TERMINOLOGIE DBS IDÉES. LE MAL
N" 61. Le Mal de pelue et le Mal de conlpe.
L'acte, poursuit saint Tiiomas, est double : Vacte premier, qui est la forme et l'intégrité de la chose, et Vacte second , qui est l'opération. II y a donc un mal arrivant par la soustraction de la forme ou d'une partie requise à l'intégrité de la chose, et le mal résultant d'un désordre dans l'opération.
Dans les agents libres, le mal qui leur arrive par soustraction de la forme naturelle ou l'altération de la chose, s'appelle mal de ppine, parce que les agents libres ne sont privés de leur forme ou de leur intégrité que contre leur gré, et que tout ce qui arrive à l'agent libre contre son gré, revêt la raison de peine.
Le mal qui consiste dans le défaut de l'opération droite, a la raison de coulpe et se dit mal de conlpe, car il est imputé à coulpe à l'être libre, de faire défaut à l'opération parfaite, dépendante de sa volonté.
Le mal de -peine consiste dans la privation de quelque chose qui constitue l'être ou le perfectionne. Le mal de conlpe consiste dans l'élection de la volonté, choisissant ce qui est contraire à la fin. La coulpe a donc plus vraiment la raison de mal, que la peine.
En effet, comme le bien consiste dans l'équation, et le mal dans l'inéquation de la chose avec sa tin, riionmie qui use de sa liberté pour faire deschosesquil'éloignentde sa tin et qui sont contraires à sa fin, fait le mai et se dit mauvais; comme l'homme qui coordonne les choses dont il dispose, de manière à atteindre sa fin, fait le bien et se dit bon.
Le mal de coulpe est purement mal, parce qu'il est mal dans son [irincipe et dans ses conséquences: dans son principe, qui est le désordre de la volonté, altérant l'ordre des fins ; dans ses conséquences, parce qu'il dégrade, détériore l'être libre qui le commet, le prive du bien auquel il est destiné par sa nature, le met en opposition avec lui-même et le perd.
Le mal de peine n'est tel que pour l'être qui en est le sujet; quant à l'être qui en est la cause, il n'est que bien. La peine de la prison, par exemple, est un mal pour la personne qui la subit ; mais c'est un bien, par rapport au magistrat qui l'inflige ; car c'est la justice ou l'usage de la force pour effrayer et amoindrir le mal, et assurer le bien, dans l'ordre social. Or, tout cela est
298 §. 41. PHILOSOPHIE CHBÉTIENNE.
l)ien. Le mal de peine, considéré donc dans son rapportavec l'ordre de l'Univers, est bien; car, au point de vue moral, l'ordre de l'Univers est fondé sur la justice, et la justice exige la punition des méchants.
N" 62. Le vrai Mal et le vrai Bien.
Il en est de môme des peines que la Providence nous envoie. Ce sont des maux pour ceux qu'elles atteignent, en tant qu'elles les privent de certains biens; mais ce sont des biens, en tant qu'elles servent c^ la correction ou à la punition des méchants et à l'exercice de la patience des bons. Ainsi, dit saint Augustin, c'est à tort que nous nous plaignons de la maladie, de la pauvreté, de la persécution qui nous éprouvent. Ces maux sont de vrais biens, en tant qu'en nous détachant du monde et de nousmêmes, ils nous obligent d'aller à Dieu : Mala nostra ad Deum nos ire compellunt.
Ce sont ces maux mystérieux dont il est dit dans l'Écriture qu'il n'en est pas un seul dont Dieu ne soit l'auteur, I\o7i est malvm in civitale qiiod nonfaciat Dominus; ces maux, qui du mal n'ont que le nom, et qui, quant à la chose, disposés ou permis par la bonté, dans un dessein de bonté (car la justice est de la bonté et sert à la bonté, elle aussi), ne sont que de vrais biens.
Il faiit penser de la même manière en ce qui concerne les méchants que Dieu laisse vivre parmi les bons, au scandale des petits esprits. N'allez pas croire, ajoutait saint Augustin, que c'est par hasard qu'il y a des méchants dans ce monde, et que Dieu ne tire de leur existence aucun bien ; car les méchants ne vivent que par l'une de ces deux raisons : ou pour qu'ils aient le temps de se corriger, ou pour qu'ils servent à éprouver et augmenter la vertu des bons 1).
Si le bien est dans l'équation et le mal dans l'inéquation de la chose avec sa fin, il est évident que tout ce qui éloigne la chose dosa fin, est mal; qu'au contraire, tout ce qui l'en rapproche, est
(1) « ISe putetis gratis esse malos in liocinundo, et niliil i)om de illis agere « Deum. Omnis malus, ftiit ideo vivit ut corrigatur, aiit idco vivil ut pcr iilum « Bonus exerceatur {tn Psal. ô4). »