‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 64 sur 108 · POSITION DU PROBLÈME · texte numérisé non relu

POSITION DU PROBLÈME

de pareilles pensées se trouvent aussi complètes^ aussi claires, aussi vraies, dans l'esprit des hommes les plus ignorants, que dans l'esprit des hommes les plus éclairés. L'enfant même qui a vu une seule fois un cheval, un chien, un chat, sait, à ne pas s'y tromper, et autant que le philosophe, ce qu'est LE cheval, LE chien, LE chat. La preuve en est que, en voyant, dans la suite, d'autres individus de ces mêmes espèces d'animaux , il se dit à lui-même et aux autres : « Ce sont des chevaux, des chiens, des chats.»

C'est que la première fois qu'il vit un cheval, un chien, un chat, en vertu de la sublime faculté, que tout homme apporte dès sa naissance, d'universaliser, par son intellect agissant, le particulier, et de s'en former une conception générale, il a déjà l'idée de l'espèce tout entière dont il n'a vu qu'un seul individu.

Seulement ne lui demandez pas : «Ce que c'est qu'un cheval, «un chien, un chat;» car c'est l'obhger à vous en donner la définition exacte, ce qui est du ressort du philosophe. Mais de ce qu'il ne sait pas définir le cheval, il ne s'ensuit pas qu'il ne sait pas ce qu'il est; et de ce qu'il ne connaît pas assez sa langue et la force et la signification des termes pour pouvoir formuler et préciser l'idée du cheval, il ne s'ensuit pas non plus qu'il ne l'a pas.

La définition de la chose, est la formule claire, nette et précise de la quiddité de la chose; car c'est la réponse à la question : «Qu'est-ce qu'une telle chose; Responsio ad id quod quid est. » Et il n'est pas facile de donner cette formule de la chose, ou de la définir, lorsqu'on n'a pas bien approfondi cette partie de la logique oii l'on apprend les règles et les lois de la définition. Mais puisqu'une pareille étude n'est point nécessaire pour se former l'idée juste et claire de l'objet matériel, car l'œil de l'esprit (l'intellect-agissant) universalise le particuher aussi naturellement, aussi promptement et aussi exactement que l'œil du corps spiritualise le matériel ; et tout homme, quel que soit le degré de son ignorance, peut bien avoir, et a, en effet, l'idée claire et vraie même des choses qu'il ne sait pas définir, comment se fait-il que l'intellect humain partage la connaissance de ces infinités, de ces universaux, qui n'existent nulle part, en dehors de l'intellect divin ?

808 § 42. PHILOSOPHIE GHnÉTIJ-NNE. IDÉOLOGIE.

C'est là toute la grande question sur l'origine des idées et sur l'économie de la connaissance humaine.

C'est, répondent Descartes et Leibnitz, qu'en créant l'âme humaine, Dieu a lui-même déposé en elle ces conceptions, a détaché de son propre intellect et fait descendre sur cll6 ces idées ; en sorte que l'âme ne les acquiert pas avec le temps, ne les emprunte pas au dehors, mais les porte gravées en ellemême dès l'instant même de sa création; les idées sont innées ; le temps et la réflexion ne nous les donnent pas; ils ne font que nous aider à les déterrer, à les découvrir, dans les profondeurs mystérieuses de notre nature où Dieu les aurait cachées.

«Absurdité, enfantillage que tout cela, » reprend Malebranche. « Notre intelligence n'a pas les idées en elle-même, d'aucune façon. Elle croit bien les posséder réellement, mais ce n'est qu'une illusion. Elle ne les voit qu'en Dieu, comme dans un miroir, et voilà tout. C'est dans l'intellect divin que les idées se trouvent; elles ne bougent pas de là, pour passer en nous, cl c'est là que, averti par les objets extérieurs, notre esprit va les chercher, les rencontre et les partage. »

Voilà les deux hypothèses, sur l'origine des idées, que leurs auteurs prétendent avoir empruntées à Platon et à saint Augustin, qui ne s'en doutent pas; et voilà les seules hypothèses dignes d'être discutées; car l'hypothèse grossière que toutes les idées nous arrivent par les sens, et que Locke a apprise à l'école de Démocrite et d'Épicure, ne mérite pas qu'on s'en occupe sérieusement, pas même pour la réfuter.

En suivant saint Denis, saint Augustin et les anciens Docteurs de l'Eglise, saint Thomas avait d'avance fait justice de ces doctrines de la raison païenne; il les a toutes stigmatisées comme contraires à la foi ; et, ne s'inspirant, comme nous l'avons prouvé plus haut (§ 20}, que des doctrines de la raison chrétieimc, il a formulé sa sublime et magnifique théorie sur les idées, trésor inestimable, et l'une des conquêtes et des gloires de la philosophie chrétienne.

La philosophie moderne, depuis Descartes, a repoussé, calomnié, tourné en ridicule cette théorie, la seule dans laquelle on rencontre la solution, tant recherchée , du grand j)roblème. Mais l'aigle de Meaux^^n'a point partagé cette injustice de ses

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