TERMINOLOGIE DKS IDÉES. LE BIEN
est dans la conformité de la chose avec l'idée qui en est la cause formelle, la raison du Bien est dans la conformité de la chose avec sa fin, qui est sa cause finale.
Tout ce qui est naturellement a tout ce qu'il lui faut pour atteindre la fin pour laquelle il est; il y a rapport, harmonie, conformité, entre tout ce qui est naturellement et sa fin ; donc tout être naturel est non-seulement Un, non-seulement Vrai , mais aussi Bon. Omne ens est Unum , omne ens est Yerum ^ omne ens est Bonum.
Comme l'essence de tous les êtres naturels n'est que l'idée divine actualisée , de même leur fin n'est que le vouloir divin accompli. Comme ils sont le reflet de l'intellect divin par rapport à leur essence, et que par là ils sont vrais, de même ils sont le reflet de la volonté divine par rapport à leur^w, et par là ils sont bons. C'est ce que l'Écriture a voulu nous apprendre, lorsqu'elle nous a dit : « Qu'après avoir achevé l'œuvre de la créa- « tion, Dieu s'est complu en elle, en voyant que toutes les choses « qui venaient de sortir de su main créatrice étaient souverai- M NEMENT BONNES ". VicHt Dsvs cKTicta qux fecerat, et erant valde « bona (Gen.).»
La philosophie païenne , qui ne pouvait s'élever si haut, avait dit : « Le Bien est ce que tous les êtres appè ent, Bonum, quod omnia entia appetunf; et, dès lors, elle avait dit aussi : « Connue « la raison du Vrai est dans la conformité de l'être avec l'intel- « lect , la raison du Bien est dans la conformité de l'être avec « l'appétit : Bonum dicitur convenientia eniis ad appetitum « {Arisl. ap. D. Thom.). » Mais, dans sa pensée constante de rapporter le créé à l'Incréé, l'homme et les choses à Dieu, la philosophie chrétienne s'est plu à constater que le principe, la cause de tout Bien comme de toute Unité et de tout Vrai est en Dieu. Ainsi, saint Thomas a dit : Dieu a voulu se peindre lui-même, dans ses œuvres , dans les créatures irrationnelles , par mode d'empreinte, in irrationalibus creaturis per modum vesf/{//i; dans les rationnelles, par mode de ressemblance, m raiionalibm vero per modum similiiudinis. Lnité Souveraine, il a fait tout être Un; vérité Souveraine, il a fait tout être Vrai; Bonté Souveraine, il a fait tout être Bon. Comme rien n'est donc vrai que par un rayomiement de la Vérité divine , rien n'est bon que
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par une expansion de la divine Bonté: Omnia vera, divina veritaie vera sunt ; omnia bona , divina bonitale bona sunl.
N" 50. Les éléments da Bien.
Dans son livre De la ISolurr du Bien, saint Augustin a enseigné que la raison du Bien de toutes les choses créées consiste dans le Mode, IEspèce et I'Obdbe; ce qui correspond à ce passage do TEcrilure, que nous avons cité au commencement de ce chapitre : « Dieu a tout disposé en Nombre, Foins et Me- « SUBE, omnia disposuit in Mensura , ISumero et Pondère. » Car le Mode fixe la Mesure et la mesure est la détermination du mode. Le Mode est donc Mesure et la mesure est Mode. Les ESPÈCES sont comme les nombhes : comme dans les nombres, l'unité, ajoutée ou soustraite, varie l'espèce du nombre, de même, dans les définitions, la différence opposée, ou éloignée du sujet, varie l'espèce. Toute Espèce est donc un Nombre et tout Nombre est une E^pèce. L'ordhe, enfin, exprime le rapport, la tendance d'une chose à une aulre chose qui lui convient. Comme par son poids une chose incline vers une autre chose, ainsi V Ordre est Poids, et le Poids est Ordre. C'est saiut Augustin lui-même qui a dit ailleurs : Mon amour est mon poids; quel que soit l'objet vers lequel je suis porté, c'est l'amour qui m'y mène: Amor meus pondus meum; eo jeror, quociimque feror. L'amour est donc pour les âmes ce que le poids est pour les corps, et l'amour est poids comme le poids est, en quelque sorte, entraînement, inclination, amour.
Or le Mode ou la Mesure des choses, les faisant ce qu'elles doivent être, selon leur nature, est une chose appétible ou un Bien. L'Espèce ou le Nombre les déterminant selon leur quantité et leurs qualités, est aussi une chose appétible , ou un bien. V Ordre ou le Poids des choses, les inclinant vers une autre chose conmievers leur fin, est toujours une chose appétible ou un bien. Donc, conclut saint Ihomas, Dieu ayant (ait toutes les choses, en Mesure, en Nombre el en Poids, ou, ce qui revient au même, leur ayant donné un Mode, une Espèce et un Ordre, Dieu a réuni en elles toutes les conditions essenlielles du bien, et les a faites toutes bonnes ;Cîmc/a quxfeceral, erani valde bona.
TERMINOLOGIIî DES IDEES. LE BIEN. 287
K" 51. Le Bien métaphysique et le Bien uioral.
Le bien , d'après saint Tiiomas, se divise d'abord , en Bien transcendant et en Bien moral. Le Bien transcendant ou métaphysique est tout ce qui est appété, en tant qu'il est appétilile. Le Bien inoral est ce qui n'est appété que conformément à une règle à laquelle se soumet la volonté de celui qui l'appète.
La Bouté métaphysique est donc l'entité même de la chose, en tant qu'elle peut précisément exciter une tendance ou déterminer l'appétit vers elle-même. La Bonté Morale est la conformité même de la chose avec les règles des mœurs, c'est-à-dire avec la loi éternelle et la droite raison qui en est l'expression, et qui indique jusqu'à quel point chaque chose doit être appelée.
N" 52. L'Ctif e , l'Honnête et le Délectable.
Le Bien se distingue ensuite en Utile, Honnête et Délectable. Saint Thomas explique ainsi cette distinction {De malu): Le Bien est la chose en tant qu'elle est appétible, et qu'elle est le ternie du mouvement de l'appétit. Or on peut considérer le terme de ce mouvement eu trois différentes manières : 1° par rapport à un terme immédiat, à un milieu qui précède le dernier terme du même mouvement; 2° par rapporta ce terme dernier, ou à la chose vers laquelle on tend ; et 3" par rapport à ce terme dernier, comme un terme d'arrêt et de repos dans la chose même.
Dans le mouvement de l'appétit, ce qui détermine ce mouvement vers un terme immédiat direct, ou vers un moyen darriver au dernier terme, se dit l'U/ile ; cm' l'Utile ne s'appète pas par soi, mais par rapport à un autre terme. C'est ainsi qu'on ne désire pas l'argent pour l'argent même, mais comme moyen de vivre ou de bien vivre; et qu'on ne cherche un bon instrument que pour mieux faire ce qu'on veut faire.
Le terme dernier de l'appétit, auquel on veut parvenir par V Utile, se dit V Honnétp, qui diffère de ['Utile, en ce qu'on l'appète pour soi. Le repos, la satisfaction qu'on éprouve en s'arrêtant à l'honnête est ce qu'on nomme le Délectable.
11 y a donc des fins immédiates et directes et des tins éloignées et dernières , auxquelles on s'arrête pour en jouir. C/est là toute l'économie de l'appétible ou du bien. En littérature, lu
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fin immédiate de la rhétorique, c'est l'éloquence, la fin dernière, c'est la persuasion. On n'étudie pas la rhétorique pour la rhélorique, ni l'éloquence pour l'éloquence, mais pour arriver à produire la persuasion; et lorsqu'on est parvenu à ce dernier terme , on s'y arrête avec bonheur. L'étude de l'éloquence est donc V Utile, l'art de persuader est V Honnête, l'exercice de cet art est le Délectable. Dans l'ordre scientifique, VUfile eil la fin immédiate des premières études, c'est la logique; V Honnête ou la fin dernière, c'est la connaissance de la vérité, par rapport à ses causes, ou la science; le Délectahle ou le bien du repos, c'est la profession de la science pour son propre avantage et pour celui des autres. En morale, enfin, l'apprentissage des devoirs, c'est l'utile ; leur connaissance et leur amour, c'est l'honnête ; la pratique de la vertu, c'est le Délectable.
K" 53. Différentes espèces du Bien.
VUlile, VHonnête et le Délectable varient selon les différentes natures des êtres, parce que tout être, selon la différence de sa nature, a une fin différente. Ainsi donc, le Bien utile, honnête et délectable , se subdivise encore en six espèces diverses , ce sont : le bien corporel et le bien spirituel; le bien naturel et le bien surnaturel ; le bien temporel et le bien éternel.
Le Bien corporel ou physique est tout ce qui conserve et perfectionne le corps : la santé, la force, une discrète aisance, les moyens par lesquels on peut améliorer sa condition et conserver la vie du corps, sont des biens corporels ou physiques. Ce qu'on appelle I'Utile embrasse particulièrement tous les biens de cette espèce.
Le Bien spirituel est tout ce qui élève et perfectionne Tâme. Et comme l'âme est esprit et cœur, le bien spirituel se subdivise en bien intellectuel qui est le savoir , qui perfectionne l'esprit, et en bien moral proprement dit, quiesl I'Honnèteté, qui perfectionne le cœur. Les sciences, les lettres, les arts, sont des biens intellectuels. Les vertus sont des biens mornux.
Le Bien naturel est celui qu'on peut atteindre par des moyens naturels, et comprend tous les biens de la nature. Le Bien surnaturel est celui qu'on ne peut obtenir que par des secours surnaturels et renferme tous les biens de l'ordre de la grâce.
TERMINOLOGIE DES IDÉES. LE PARFAIT. 28fl
Enfin le bien temporel est le bien de la vie présente , le bien éternel est celui de la vie future.
N" sa. Le Parfait.
Il n'y a pas d'intermédiaire entre l'Un et le Plusieurs, entre le Vrai et le Faux. L'être qui n'est pas Un, est Plusieurs; le jugement qui n'est pas vrai, est faux. L'Unité et la Vérité sont , pour ainsi dire, toutes d'un bloc. Il n'y a pas de plus ou de moins, il n'y a pas de degrés dans l'Un et dans le Vrai. Une chose est une, ou elle n'est pas; une affirmation est vraie, ou elle est fausse.
Mais il n'en est pas de même du Bien. Comme le Bien consiste dans l'équation de la chose avec sa fin (N°49/; comme la chose peut être plus ou moins éloignée , plus ou moins près de sa fin, et qu'on peut l'atteindre plus ou moins complètement, il y a des degrés dans le Bien.
Tout être créé , et, par cela même, nécessairement imparfait, tend essentiellement à se perfectionner. La perfection est donc la fin dernière, la fin suprême de tous les êtres; et puisque la raison du Bien est dans l'équation entre l'être et sa fin, la raison du Bien est aussi ilans l'équation entre l'être et la perfection qui lui est propre; et le Bien est, au fond, non-seulement ce que tout Être appète, mais aussi tout ce qui le complète et le perfectionne.
Sous ce rapport, le mot Bien, dit saint Thomas, se prend en trois sens: 1" Il signifie la perfection même de la chose, comme lorsqu'on dit : « La vertu est le Bien de l'homme. » 2» 11 signifie la chose même qui possède la perfection , comme lorsqu'on dit : « Bon » l'homme vertueux. 3° Il signifie le sujet même , ou la chose même qui est en puissance pour atteindre la perfection, mais qui ne l'a pas encore ; comme on dit : « Bon » riiomme, en tant qu'il est capable de devenir vertueux.
Toute chose qui est dans la voie d'arriver à sa fin , qui atteint d'une manière quelconque sa fin, est bonne; mais ce n'est que lorsqu'elle a parcouru tous les degrés du bien et qu'elle est en harmonie complète avec sa fin, qu'elle se dit parfaite. Le Par- FArr est donc le suprême degré du bien; le Pabfait est le bien complet, le bien atteint dans toute sa plénitude, selon que la
290 § 40. THILOSOPHIE CHEÉTIENNE.
chose est apte à l'atteindre. Ainsi tout ce qui est parfait est bon ; mais tout ce qui est bon n'est pas parfait.
N° 55. L'bomme n'est parfait qa'aa ciel.
Dans l'ordre matériel , une terre qui donne de bons et abondants produits est bonne; niaiS; comme nulle terre ne produit ce que la terre, à l'aide de la culture, est capable de produire, nulle terre n'est jmrf aile. Dans l'ordre moral, tout homme qui vit selon la loi morale, est bon;mâ\s comme, d'après l'Écriture, tout homme juste, quel que soit le degré de sa justice ou de sa bonté, a toujours quelque défaut, quelque faiblesse, quelque misère use reprocher, Septies m die cadit justus [P$aL), nul juste n'est parfait. Les Saints eux-mêmes sont des âmes sublimes, héroïques, des âmes qui, par des ascensions merveilleuses, se sont élevées aux plus hauts degrés du Bien ; mais ils sont loin, pendant cette vie, d'être parfaits. La perfection complète n'est pas une plante de cette terre, elle ne se rencontre qu'au ciel. C'est là, dit saint Paul, que, possédant Dieu qui est sa tin, devenant semblable à Dieu et à son Christ , par l'esprit, par le cœur et même par le corps, lorsque la résurrection le lui aura rendu, l'homme est complet, est parfait; c'est là qu'il atteint le suprême degré de perfection dont il est capable, et que l'œuvre de sa perfection, commencée ici-bas par la grâce, est achevée là-haut par la gloire : In virum perjectum , in mensuram xtalis plenitudinis Chrisli {Ephes, iv).
N« 56. L'imparfait, daus l'ordre uaturel, est l'effet et la preuve de la
Cbute.
En sortant des mains du Créateur, toutes les choses créées, et l'humanité surtout, étaient aptes à atteindre complètement, sans difficulté, sans efforts, leur propre tin. Elles étaient donc, non' seulement bonnes, mais parfaites (autant qu'un être créé peut l'être) , parce que tout ce qui sort des mains de Dieu est parfait î Dei enim perfeda su?it opéra {Deuter. xii). Mais depuis que la chute de l'homme, qui a projeté ses sombres reflets même sur la nature matérielle, a changé la face de la terre, non-seulement l'homme, mais encore tout ce qui avait été fait pour l'homme 1 1 soumis à son empire, a été détourné de la voie droite et n'atteint