critique regrette qnc, selon le saint Docteur, notre intelligence nuit point d'idées sans images, et que tout ce ç^ui est en elle idée, ait été d'abord sensation.
Mais c'est là, en propres termes, la doctrine plate et grossière, imaginée par Démocrite, suivie par Épicure chez les anciens.
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exhumée par Locke et exploitée par Condillac dans ces derniers temps, dans l'intérêt dupur matérialisme; c'est la doctrine : «Que les idées ne sont que des sensations transformées. » Voilà la doctrine qu'on ose attribuer à saint Thomas, qui a constamment et énergiquement soutenu la doctrine contraire. Au lieu donc de nous associer à la touchante compassion de ce critique pour saint Thomas, nous ne pouvons sentir de compassion que pour celui qui a ravalé ce grand Docteur jusqu'à en faire le continuateur ou le précurseur de ces philosophàtres, comme il avait fait de saint Augustin le continuateur de Platon et \e précurseur de INIalebranche et de Descartes.
Il n'est pas plus juste en reprochant à saint Thomas défaire de la sensation la matière première des connaissances spirituelles. Selon saint Thomas, ce n'est pas la sensntion, mais le RÉSULTAT de la sensation ou l'image de l'objet matériel, qui sert de point de départ à l'opération de l'intellect. Et cette image même n'est que la cause matérielle sur laquelle l'esprit opère; mais elle n'est pas \a matière première de son opération, et moins encore de l'idée qu'il en extrait.
De ce que le sculpteur ne peut faire la statue sans le marbre, et de ce que le marbre est la cause matérielle de la statue, il ne s'ensuit pas que le marbre soit aussi la cause matérielle du talent de l'artiste et des formes plus ou moins belles , plus ou moins vivantes, plus ou moins spirituelles qu'il donne à son œuvre, et qu'il ne puise qu'en lui-même. Ces formes ne doivent rien au marbre et n'ont pour leur véritable cause efficiente que le talent du sculpteur. De même, de ce que notre intelligence, substantiellement unie à un corps, ne peut voir l'universel d'une manière directe et absolue comme les anges, mais a besoin d'opérer sur des fantômes que lui transmet le corps, il ne s'ensuit pas que ces fantômes soient la cause matérielle de l'opération de l'esprit, et moins encore des idées qu'il se forme et qu'il ne puise que dans la lumière divine qui l'éclairé. Ces idées ne doivent rien aux fantômes matériels et n'ont pour leur véritable cause efficiente que la sublime faculté de l'intellect agissant. Demander donc: Comment concilier la grandeur de cette intelligence avec la bassesse de ces origines ? c'est demander : Comment concilier la grandeur du talent de l'artiste avec la bassesse de la matière
de ses œuvres. Insinuer qu'on ne saurait admettre la théorie de la connaissance de saint Thomas, parce que, d'après cette théorie, la noblesse divine de V intelligence lui servirait bien peu, puisqu'elle n'arrive pas à la vraie connaissance des cires spirituels, c'est dire qu'on ne saurait admettre qu'un sculpteur forme des statues avec du marbre, parce que, d'après cette hypothèse, le talent de l'artiste lui servirait bien peu, puisqu'il n'arriverait pas à la vraie confection de formes artistiques: c'est s'aveugler volontairement en présence de la lumière jaillissant du fait. Car, que Tintelligence humaine se forme des conceptions t/nH'^rse//e5 des choses, à l'occasion de r\xn?i%e particulière que les sens lui en présentent, est un fait aussi simple, aussi naturel, aussi constant, aussi certain, que le fait qu'un artiste habile donne à un bloc de marbre des formes et des beautés humaines. C'est confondre la cause matérielle avec la cause efficiente ou fo}-melle d'une chose et qui est la cause véritable de la chose. C'est donner à croire (comme on s'en convaincra encore mieux tout à l'heure), qu'on n'entend rien à la nature de la sensation et de l'idée. C'est faire de la philosophie en vrai écolier, ou en auteur de romans. On avait droit de ne pas s'attendre à rencontrer de telles platitudes, de telles misères dans un livre sorti de la plume d'un auteur d'un talent philosophique incontestable !
En faisant allusion à la théorie du Docteur Angélique : Que, pendant celtevie, on ne comprend rien que par Vpspèce intelligible que notre intellect agissant abstrait et dépouille de toutes circonstances matérielles, pers/yec/ew f/î^''///y/6//''?/?a6s/r«c/a w a ;;h/^prm per intellectum agenletn ,x]o[ve cnûqxie ajoute : «Faut-il conclure « de ce passage qu'il n'y a pas dans notre connaissance naturelle « une seule idée purement spirituelle, pas même celle de la jus- « tice, pas même celle delà vérité? Refuserons-nous le caractère « de simplicité parfaite à l'idée de la perfection infinie, à l'idée « même de Dieu ? Certes , voilà des doutes bien sensibles et de « tristes questions qui sortent nécessairement de la doctrine pé- « ripatéticienne! D'un autre côté, saint Thomas met dans l'intel- « ligence une connaissance immatérielle, nécessaire et universelle « des objets matériels ; mais il est bien difficile de se rendre « compte de cette doctrine, qui s'éloigne, il faut en convenir, de a celle de saint Augustin. L'avons-nous comprise ? »