‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 73 sur 108 · NATURE DE L INTELLECT-POSSIBLE. MÉMOIRE · texte numérisé non relu

NATURE DE L INTELLECT-POSSIBLE. MÉMOIRE

différents que la faculté qui agit l'est de la faculté qui pâtit, V Action de la Passion. Puisque donc l'intellect accomplit deux actes,, spécitiquement distincts entrceux,iln'estpas une puissance unique, mais double. La puissance intellectuelle qui, semblable à un vase vide, n'a pas les idées, mais est disposée, prête à les recevoir et à les garder en elle-même, s'appelle Intellect possible ou Intellect patient. La puissance intellectuelle qui extrait de la chose particulière la conception générale, forme l'idée et la dépose dans V Intellect possible, se nomme Intellect-agissant.

Ces mots d'intellect-possible et d'intellect-agissant , par lesquels la philosophie chrétienne a distingué les deux grandes facultés de l'Intellect humain, n'ont pu trouver grâce auprès de nos cartésiens. On les a donc supprimés comme par trop barbares {sic) et par trop indignes de figurer dans le langage philosophique. Mais, avec les noms, on a encore supprimé les facultés qu'ils désignent, et de là on a tout confondu, tout obscurci, de manière qu'on n'entend plus rien, qu'on ne sait plus rien, touchant la nature et les fonctions de l'Intellect.

En outre, la théorie chrétienne, que nous venons d'exposer, sur l'origine des idées, ne repose que sur cette grande distinction d'une double faculté dans notre intellect. Il importe donc grandement que nous la développions encore davantage et que nous justifiions, par rapport au mot et par rapport à la chose, V intellect-possible et Vintellect-agissayit, dont il est question à chaque instant dans la présente discussion. Voici donc d'abord ce que la philosophie chrétienne enseigne sur la nécessité, la nature et les attributions de V Intellecl-Possible .

L'objet propre de l'intellect étant VÊtre Universel, il n'a de rapport qu'à l'Universel, ne perçoit que l'Universel, n'est qu'une puissance que l'Universel seul peut remplir et peut satisfaire.

Il n'y a que trois rapports possibles entre l'Intellect et l'Universel. 1° C'est le rapport par lequel la compréhension de l'universel est l'acte éternel de tout l'intellect. C'est le propre de l'intellect divin, qui n'est p;'s une simple faculté, mais l'essence même de Dieu, dans laquelle tout être existe de toute éternité, non matériellement, mais virtuellementet originairement, comme dans sa cause première. Nul intellect créé ne peut se rapporter de cette façon à l'être universel. Car c'est l'Éternel, l'Infini, em-

330 § 45. PHILOSOPHIE CHBÉTIENI^E. IDÉES.

I)rassant l'Infini et l'Éternel, et tout être créé est temporaire et fini.

2° Le deuxième rapport, entre l'Intellect et l'Universel, c'est celui par lequel l'Intellect, originairement en puissance à recevoir l'Universel, s'y trouve hahU.ueUemenl conjoint, dès l'instant de sa création, et par conséquent est, depuis lors, toujours uni à son acte; c'est la prérogative de l'intellect angélique, qui lui provient de sa proximité de rintellect divin, dans lequel rien n'est et n'a jamais été en puissance, mais tout est et a été en acte, puisque Dieu est un acte pub qui exclut, en tout, tout passage de la |)uissance à l'acte.

3° Enfin, l'Intellect peut se trouver avec l'Universel dans le rapport d'une puissance, demeurant séparée de son acte, mrme après sa création, et passant successivement et lentement de l'état de table rase ou de puissance à recevoir l'Universel, à l'acte de te posséder. C'est la condition de l'Intellect humain, le plus faible, dit saint Thomas, de tous les Intellects, à cause de son cloignement de l'Intellect divin, et même de l'Intellect angélique.

Que ce soit là la condition de notre Intellect, pendant cette vie, chacun peut s'en convaincre par l'expérience de ce qui se passe en lui-même. C'est un fait que notre Intellect , toujours disposé, prêt à comprendre, n'est cependant pas toujours comprenant , mais il passe de l'état de simple disposition ou de puissance à comprendre, à l'acte de compréhension. Il est donc évident que, différant de l'Intellect angélique qui est toujours uni à son acte, notre Intellect est tantôt en pure puissance et tantôt en acte, par rapport à l'intelligible ou à l'Universel.

L'état de notre Intellect, en pure puissance par rapport à l'intelligible, est reconnu et admis dans tous les systèmes, imaginés jusqu'ici, sur l'origine des idées. Car, soit que les idées nous aient été réparties par l'action immédiate de Dieu sur notre âme, comme l'a pensé Descartes; soit que nous les voyons directement en Dieu, en regardant Dieu, comme le prétend Malebranche; soit enfin f|n'elles ne soient que l'œuvre de notre Intellect lui-même, engendrant son idée, à l'exemple de l'Intelligence incréée engendrant son Verbe, connne l'enseignent saint Augustin et saint Thomas (§ 22, page 100), et comme l'ont cru tous les philosophes chrétiens : toujours est-il, qu'avant de recevoir ou

Page 1