TERMINOLOGIE DES IDÉES. LE MAL
foite. La mort est donc un mal pour l'homme, et le plus grand de tous les maux qui lui puissent arriver dans l'ordre physique.
Il en est de même de la perte de la grâce par le péché , qui est le mal spirituel temporel, et de la perte de la gloire éternelle par la damnation^ ce qui est le mal spirituel éternel.
D'après la théologie catholique, Dieu pouvait sans doute créer l'homme dans l'état qu'on appelle de pure nature , à savoir, dans l'état où, étranger à toute fin, à tout don surnaturel, l'homme n'aurait eu que les perfections essentielles et les facultés purement naturelles ., demandées par les conditions et les lois de sa nature, et proportionnées au concours et à la providence de Dieu. Mais Dieu en a fait autrement, et, dans sa miséricorde, il lui a plu de créer l'homme dans l'état qu'on nomme de la Nature intègre; qui implique le don, tout à fait indu à la nature pure, de sujétion entière de l'appétit senshif à la raison, et de le créer même dans l'état qui se dit de la Nature innocente et de la Justice originelle, ou dans l'état qui renferme la collation de la grâce sanctifiante et la destination à la Béatitude surnaturelle, etc. Mais puisque Dieu a bien voulu créer l'homme dans ces sublimes conditions, ces conditions, pour être tout à fait gratuites et indues, n'en sont pas moins les condhions de sa nature. Par conséquent la perte de Dieu , dans le temps par le péché, et dans l'éternité par la damnation , sont pour l'honmie de vrais maux , des maux innnenses, les plus grands maux qui lui puissent arriver, }iuisqu'iis le privent du plus grand de tous les biens , du souverain Bien , du Bien entier, Dieu , pour qui l'homme a été fait, et qui est sa fin dernière, nécessaire, unique.
D'après saint Paul, la fin de l'homme est de se sanctifier en servant Dieu comme son maître pondant cette vie, et de le posséder comme son rémunérateur dans la vie éternelle : Servi facti Deo, habetis fruitum in sanctificationem, finem vero vilam œternam [Rom. vi). En expliquant ce passage de l'Apôtre, saint Augustin a dit : «L'homme n'a été créé qu'afin de comprendre « Dieu, son maître, et en le comprenant l'aimer; et, afin qu'en « le comprenant et en l'aimant dans ce monde , il arrive à le « posséder et à jouir de lui dans l'autre : Creatus est homo, utDo- « mimim Deum suum. intelligeret; intelligendo amaret; amando « possidtret ; possidendo fruerctur. » Or le Bien n'étant, comme
296 § 41. PHILOSOPHIE CHBÉTIENNE.
on l'a vu, que l'équation entre l'être et sa fin , la déchéance ou la privation de sa fin est mal pour l'être. Ainsi donc, l'ignorance de Dieu, le défaut de l'amour ou de la grâce de Dieu dans le temps, et la séparation de Dieu dans l'éternité, sont, je le répète , de grands maux pour l'homme, j)arce que sa fin immédiate est de connaître et aimer Dieu sur celte terre, et sa fin dernière est de le posséder dans le ciel; et comme le vrai Bien, le Bien par excellence, Dieu, est le Bien absolu, le Bien souverain, le Bien infini, la perte de Dieu est le vrai mal, le mal par excellence, le mal infini, le mal souverain, le mal absolu.
Puisque le mal, dit saint Thomas, est la privation du bien, et que la privation du bien n'est possible que dans l'être en puissance à perdre ou à recevoir, le mal ne peut se trouver que dans l'être en puissance; car on ne dit être privé d'une chose que lorsque cette chose convient à l'être. On ne regrette pas que l'homme soit privé d'ailes ni que l'oiseau soit privé de mains, parce que ni les ailes ne conviennent à l'homme ni les mains à l'oiseau. On ne dit èlre privé cVnne chose que lorsqu'on a une raison quelconque d'avoir cette chose et qu'on ne l'a pas, c'est-àdire d'une chose à l'égard de laquelle on est en puissance de l'avoir.
Le bien ne peut donc faire défaut qu'à l'être qui est en puissance d'en être privé. Un pareil être est l'être créé, parce que l'être créé est l'être qui n'a pas tout l'être, mais qui est en puissance de différentes manières d'être ou du bien, et par conséquent en puissance aussi de diminution ou de privation du bien, et par là est seul sujet au Mal. Quant à I'Ëtre par excellence, à l'être complet et parfait sous tous les rapports, parce qu'il est, de tous les côtés et sous tous les rapports, infini; quant à cet Être, qui n'est jamais en puissance à quoi que ce soit, mais toujours en acte, et Acte Pur lui-même, et en possession de l'infini, comme il ne peut rien avoir de plus, parce qu'on ne peut rien ajouter à l'Infini, il n'a, et ne peut non plus avoir rien de moins. Comme il ne peut plus rien acquérir, il ne peut rien perdre, il ne peut être privé d'aucun bien, il est essentiellement étranger au mal ; le mal est incompatible avec lui et n'ose jamais s'approcher de lui; Nonaccedetad Te malurn [Psal.).