‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 61 sur 108 · TEBMINOLOGIE DES IDÉES. LES PASSIONS · texte numérisé non relu

TEBMINOLOGIE DES IDÉES. LES PASSIONS

bien, et que, par conséquent, même certains biens, s'ils empêchent la chose d'arriver à sa fin, sont des maux véritables; comme, au contraire, certains maux, s'ils aident la chose à conquérir sa fin, sont de véritables biens.

C'est un bien pour l'homme physique d'avoir la totalité et l'intégrité de ses membres ; mais si l'un de ces membres tombe en gangrène et menace la conservation de la vie, qui est la fin de l'homme physique, c'est pour lui un vrai bien d'en être privé. Au contraire, éprouver la faim, la soif, la fatigue, est un mal, parce que c'est être privé des aliments, de la boisson , du repos, que toute organisation physique réclame comme sa fin. Mais si cette privation est exigée par l'état maladif du corps, afin d'être rendu à la santé qui est sa fin, c'est un bien, qu'on doit poursuivre, même au prix de la souffrance et de la douleur.

Il faut raisonner de la même manière par rapport au bien et au mal de l'ordre moral. C'est un bien pour l'homme d'augmenter son bien-être et d'ennoblir sa condition, parce que le bienêtre et l'ennoblissement sont des perfections, et conséquemment sont des fins immédiates pour l'homme social. Mais s'il se sert de la santé, de la richesse, de l'élévation, pour se livrer aux créatures et méconnaître le Créateur, pour s'enfoncer dans la boue de la terre et oublier le ciel, ces biens deviennent pour lui de vrais maux, et c'est un trait de miséricorde, de la part de Dieu, de l'en dépouiller. Et, au contraire, la maladie, la pauvreté, l'humiliation, qu'on regarde comme de vrais maux, si elles peuvent le rappeler à lui-même, à ses devoirs, et le remettre dans la bonne voie pour arriver à sa fin suprême, à sa fin dernière, qui est son union avec Dieu, ce sont de véritables biens.

M' 6S> Les Passions.

On vient de voir que tout être peut avoir trois espèces de rapports avec sa fin : ou il en saisit les moyens, ou il en poursuit la réalité, ou il s'y arrête et s'y repose; et que de ces trois manières différentes d'être, en rapport avec la fin, il résulte trois espèces de biens, VUiile, ï Honnête et le Délectable. Or, de par la raison droite ou de par la loi éternelle, l'être libre doit subordonner les fins immédiates, les moyens, ou VVlile à V Honnête, et s'y arrêter comme au Délectable , qui est le terme dernier de la volonté ou

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de l'appétit; c'est l'ordre rationnel, c'est même l'ordre naturel. Les fins immédiates, qui constituent Vuiilo, pour être des moyens, n'en sont pas moins de vraies fins, et par conséquent ce n'est pas un mal de les appéter, car tout ce qui a raison de fin est un bien, et par conséquent est appétible. Le désordre, qui constitue le mal de coulpe , ne consiste donc pas dans le simple amour des moyens ou des fins immédiates, mais dans l'amour de ces moyens, comme s'ils étaient la fin; en d'autres termes, dans l'acte de la volonté qui soumet V Honnête à V Utile, et qui fait de la fin un moyen et du moyen une fin.

En nous donnant les créatures. Dieu nous a certainement conféré le droit d'en user; mais, nous ayant créés pour lui, et ayant établi notre union avec lui, comme notre suprême et dernière fin, il ne nous a conféré le droit d'user des créatures que comme des moyens et non comme des fins. Le désordre, donc, qui constitue la coulpe, n'est pas d'aimer simplement les créatures, mais c'est de les aimer comme fins, tandis qu'elles ne sont que des moyens ; c'est de les aimer comme notre dernière fin, tandis qu'elles ne sont que nos fins immédiates; c'est de les chercher avant notre dernière fin , de leur sacrifier notre dernière fin, de nous reposer en elles comme dans notre dernière fin, de prendre V Utile et de nous y arrêter comme s'il était V Honnête, et d'immoler au Délectable du corps, du temps et de l'homme, le délectable de l'esprit, de l'éternité, de Dieu.

Ainsi, le crime de l'avare, par exemple, n'est pas d'aimer l'argent ; car chercher l'argent par des voies légitimes et honnêtes, et l'économiser et l'aimer connue un moyen d'obtenir ce qui nous est nécessaire pour satisfaire aux besoins de notre existence, de notre état, de notre condition , n'est pas une faute, mais une vertu qui se dit Économie. Le crime de l'avare, c'est d'aimer l'argent pour l'argent môme, de l'aimer comme fin et de lui sacrifier tout , tandis que l'argent n'est qu'un moyen qu'on doit sacrifier à tout le reste. 11 en est de même des autres vices capitaux ; et, en général, le désordre de toute passion n est pas dans l'amour de la créature, mais dans la préférence qu'on lui donne par rapport au Créateur lui-même ; de l'aimer connue fin, tandis qu'elle n'est que moyen, et d'en faire sa fin, de lui donner dans le cœur la première place qui n'est due qu'à Dieu, et de

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s'en faire un Dieu ; car, pour l'homme, dit saint Augustin, tout ce qui obtient la préférence dans son amour, est son Dieu; Quidquid in dilectionis lance prœponderat, Deus est.

IV" 6!i. L'Homme, Jésus-Christ, Dieu et leurs rapports.

Saint Paul a dit : « Toutes les choses sont à vous; vous êtes à « Jésus-Christ; Jésus-Christ est à Dieu. Oninia rentra sunt; vos « aiitem Christi; Christus aiitem Dei[Cor.\\). » Cessimrtlesmais profondes paroles renferment la philosophie de tous les êtres et de leurs rapports, l'ordre et l'harmonie de tout ce qui est. Nulle créature n'est à elle, et toutes les créatures sont à nous, Omnia veslra svnf; nous pouvons donc en disposer en maîtres. Mais nous ne sommes pas à nous non plus , nous ne nous appartenons pas, nous appartenons à Jésus-Christ, mus sommes sa conquête et sa propriété. Vos autem Christi ; nous ne pouvons, nous ne devons donc disposer des créatures et de nous-mêmes que conformément aux lois du Rédempteur divin, à ses volontés. Enfin, Jésus-Christ lui-même n'est pas à lui, mais à son Père, au Dieu avec lequel il est tout un et avec lequel il a communes la nature et la divinité: Christus autem Dei. Il ne nous attire donc à lui, il ne nous identifie donc à lui, que pour nous transmettre à Celui dont il a dit : « Je m'en vais à mon Père qui est aussi votre Père, c( à mon Dieu qui est aussi votre Dieu : Ascendo ad Patrem meum « et Patrem vestrvm, Deum menm et Deum vestriun {.Jonn.'sx). » Ainsi, nous avons l'usage de la nature, mais nous ne devons nous en servir que comme un moyen d'obtenir la grâce de Jésus-Christ; et Jésus-Christ ne nous s<mctifie, ne nous déifie par sa grâce, que pour nous élever à la vision et à la possession de la gloire de Dieu. Ainsi, l'Homme, Jésus-Christ, Dieu; la nature, la grâce, la gloire ; la terre, l'Église, le ciel; l'ordre naturel, l'ordre surnaturel, l'ordre éternel: voilà les termes qui expriment la fin de tous les êtres, et qui résument et harmonisent dans un tout les mystères de la création, de la sanctification, de la glorification.

N" 65. Importance de la Terminologie de la pbilosopbie cbrC-lienne.

Voilà ce que la philosophie chrétienne admet et enseigne touchant l'être, sa nature, ses propriétés particulières, et les propriétés communes à tous les êtres. Voilà les différentes catégories et

al02 § il- PHILOSOPHIE CHBÉTIENNE.

les différentes nuances d'après lesquelles elle distingue et considère les êtres, leurs rapports avec l'être des êtres, l'ÈTRE INFINI, et leurs rapports entre eux, qui en forment ce Tout merveilleux qu'on appelle I'Univbrs. Voilà la signification et la portée qu'elle attribue aux termes que toujours et partout le langage humain a adoptés pour exprimer les Universaux, qui sont en quelque sorte la monnaie des intelligences ou le moyen des communications et des transactions intellectuelles des esprits. On ne sait qu'admirer le plus dans ces doctrines, si profondes et eu même temps si logiques, si précises, si claires, du choix des mots, de la justesse des définitions, de la sohdité des principes, ou des applications heureuses que la sagesse des philosophes chrétiens en a faites, pour éloigner tous les nuages du vague, du doute, de l'amphibologie et du sophisme par lesquels l'erreur s'efforce d'obscurcir, de voiler le soleil de la vérité. C'était, dans les écoles chrétiennes, l'enseignement élémentaire de la philosophie avant l'époque, à jamais malheureuse et funeste, de la renaissance du paganisme philosophique, littéraire, artistique, social, qui, sous le prétexte d'affranchir la raison, a dépouillé la raison du patrimoine des traditions humaines et divines , l'a enivrée d'elle-même, l'a poussée à en finir par la suicide. Et c'est cet enseignement si sain, si substantiel, si solide, que des esprits légers et ignorant même les notions les plus simples, même le langage du vrai savoir, ont tâché, depuis trois siècles, et tâchent même de nos jours de dénigrer et de tuer par le ridicule.... Mais hâtonsnous d'en faire l'application à la question des idées.

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