‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 70 sur 108 · C0M3IENT NOTRE INTELLECT ENTEND · texte numérisé non relu

C0M3IENT NOTRE INTELLECT ENTEND

« Il y en a d'autres dont les natures sont, il est vrai, subsistantes par soi et en dehors de toute matière , et qui cependant ne sont pas eux-mêmes leur propre être (ce qui est le propre de Dieu), mais jouissent d'un être qui leur a été donné; et ce sont les substances incorporelles que nous appelons les Anges (1). »

Entre ces deux dernières espèces d'êtres est l'homme, qui partage la nature de Fange , parce que notre âme est , elle aussi, une intelligence, subsistante par soi, et la nature des êtres corporels, parce que notre âme, étant la forme d'une matière, du corps, EST dans une portion de matière individuelle. (( Puisque donc notre âme elle-même est la forme d'une certaine portion de matière, il nous est connaturel de connaître (aussi par elle ) les choses qui n'ont d'être que dans une matière individuelle. Seulement, partageant la double nature d'intelligence, subsistante par soi et de forme d'une matière, elle a aussi une double vertu cognoscitive (2).

« La première de ces facultés cognoscitives est celle qui « s'exerce par ([uelque organe corporel, et il est connaturel à « cette faculté de connaître les choses selon qu'elles se trouvent « individualisées dans une portion de matière. C'est pourquoi le « sens ne connaît que les choses singulières (3). »

« L'autre faculté cognoscitive que nous possédons est l'intellect, dont l'opération ne s'accomplit par aucun organe corporel. Par conséquent, il nous est naturel aussi de connaître par l'intellect les natures qui n'ont d'être que dans la matière individuelle, et de ks connaître, non comme elles se trouvent dans cette matière individuelle, mais comme elles sont par l'abstraction qu'en fait l'intellect, de la matière. Nous pouvons donc, par lintellect.

(1)« Quaxlana vero sunt quorum naturae sunt per se subsistcnte.^, uoii iu « niateria aliqua, quae tamen non sunt suum esse, sed sunt esse tial)en(es; et « Imjusmodi sunt substanti.T incor(iore<T, quas Angeles dicimus (I p., qu. 12. art. 4.). »

(2) « Ea igilur quai non liabent esse nisi in inateria iudividuali coi^nosccre, « est nobis connaturale, co (luod anima noslra, per quam cognoscimus, est « foriiia alicujusmalcritc, quai tamen hal)et duas virlutes cogno-citivas (Ibid.). »

(3) « Prima, qua.' Cbt aitus alicujus corporalis organi, et liuic connaturale est « cognoscere res secundum quod sunt in inateria individuali, uiide sensus non ■i cognoscit nisi iingularia {Ibid.). »

322 § 44. l'UlLOSOl'Uliî CUaÉTlENKE. IDÉES.

connaître ces choses, dans leur universalité, ce qu'on ne peut obtenir par le sens (1). »

On voit par là combien notre faculté cognoscitive diffère de celle de la nature angélique. Car l'ange, étant une intelligence incorporelle, pouvant accomplir par elle seule toute ses fonctions, n'a besoin de rien de corporel pour connaître complètement même les êtres corporels; il n'a pas besoin d'en recevoir en lui les images particulières, avant de s'en former la conception générale ou l'idée. Il a directement et immédiatement cette idée et, en elle et par elle, il connaît toutes les individualités matérielles. Tandis que notre âme, étant pendant cette vie unie au corps, ne peut se former les conceptions générales des choses matérielles qu'après que les organes corporels lui en ont transmis 1 "image particulière. C'est la condition naturelle et inévitable d'une intelligence, unie substantiellement à un corps, de ne pouvoir connaître les objets extérieurs qu'à travers le corps (2).

En revenant sur le même sujet, saint Thomas s'est encore exprimé en ces termes : « Tant que les images des choses, trans- « mises par les sens, demeurent images, il est impossible qu'elles « s'introduisent dans la faculté de l'âme, apte à recevoir les « idées, et qui s'appelle ï Intellect possible. Elles ne peuvent être « admises par cette faculté qu'autant qu'elles aient, en quelque « sorte, revêtu une ressemblance avec l'intellect et soient deve- « nues actuellement des conceptions intellectuelles et dès lors « intelligibles. Cela se fait par la faculté, dite Intellect-agissant. a On ne peut donc dire que la connaissance sensible soit la cause

(1) « Alia veto virtiis cognoscitiva ejus est intellectus, qui non est actus alicnju^ orf!;aai corpo alis, uiidc per intelleclinn tonnaturale est noljis cognoscerc naturas «iiia^ quidein non liabentesse nisii!nnatciiain(li\iduali,non tamcn secunduni quodsunt in materia iii(lividiiali,sed secundum qiiod al)straliunlur ab oa pcr considcrationeni intellectus;. IJndc, secunduni inlcilcclinn, possunnir. (;ogno.scere liujus modi rcs in univcr, ali, quod eit supra^ iacullatcni sensiis (ï, p., qu. 12, art. h). »

(2) " Intellrctui aulcm angcliio connalinale est cognoscerc n turas non in mat via exi^tenlcs, *iuod est supra natuiaUin facuKatcni intellectus anima' liuniame, secundum statuni |)rirsenlis ^it*, quo coipori unitur {Ibïd.). >■

COMMENT NOiaE INTELLECT ENTEND. 323

« totale el parfaite de la connaissance intellectuelle. On doit « dire plutôt que la connaissance sensible n'est en quelque sorte « que la matière de la cause (1). » C'est-à-dire la matière sur laquelle opère l'intellect, qui est, lui seul, la cause véritable de la transformation de l'image particulière en conception générale de la chose et qui est l'artisan de l'idée.

Pour celui qui voit un individu d'une espèce quelconque d^êtres, un cheval, par exemple, la connaissance de la quiddité, la conception générale ou l'idée DU cheval est à l'état de puissance ; mais elle n'est pas en acte. « Car l'intelligible en acte (touchant la nature des choses sensibles qui ne subsistent pas en dehors de la matière) ou bien la conception générale de leur quiddité, l'idée n'est pas quelque chose d'existant dans la nature des choses. De là l'impossibilité de rien comprendre, ou de percevoir la quiddité des choses, sans la faculté de l'intellect-agissant qui, opérant par mode d'abstraction, rende intelligible en acte ce qui ne l'était qu'en puissance (2). »

11 est vrai qu'aussitôt que je vois un cheval, par Pœil du corps, j'en trouve l'image exactement tracée dans ma fantaisie. Mais tant que mon intellect n'intervient pas, je ne connais que ce cheval que je viens de voir; mais, non-seulement je ne comprends pas (non intelUgo — non intus lego] ce qu'est le cheval ou l'espèce chevaline , mais je ne comprends pas même ce cheval que j'ai sous mes yeux , et dont j'ai dans mon imagination le portrait fidèle. Je le connais, mais je ne le comprends pas; je ne le connais qu'à la manière dont un cheval en connaît un autre ; je ne le connais qu'à la manière dont tout objet extérieur est connu par la brute qui n'a pas d'intellect [quibusnon est intellectus). Je sais qu'il est là, qu'il a ces formes physiques, cette taille, cette

(l) « Quia phantasniata non suffîciunt immiitare intellecfum possibileni, sed « oportet quod fiant inlelligibilia in actii, pcr intellectuni agenlem, non potest « dici quod scnsibilis cognitio, sit totalis et perfecta causa intellectualis cogni- « tionis, sed magis ([uodaminodo est, materia causa.'. »

(?.) « Intelligibilc in actu non est aliquid cxistens in rerniu natura, quantum « ad naturam rerum scnsibilinni qua; non .'^ubsistunt pra-ter materiani ; ideo, « ad int«iiigenduni , necessarius est intellectus agens qui t'aciat intelligii)ilia « in actu per moduni abstrattionis. »

couleur, et cependant je ne le comprends pas. Car je ne le connais pas par sa nature, par ses qualités essentielles, par sa forme intelligible; je ne le connais pas parle côté par lequel seulement la chose connue est encore, par surcroît, comprise [inlellecla — intus lecta). Ce n'est qu'après que, par mon intellect-agissant, j'ai dépouillé l'image du cheval, existante dans ma phantaisie, de toutes les conditions matérielles, locales, présentes, et que je m'en suis formé la conception générale, Tidée ; et ce n'est qu'alors que, non-seulement je comprends le cheval, toute l'espèce chevaline, tous les chevaux, mais je comprends aussi ce cheval même que je connaissais déjà sans le comprendre. A peine ai-je compris ce qu'est LE cheval, à peine en sais-je la quid<iité ou m'en suis-je formé l'idée; je reviens sur le cheval qui m'est présent, que je connaissais sans le comprendre; je le compare avec l'idée que j'en ai déjà, et, trouvant qu'il y est parfaitement conforme, je conclus: « fe cheval est «/i cheval. » Ainsi je ne l'ai connu que par le témoignage de mon œil , mais je ne le comprends que par l'idée et dans l'idée que j'en ai dans mon esprit. C'est ce qu'a voulu dire saint Thomas par cette profonde sentence : « Le « premier-compris, ou ce que notre intellect comprend avant tout, « c'est l'espèce intelligible ou la quiddité de la chose. 'Lasecond- « compris, ou ce que notre intellect comprend en second lieu et «par une opération réflexe, c'est la chose particulière elle - « même. » C'est-à-dire que ce n'est pas en connaissant l'individu que l'on connaît l'espèce, mais c'est, en comprenant l'espèce, que l'on comprend même l'individu; et que, loin que la sensation soit pour la moindre chose dans la formation de l'idée, c'est par l'idée que l'on s'est formée déjà, que l'on comprend l'objet matériel que la sensation nous a fait connailre.

Ces opérations s'accomplissent, il est vrai, par notre intellect en un instant. Elles sont bien subtiles, profondes, ineffables. Elles échappent à la grossièreté et à l'ignorance de l'esprit moderne, qui parle de l'intellect comme pourraient le faire des êtres qui n'ont pas d'intellect. Mais elles n'en sont pas moins réelles, et n'en constituent pas moins la vraie théorie de la connaissance de l'esprit humain.

« Il n'y a de connaissance qu'en tant que la chose connue EST « dans celui qui la connaît. Or, la chose connue n'EST dans celui

Page 1