‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 47 sur 108 · INDIGNES ATTAQUES DU SEMI-BÀTIONALISME · texte numérisé non relu

INDIGNES ATTAQUES DU SEMI-BÀTIONALISME

phie de saint Thomas, et voilà comment il aurait vsé de cette liberté sans manquer de respect à un si grand esprit.

Ov, qu'on se souvienne des approbations qui, d'après ce qu'on a lu au premier chapitre de cette seconde partie de notre présent travail, ontété données à cette philosophie, depuis six siècles, sans interruption, par toutes les académies, par toutes les universités, par tous les vrais savants, par tous les docteurs catholiques, par tous les ordres religieux, par les papes , par les conciles, par l'Église; qu'on se souvienne que saint Thomas a, depuis six cents ans, été regardé comme le plus grand philosophe du monde par le monde chrétien, et l'on conviendra que rien n'est plus révoltant, plus scandaleuxj et en même temps plus ridicule, que le spectacle de tant de vraies nullités philosophiques, osant, dans un siècle où il n'y a plus de philosophie, critiquer avec tant de légèreté, de témérité et d'ignorance, la philosophie de saint Thomas, la seule philosophie digne vraiment de ce nom, et la seule qui, loin d'avoir jamais été surprise en défaut, a toujours été partout ce qu'il y a eu de plus éclairé au monde, suivie, admirée, vénérée, parce qu'elle est la seule philosophie vraiment chrétienne.

§ 32. Glorification des chefs de l'école cartésienne par le semi- rationalisme. On en démontre le mensonge, le scandale, et le ridicule.

Après saint Thomas, une réforme de la pJiilosophie par Descartes n'était pas plus nécessaire que ne l'a été une réforme de la religion par Luther. — Les subtilités et les disputes stériles en avaient été bannies depuis longtemps. — Etat florissant des écoles de philosophie depuis saint Thomas, prouvé par la foule des savants de premier ordre qui en sont sortis. — Grand savoir des Pères des derniers conciles généraux. — Grands hommes de l'écde française, y compris Doastiet. — Christianisé par saint Thomas, l'arisiotélisme n'a produit aucune erreur. — La paix qui réynait dans les écoles catholiques n'a élé troublée que par le cartésianisme. — C'est là la source de toutes les erreurs du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, et la cause de la mort de la philosophie,

Après l'Épigramme, l'Ode; après la Satire, le Dithyrambe et l'hymne de l'Apothéose; car, si le semi-rationalisme n'est pas fort en philosophie, il l'est en poésie, et tous les genres lui en sont laniiliers. Après avoir déploré, pleuré, connue on vient de le voir, les contradictions, les absurdités, l'insuftisauce, la mi-

sère de la théorie de la connaissance de saint Thomas, le semirationalisme s'extasie devant les systèmes de l'école cartésienne, et les exalte avec un fanatisme dont l'outrecuidance n'est surpassée que par le ridicule. Voici ses expressions :

« La réforme philosophique était nécessaire, parce qu'Aristote « et sa métaphysique exerçaient sur les écoles une autorité trop « absolue, exclusive , abusive. Sous cet empire, lorsque la haute « raison, le grand sens de saint Thomas, n'opposèrent plus de a digues au torrent des subtilités et des disputes stériles , la « scolastique dégénéra profondément, et rien n'est plus triste « que l'état des écoles au quatorzième et au quinzième siècle.

« Les forces et les richesses intellectuelles s'accroissent avec « les âges. Le dix-septième siècle opérera la réforme nécessaire « d'une scolastique abusive sortie d'Aristote; une philosophie « plus profonde, plus élevée, plus sobre et plus sage, remplacera « une métaphysique dégénérée. »

Puis le même organe du semi-rationalisme dit, pour la troiïrième fois , anathènie à la scolastique dégénérée et barbare (sic), « pour avoir maintenu , pendant tant de siècles la confiia sion dans les esprits; » dénonce au monde « le crime du Pape « Nicolas Y, d'avoir permis la lecture de tous les ouvrages « d'Aristote et d'en avoir ordonné une nouvelle traduction latine;» et , après avoir proclamé Descartes comme l'auteur de la réforme philosophique devenue urgente, il s'écrie : « Descartes « est le père de la philosophie moderne. Noire grand siècle « philosophique est sorti de lui. Tout le monde philosophique « reconnaît en lui le génie puissant qui donna le branle au mou- « vement de la pensée dans les temps modernes! »

En parcourant cette page , qui ne la croirait empruntée à Luther, à Voltaire, à M. Cousin, au Siècle et au Journal des Débats? Ce sont les mêmes gentillesses, exprimées dans les mêmes termes, qu'ils se sont permises à légard de saint Thomas, de la scolastique et de la grande et vraie philosophie catholique du moyeu âge : précisément parce qu'elle était éminemment catholique. Ainsi il n'y a pas un seul mot de vrai dans tout ceci.

Par ses sublimes travaux sur la philosophie, saint Thomas l'avait christianisée, je dirais même divinisée, au point qu'elle n'é-

tait plus que vérité, et le moyen le plus puissant et le plus propre à développer, à établir, à venger la vérité. Il n'avait conservé d'Aristote que quelques définitions exactes, quelques formules heureuses et quelques-unes de ces théories qui, pour avoir été adoptées par lui, sans les avoir bien comprises, et même altérées en les assaisonnant de l'esprit grec, n'en étaient pas moins des croyances universelles, des conceptions du sens commun de l'humanité. Quant au fond des doctrines, la philosophie de saint Thomas n'étant autre chose que le christianisme raisonnable et raisonné, c'est du christianisme, et non d'Aristote , qu'elle prenait son importance, sa valeur et sa dignité. C'est pourquoi on avait fini par l'adopter dans son ensemble, et on ne se permettait pas d'y rien changer.

Le Docteur angélique avait aussi fixé cet ordre admirable entre les sciences, dont il sera question dans notre troisième partie, et dans lequel la première place, la souveraineté, le sceptre du savoir, avaient été dévolus et assurés à la théologie; rApo/o^/m imperat omnibus disciplinis. La philosophie était donc soumise non à Aristote, que saint Thomas avait poliment détrôné, mais à Jésus-Christ, qu'il avait placé à la tête de l'enseignement. Tout philosophe chrétien commençait par accepter et respecter le christianisme, comme l'autorité suprême et la règle première de ses recherches : ce qui, en l'éclairant de la lumière d'en haut , et en l'empêchant de s'égarer, le mettait en possession de la vraie liberté de philosopher : comme la soumission au pouvoir légitime social, en affranchissant les peuples chrétiens de l'anarchie, les mettait en possession de la vraie liberté civile. C'était Jésus-Christ, et non Aristote, qui , au commencement du dixseptième siècle, continuait toujours à régner en souverain, dans l'ordre scientifique, aussi bien que dans l'ordre politique: Régnante Domino nostro Jesu-Christo.

Il est donc évidemment faux qu'une Reforme philosophique fût nécessaire dans ce siècle, et qu' Aristote et sa métaphysique exerçassent sur les écoles une autorité trop absolue, exclusive, abusive. Une réforme de la philosophie, à cette époque, n'était pas plus nécessaire qu'une réforme religieuse ne l'était au seizième siècle; et Descartes n'aurait pas apparu, que la vraie philosophie

n'y aurait rien perdu ; de même que, si Luther n'eût pas surgi, on n'aurait eu rien à regretter pour la vraie religion.

Ce qui distingue les écrits des philosophes chrétiens qui ont suivi saint Thomas et qui se sont inspirés de sa philosophie, c'est précisément l'importance des sujets qui s'y trouvent exposés. Voyez, par exemple, la Métaphysique de Suarez, qu'on est obligé d'admirer même après avoir lu la Somme. Voyez tous les cours de philosophie, publiés par les dominicains et les jésuites jusqu'au commencement du dix-huitième siècle: tout y est aussi clair que vrai, aussi sérieux que solide. C'est que l'influence' de l'enseignement philosophique de saint Thomas n'avait jamais cessé dans les écoles catholiques. Quant aux théories sur les règles du raisonnement, que la grossièreté et la platitude des modernes tournent en ridicule et dédaignent comme des snbiihiés inutiles, l'expérience de ce qui est arrivé, après qu'on les a méconnues, en atteste l'importance. Le caractère propre de nos plus fameux raisonneurs, c'est la déraison ; les rationalistes et leurs adeptes sont des êtres qui ne raisonnent pas. Lorsque Descartes parut , il y avait bien des siècles que les subtilités et les disputes stériles n'occupaient plus les esprits et ne se rencontraient plus dans les écoles d'où saint Thomas les avait chassées.

Il est donc évidemment faux qu'au dix-septième siècle, sous l'empire d/Arislote, la haute raison, le grand sens de saint Thomas, n'opposassent plus de digues au torrent des subtilités et des disputes stériles.

En parcourant l'histoire des sciences et des découvertes des siècles qui ont immédiatement précédé la prétendue réforme cartésienne, on est étonné d'y rencontrer tant de savoir avec tant de foi ; et tout esprit qui ne s'est pas laissé étourdir par les criailleries du protestantisme et de l'incrédulité contre ces siècles, est forcé de convenir que ce sont les siècles d'or de la science chrétienne. Il y eut cinq grands conciles pendant cette période : les conciles de Constance, de Bâle, de Florence, de Latran (v«) et de Trente. Quels hommes que les Pères, spécialement des trois derniers de ces conciles ! Au concile de Florence, les grands docteurs de la Grèce, le célèbre cardinal Bessarion et Georges Scholarius à leur tète, ne purent s'empêcher de reconnaître la supériorité du savoir des docteurs latins, et de lui

rendre d'éclatants hommages (Rohrbacheb, Hht., t. XXrS", liv. Lxxxii). Combien dut donc être grande et splendidela science de ces Pères de l'Occident pour avoir ébloui et subjugué à ce point les Pères de l'Orient, leurs redoutables rivaux? L'assemblée de Trente ne présenta- t-elle pas au monde étonné le magnifique spectacle de sept à huit cents théologiens, moralistes, canonistes, philosophes, jurisconsultes, hommes politiques, littérateurs, réunis en même temps dans un même lieu, tels que la terre n'en avait jamais vu ni de plus éminents, ni en plus grand nombre ? Nous ne dirons rien des écoles d'Italie, d'Espagne, du Portugal, de l'Allemagne, de la Belgique, d'où sont sortis un Pic de la Mirandole, un cardinal Cajetan, un Scot, un saint Antonin, un saint Laurent Justinien, un Lainez, un Salmeron, un Canisius, un cardinal de Lorraine, un Cornélius a Lapide, un Bellarmin, un Suarez, un Lessius, un Vasquez, un cardinal Tomasi, et mille autres aussi profonds philosophes et aussi puissants écrivains qu'ils étaient grands théologiens. Observons seulement que la plus célèbre des universités, l'ancienne Sorbonne, avait gardé jusqu'à Descartes l'immense réputation de savoir, en philosophie comme en théologie et en jurisprudence, que lui avaient léguée saint Thomas, saint Bonaventure, Jean Majeur et Gerson, et que, dans tous les cas, c'étaient des écoles très-florissantes, même au point de vue philosophique, que celles du quatorzième et du quinzième siècle, qui engendrèrent les écoles du seizième et du dix- septième siècles, d'où sont sortis Bossuet, Huet, Pascal, Arnaud, Fénelon et d'autres grands hommes que certainement la réforme de Descartes n'a pas formés, puisqu'ils ont plus ou moins protesté contre cette réforme.

Il est donc évidemment faux que la scoluslique eût, dejmis saint Thomas, profondément dégénéré, et que rien ne fût plus triste que l'état des écoles au quatorzième et au quinzième siècle.

Dans la longue période qui sépara le perfectionnement de la philosophie chrétienne, par saint Thomas, et sa destruction par Luther d'abord et plus tard par Descartes, l'Église n'eut qu'une seule fois à condamner des erreurs purement philosophiques. Ce fut par l'organe du souverain pontife Léon X, au commen-

cernent du seizième siècle , et ces erreurs étaient sorties de la philosophie de Platon, que le fanatisme païen de Marsilius Ficin venait de restaurer à Florence. Quant aux hérésies qui, dans cette même période, ont causé tant de schismes et de scandales, elles n'ont été que théologiqiies ; elles n'ont été formulées que contre la juridiction, l'autorité et l'infaillibilité de l'Église. Ainsi, la philosophie de saint Thomas, qu'on se plaît à appeler péripatéticienne, aristotélicienne, scolastique , et qui, grâce à son grand restaurateur, n'était qu'éminemment et exclusivement orthodoxe et catholique, non-seulement n'avait engendré aucune erreur, mais encore ce n'est que depuis qu'on l'a exilée des écoles que toute erreur s'y est glissée, y a grandi et y a produit les fruits funestes qui ont, depuis trois siècles, empoisonné l'Europe. C'est que, par son enseignement et par ses écrits, saint Thomas avait appris aux philosophes chrétiens ce qu'ils pouvaient s'approprier sans danger, et ce qu'ils devaient rejeter des doctrines d'Aristote, et qu'il leur avait octroyé les règles sûres et précises d'après lesquelles on doit faire usage de sa philosophie ; c'est qu'avec le secours d'une telle lumière et d'un tel guide, la lecture d'Aristote n'offrait plus le moindre inconvénient, et que le poison de quelques-unes de ses doctrinesse trouvait neutralisé. Ce serait donc une criante injustice que de reprocher, comme un crime, au pape Nicolas V d'avoir permis la lecture de tous les ouvrages d'Aristote, et d'en avoir ordonné une nouvelle traduction latine. Cette accusation est d'autant plus singulière, que Nicolas V, grand comme souverain pontife, l'a été aussi comme restaurateur des sciences et protecteur des lettres. Nouvelle preuve que le semi-rationalisme ne respecte rien.

L'undesplusprécieux résultats de l'action de saintThomas sur son siècle, ce fut d'avoir mis un terme au malentendu, aux disputes qui, en divisant les savants chrétiens, les excitaient les uns contre les autres, et de les avoir tous réunis dans l'acceptation d'un même symbole philosophique. Les deux grands partis des Nominaux et des Réalistes avaient fini par se donner la main. Aristote avait cessé d'être un dieu pour ses partisans et im démon pour ses adversaires : les uns et les autres avaient déposé aux pieds du Docteur angélique les exagérations, en sens contraire, de

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leur fanatisme et s'étaient embrassés. Une paix sincère et parfaite s'était établie parmi les philosophes, et cette paix régnait encore dans toutes les écoles catholiques jusqu'au moment où la philosophie de Platon, restaurée par la renaissance, et traduite par Luther et Calvin dans la religion, par Descartes et Leibnitz dans la philosophie, vint la troubler. Voilà ce qu'a fait la scolastique dégénérée et barbare, et voilà combien notre critique est dans le vrai en lui reprochant d'avoir maintenu pendant des siècles la confusion et la discorde dans les esprits. Ne dirait-on pas qu'au moment où il a tracé ces mots il ne se souvenait plus de l'horrible tableau qu'il avait fait des dissensions, des disputes, des guerres, des scandales dont le catholicisme a été le point de mire, et la religion et la philosophie même les victimes ?

Enfin, c'est un fait incontestable, reconnu et déploré par nos adversaires eux-mêmes {Tradition, § 33 et 3o), que l'histoire de la philosophie moderne, depuis Descartes, n'est que l'histoire des égarements , des erreurs , de la décadence, du discrédit, de la destruction de la philosophie. N'ayant pu réunir dans l'unité d'assentiment à ses nouvelles doctrines, pas même ses partisans, le cartésianisme fut également impuissant à réformer l'ancienne philosophie et à en établir une nouvelle. Considéré dans ce qu'il a de spécial et de propre, le cartésianisme n'est qu'erreur. Mais, ayant introduit dans l'ordre scientifique le principe de l'indépendance et de la liberté de la raison individuelle, ce terrible dissolvant de toute science et de toute foi — ctu' savoir c'est croire — après avoir aidé à la destruction de la vraie philosophie, il a aidé à la destruction même de la fausse, et à sa propre destruction. En effet , à l'exception près du principe de la souveraineté de la raison , le dix- huitième siècle garda fort peu, le dix-neuvième n'a rien gardé de la philosophie de Descartes; en sorte que de l'édifice philosophique du dix-septième siècle n'est resté qu'un monceau de ruines et le marteau par lequel il fut démoli, comme tout le reste. Dépouillée de ses vulgarités banales et de ses hypothèses fantastiques et ridicules, ce que la philosophie cartésienne a de positif et de tristement sérieux n'est que la doctrine, qui autorise la négation, qui en fait le privilège, le droit de tout le monde et pour tout ordre de vérités, et c'est dans cette doctrine qu'elle se résume tout entière. Le dix-

huitième siècle appliqua donc cette doctrine à la religion, et nia toute vérité révélée ; notre siècle l'appliqua à la science, et a fini par nier même toute vérité naturelle, et, partant, toute raison, toute science, toute philosophie.

A l'exception près des écoles, surveillées par l'autorité ecélésiastique, et où un resie de vérités naturelles demeure encore debout à l'ombre, et appuyé par les vérités révélées, il n'y a plus d'écoles philosophiques, en Europe, parce qu'il n'y a plus de philosophie.

! Il y a quarante ans, M. de Donald a constaté, pièces en mains (Recherches, etc., chap. i), que l'Université de France avait reconnu et avoué elle-même que , dès le commencement de ce siècle, dt\jà il n'y avait pas de philosophie une, certaine, arrêtée, qu'elle pût imposer à ses élèves : et que conséquemment elle se contentait que les candidats du baccalauréat répondissent ce qu'ils voulaient et comme ils voulaient, sur la philosophie.

Depuis lors, les choses ne se sont pas améliorées de beaucoup, il s'en faut. Aussi, au point de vue philosophique, autant qu'au point de vue littéraire, les examens pour les grades fout pitié ; les professeurs eux-mêmes en sont humiliés, désolés pour le présent, et effrayés pour l'avenir du savoir. Seulement, bien qu'ils le voient de leurs propres yeux, ils ne veulent pas convenir que le cartésianisme a tué la philosophie, comme le paganisme classique a tué la littérature ! C'est donc nier la vérité connue et pécher contre le Saint-Esprit, que d'oser dire : Le dix-septième siècle opéra la réforme nécessaire d'une scolastique abusive, sortie d'Aristote, et substitua une philosophie plus profonde, plus élevée, plus sobre, plus sage, [à une métaphysique dégénérée ! Car une telle philosophie n'a existé nulle part depuis Descartes.

Nous serons obligé de revenir encore sur ce sujet, dans notre troisième partie. Là, nous analyserons la théorie cartésienne et malebranchienne sur la connaissance et les idées, et l'on se convaincra que nous n'avons rien exagéré en appelant la réforme de Descartes, sur ce point, un malheur, un crime, une destruction.

Il n'y a de vrai que les lignes suivantes dans l'étrange morceau que nous venons d'analyser : « Descartes est le père de la

« philosophie moderne. Notre grand siècle philosophique est « sorti de lui. Tout le monde philosophique reconnaît en lui le « génie puissant qui donna le branle au mouvement de la « pensée dans les temps modernes. » Oui , tout cela n'est malheureusement que trop vrai ! Mais tout cela ne fait pas l'éloge de Descartes. Non-seulement le prétendu grand siècle de la philosophie française, mais encore le dix-huitième et le dix-neuvième siècle sont sortis de lui, et il est le père légitime et naturel de ce chaos informe et difforme d'extravagances^ de déhres,d'erreurs, de blasphèmes, de négations, inconnus aux siècles de la scolastique abusive et barbare, et de la métaphysique dégénérée , qui constituent la philosophie nioderne. Oui, tout le monde philosophique, c'est-à-dire partisans et adversaires , croyants et incrédules, reconnaissent, d'un commun accord, en Descartes, le génie puissant qui donna le branle au mouvement de la pemée dam les temps moderne s. Seulement, voyant accompli, avec une horrible exactitude , roracle prophétique du grand évéque de Meaux : Que de la philosophie cartésienne sortirait une grande guerre contre l'Église, tout homme de sens et de foi est forcé de regarder Descartes comme un génie malfaisant, funeste, qui, en donnant le branle au mouvement de la pensée, Ta donné aussi à l'apostasie de toutes les croyances et à l'indifférence en matière de religion.

Lorsque le Voltairianisme fut réalisé par les hauts faits de la révolution, on dit de Voltaire : « 11 n'a pas vu tout ce qu'il a fait, « mais c'est vraiment lui qui a fait ce que nous voyons. » On peut, sans scrupule, en dire autant de Descartes à l'égard de Voltaire : Descaries n'a pas vu tout ce que Voltaire a fait, mais c'est vraiment Descartes qui , sans le vouloir, sans s'en douter même, a fait tout le mal qu'on a vu se faire par Voltaire. Voltaire n'aurait pas été plus possible sans Descartes, que Descartes ne l'aurait été sans Luther. La philosophie cartésienne, cette philosophie profonde, élevée, sobre, sage du dix-septième siècle, n'a été que la préface de la philosophie voltairienne du dixhuitième, et de la philosophie Cousinienne, Renanienne du nôtre. La science philosophique de ces trois siècles, avons-nous dit ailleurs, ne forme qu'un syllogisme , dont le dix-septième siècle a posé la majeure, en proclamant le libre examen, ou la licence

de la raison; le dix-huitième siècle a fourni la mineure, par la négation du christianisme ou l'isolement de la raison ; et notre siècle a tiré la conséquence , qui est le rationalisme ou la négation et la mort de la raison. Tous les philosophes incrédules du dernier siècle et du nôtre, par l'enthousiasme unanime avec lequel ils ont salué Descartes comme leur maître, leur modèle, leur patriarche, leur père, leur messie, et 93 lui-même, par son décret : « Qu'une statue fût érigée à Descartes , et qu'il fut ho- « noré d'un culte religieux {)ar le peuple français, » n'ont fait que confirmer cette paternité et cette filiation funestes entre le cartésianisme, le voltairianisme et le cousinisme. Fallait-il donc, en présence de pareils faits, que nous vissions des ecclésiastiques traiter avec tant de dédain, de mépris, la philosophie chrétienne, l'alliée et la gardienne fidèle de toute vérité, et faire tant d'éloges de la philosophie païenne, la mère et l'ouvrière de toute erreur, et placer saint Thomas aux pieds de Descartes !

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