NATURE DE L INTELLECT-POSSIBLE. MÉMOIRE
d'apercevoir en lui les idées, par quelque moyen que ce soit, notre intellect ne les possède pas ou ne les aperçoit pas, mais se trouve seulement capable de les posséder ou de les apercevoir. Il est donc indubitable que, dans notre intellect, l'acte est distinct de la puissance par rapport à l'intelligible; que notre intellect n'est pas toujours conjoint à son acte , mais passe de la capacité de recevoir les idées, à l'acte d'en jouir.
En expliquant cette condition de notre Intellect d'être, au commencement, une table rase, saint Thomas a dit encore : « Comme Sentir c'est, en quelque sorte , connaître, et comme « tantôt nous sommes en puissance à sentir et tantôt nous le « sommes en acte; de même, Comprendre c'est,en quelque sorte, « connaître; et de même, tantôt nous sommes en puissance à « comprendre, et tantôt nous comprenons en acte. Il résulte de « ce l'ait que, comme sentir c'est en quelque sorte ptUir de par « le sensible ; de même, comprendre c'est en quelque sorte j)âtir « de par l'intelligible; et que l'un et Vautre de ces phénomènes « sont une espèce de passion (en tant que ce mot signifie le « passage de la puissance à l'acte). Puis donc que le sens, par « cela même qu'il pâtit de par le sensible , est une puissance « passive, l'Intellect aussi, par cela même qu'il pâtit de par l'in- « telligible, est une puissance passive lui aussi. Seulement, le « semblable ne pouvant être connu que par le semblable, comme « le sens, puissance corporelle, reçoit d'une manière sensible ; « rintcllect, puissance spirituelle, reçoit d'une manière infolli- (( gible l'espèce des choses placées en dehors de l'âme. C'est « pourquoi, même les anciens, appelèrent» Magasin des espèces» « V Intellect possible qui les reçoit eu lui-même (1). »
( 1 ) " Sicut sentire est quoddam cognoscere. et sentiinus quaiidoque qiiideni « in potentia, quandoqu(> aiitem in actu ; sic et intelligere, cognoscere quoddam « est, et qiiandoqiie quidem infelligimus iii potentia et quandoque in acfu. Fa n lioc antem scquitur quod sentire sit qiioddain pati a sensibili , aiit aliquid « siniilc passioni ; et qnod intelligere sit alicpiod pati ab inlelligibili, Tel alteriirn « aliijuod luijusniotli, scilicel sirnile passioni. Alqui sensus est passiva potentia, « crgo et intellectus, in qiio recipiunlur omn"S species intelligibdes, per quas « anima intelligil et cognoscit res extra se positas : quia siniile a simili cognosci- « tiir. Undcetiain vcteres Intcllectum possibilem dixernnt locus specierUm, « eo quod iti!elle«tas est receplivus ipsarum (De anima, lib. m, lect. 7). »
332 § 45. PHILOSOPHIE CHBÉTIENNE. IDÉES.
On voit parla que rien n'est plus exact, ni plus philosophique, ni mémo plus élégant et plus heuroux que le nom Alntelleclpossible ou d' Intellect-patient, que la philosophie chrétienne a donné à la faculté de l'intellect de recevoir les idées ; et que nos cartésiens, ayant qualifié de mots barbares, ces mots, résumant à eux seuls tout un traité, ont fait preuve de ne rien comprendre au langage et aux choses philosophiques. Ce qu'il y a en cela de plus regrettable, c'est qu'en écartant ces mots, comme une monnaie de mauvais aloi, l'école cartésienne n'a su y substituer rien de mieux ; qu'avec les mots elle a étouffé la chose, et ne s'est pas plus préoccupée de cet état de l'âme, que s'il n'existait pas. C'est ainsi qu'elle a fait de la psychologie !
Avant d'en finir avec V Intellect-possible, il faut faire quelques remarques sur la mémoire, qui n'est, au fond, que ce même Intellect-possible réduit en acte. Or. voici un petit résumé de ce que, d'après saint Thomas, la philosophie chrétienne enseigne sur ce sujet.
Tout être animé, dit le saint Docteur, est mû, par certaines intentions ou idées du bien ou du mal que peuvent lui causer les objets extérieurs, à chercher ce qui lui convient et à éviter ce qui lui est contraire. Il est donc non-seulement impressionné agréablement ou désagréablement par ces objets, lorsqu'ils lui sont présents, mais il est aussi affecté des intentions ou idées du bien ou du mal qu'il peut recevoir par ces mêmes objets, lorsqu'ils sont éloignés de lui. Il est donc évident encore qu'il conserve en lui les intentions ou les idées des impressions bonnes ou mauvaises qu'il a reçues dans ses rapports avec les objets extérieurs. Or, cette faculté , par laquelle et dans laquelle l'être animé conserve ces intentions ou idées , pour s'en servir selon ses besoins intellectuels ou physiques, est ce qu'on appelle la MÉMOIRE. La mémoire est donc «le trésor des sens ou des inten- « tions et des idées causées dans l'être animé par les objets sen- « sibles ; Memoria est thésaurus sensitum feu idearum sensibi- « lium {De tnemoria et reminiscentia) . »
J'ai vu quelque part une figure triangulaire; par l'opération de mon intellect agissant, j'ai dépouillé le fantôme ou l'image, que mon œil en a transmis à ma fantaisie, de toutes ses conditions matérielles; j'ai fait abstraction de sa grandeur, de sa
NATURE DE LINTELLECT-POSSIBIE. MÉMOIRE. 333
couleur, du lieu et du temps où j'ai rencontré cette figure, et je me suis formé la conception générale, abstraite, l'idée du triangle. Cette idée que je me suis formée du triangle en général, ne quitte pas plus mon esprit, que l'image, que ma vision m'a transmise de ce triangle particulier, ne quitte mon imagination. Cette idée DU triangle demeure dans la faculté de mon intellect, qui s'appelle intellect-possible, et qui est ma faculté apte à recevoir les espèces intelligibles ou générales, potenlia recepliva specierum inteiligibilium; de même que l'image de CE triangle que j'ai vu, demeure gravée dans ma fantaisie qui est la puissance apte à recevoir les espèces sensibles ou particulières.
Quelque temps après je vois un corps; à l'instant je le compare avec l'idée que j'ai en moi du triangle ; et en apercevant qu'il y a conformité entre l'idée que j'ai du triangle et ce corps, je juge et j'affirme que c'est un corps triangulaire; et si j'ai bien appliqué l'idée que j'avais du triangle à ce corps, et si j'ai vraiment rencontré qu'entre ce corps et mon idée du triangle il y a une ressemblance, une conformité exacte, j^ai rencontré la vérité qui n'est que l'équation ou la conformité entre l'idée générale que j'ai en moi de la chose et cette chose qui est hors de moi : xquaiio rei et intellectus.
Mais, Être intellectif et sensitif en même temps, l'animal raisonnable^ l'homme, ainsi qu'on vient de le voir, non-seulement connaît, à l'exemple de l'être irrationnel^ la brute, les objets extérieurs , mais encore il les comprend à l'exemple de la Substance-séparée, l'ange. En voyant un homme, la brute ne connaît quece^ homme. Mais moi, homme, en voyant un autre homme, non-seulement je connais cet homme , mais je comprends l'Homme et même tous les honmies ; car je sais non-seulement qui est cet homme, mais encore ce que c'est que l'homme. Tandis donc que la brute ne perçoit en elle-même que l'espèce sensible, singulière de l'objet extérieur, l'homme en perçoit, par surcroît, YesTpèce inlelliy/ble, universelle, laquiddité; et tandis que la brute n'a que la simple image, l'homme a l'image et ridée des choses qui ont affecté ses sens. Et puisque l'homme, comme la brute, conserve les intentions ou les idées qui se sont formées en lui, à l'occasion des impressions reçues par les objets extérieurs, l'homme a la mémoire des images et la mémoire des idées; tandis
331 §45. PHILOSOPHIE CHnÉTIENNE. lUEES.
que la brute, que le défaut d'intellect [quibus non est intellectus) rend étrangère aux idées, n'a que la mémoire des images.
Uion n'est reçu que selon la capacité et la nature du Récipient. Ainsi donc, ordonné par sa nature à l'Universel, l'Intellect ne peut recevoir en lui que l'espèce intelligible, l'idée, ou ce qui a les conditions de l'universalité. Au contraire, ordonnée par sa nature au particulier, l'imagination (phanlasia) ne peut recevoir en elle que ce qui a les conditions de la singularité, l'espèce sensible, l'image.
C'est donc dans l'intellect que l'homme conserve les idées, et c'est dans la fantaisie qu'il conserve les images des choses. Et dès lors il a deux espèces de mémoires : la mémoire intellective ou la mémoire des idées, et la mémoire sensitive ou la mémoire des images.
JNIais comme, tout en étant deux actes distincts, l'acte par lequel l'homme imagine et l'acte par lequel il se souvient des images, n'en sont pas moins deux actes de la même faculté, la fantaisie ; de même, tout en étant deux actes distincts, l'acte par lequel l'homme comprend et l'acte par lequel il se souvient des idées, n'en sont pas moins deux actes de la même faculté, l'Intellect. La mémoire intellective n'est donc pas une faculté différente de l'Intellect.
C'est qu'il appartient au même sujet qui reçoit, de conserver ce qu'il a reçu. Mais dans Thomme, c'est V intellect- possible qui reçoit les idées; donc c'est à lui de les conserver, et c'est en lui que les idées se conservent : ce qui l'a fait nommer « le Magasin des idées. » Or, la méinoire intellective n'est que « la faculté de conserver les idées à l'usage du raisonnement; » donc la niemoire intellective n'est que V intellect-possible.
La mémoire intclleclive ou des idées est une faculté tellement distincte de la mémoire sensitive ou des images, que l'unenest pas l'autre, et que l'une subsiste même sans l'autre, ou malgré Tafiaissement de l'autre. Bien souvent, des honmies qui rappellent très-bien les idées, les principes qu'ils ont ac<|uis et k-s connaissances qui en découlent, ne se souviennent pas des lieuK par lesquels ils sont passés, des personnes oudesclioses sensibles qu'ils ont vues, et vice versa. Les hommes dimagiiialion, les matheuja- Uciens, les littérateurs, les poètes, les artistes, ne sont que des
NATUJiK DE l'uNTELLECT-POSSIBLE. RÉiVIlNISCENCE. 33.J
hommes, ayant la mémoire sensitive extrêmement forte. Les philosophes, lesthéoiop^iens. les savants, sont au contraire des hommes dans lesquels la mémoire intellect ive a une grande puissance. Enfin, nous avons commune avec les brutes la mémoire sensitive; mais quant à la mémoire intellective, c'est notre partage exclusif, parmi les êtres animés, et nous ne l'avons en quelque sorte comnmne qu'avec les anges.
Il est même évident que la mémoire sensitive est bien plus solide dans certains animaux parfaits que dans l'homme. Le chien se souvient mieux de certains lieux , de certaines choses, que son maître. Cependant, même la mémoire sensitive est d'un ordre plus noble et plus élevé dans l'homme, que dans la brute. 11 est vrai, dit saint Thomas, que, par rapport aux formes ou aux espèces sensibles des choses, l'homme est dans les mêmes conditions que la brute; car il est affecté de la même manière que la brute par le sensible-propre de chacun de ses sens. Mais quant à la manière de se souvenir des intentions de bien et de mal, résultant des images reçues, elle est infiniment différente dans l'homme et dans la brute. La brute se les rappelle par un instinct naturel, aveugle, déterminé par des causes extérieures et agissant sur elle avec l'uniformité d'une loi de nécessité. Car, ce n'est qu'à l'occasion de rencontrer les mêmes causes ou les mêmes objets qui ont produit en elle des impressions agréables ou désagréables, que se réveillent, dans sa faculté sensitive, les intentions ou les idées qu'une telle chose lui est utile et une teUe autre préjudiciable , ce qui s'appelle « l'expectative des cas semblables, expeclatio casuum similmm.n IMais il n'en est pas ainsi dans l'homme : non-seulement il se souvient, par le même procédé que la brute, des sensations reçues à l'occasion des sensations qu'il reçoit, mais, en surplus, il est maître de se rappeler, quand et comme il lui plait, les sensations reçues, indépendamment de toute sensation à recevoir. En sorte que, tandis que la mémoire sensitive de la brute ne passe de la puissance à l'acte que par la nécessité de l'instinct, la mémoire sensitive de l'homme y passe encore par une délibération de sa volonté.
Enfin l'homme non-seulement peut se souvenir des idées et des images reçues dans le passé, mais il peut les compai'er, les col-
336 § 4Ô. PHILOSOPHIE CHBETIENNE. IDEES.
lationncr ensemble et se souvenir aussi des intentions qui les ont suivies, qui ont surgi dans sa faculté intellectivc et ont déterminé sa faculté appélive, ce que la brute ne fait pas et ne saurait faire. Cette espèce de syllogisme de la mémoire est ce qu'on nonmie la iiémimsce>ce.
La Réminiscence diffère donc de la simple mémoire, en ce que hi luénioire est le souvenir des idées ou des images-principes, et la réminiscence est le souvenir des idées ou des images-principes, et de plus encore des idées ou des images-conséquences. La réminiscence diffère aussi du raisonnement en ce que le raisonnement est le discours du connu à ce qui n'est nullement connu, tandis que la réminiscence est le discours des choses connues aux choses autrefois connues et qui ont laissé des traces dans l'esprit de l'honmie. La réminiscence est le syllogisme de la mémoire, connne le syllogisme est la réminiscence de la raison.
La réminiscence est une faculté toute propre de l'homme. Car, être inlellectif et sensitif en même temps, lui seul, parmi les êtres animés, peut mettre le cachet de l'intelligence et élever jusqu'à la hauteur de l'intelligence, môme ses opérations sensitives; tandis que, être purement sensitif, la brute ne peut séparer de la sensation pas même celles de ses opérations qui, d'après l'expression de saint Thomas, ont quelque chose de spirituel.
Voilà ce qu'est, d'après la philosophie chrétienne, cette doctrine de V Inlellecl-possible que l'école cartésienne a couvert de ridicule. On le voit, rien n'est plus sérieux, ni plus raisonnable, ni plus important qu'une telle doctrine, distinguant l'intellectpossible de rintellect-agissant , la mémoire-intellective de la mémoire-sensitive ; plaçant l'homme à une distance infinie de la brute, et complétant la connaissance de l'être intellectuel. Aussi, depuis qu'on a fait bon marché de celte doctrine, les panthéistes ont fait de l 'homme-substance, de l'homme-machine, del'hommeapparence, de l'homme-accident ; les matérialistes n'ont vu dans l'homme-angc que l'homme-brule, ayant comnmne avec la brute la vie et finissant comme elle ; et, grâce à la grande philosophie, inaugurée par Descartes, l'homme n'est plus cprunc énigme incompréhensible ou un être méprisable pour l'homme même. C'est le progrès véritable qu'on doit à cette philosophie !
NATURE ET FONCTIONS DE l'iNTELLECT-ÀGISSANT. 337
§ 46. Explication de la Théorie sw riNTELLECT-AcissANx. Nécessité d'admettre une vertu, faisant passer l'intellect de la puissance à TActe. — Platon, Aristole, Descartes, Malebranche et Locke ont admis cette vertu. — Erreur, commune à tous ces philosophes, d'avoir admis cette vertu hors de l'homme, tandis qu'il faut la placer dans l'homme. — Ainsi que le sens, l'intellect est, évidemment en même temps, passif et actif.— Belle doctrine de saint Thomas sur la lumière intellectuelle. — Comparaison entre cette lumière et la hunière corporelle. — Comment l'Intellectagissant rend intelligibles ou universelles les images particulières et sensibles, en les éclairant. — Magnificence et sublimité de cette doctrine ; l'homme entend en s' élevant graduellement au-dessus de la matière. — Cette doctrine est conforme à la loi universelle : Que TInfime du Suprême touche le Suprême de ^Infime, afin d'unir ensemble tous les êtres.
Voici maintenant la théorie de V Intell''ct-agissant . Elle n'est pas moins solide dans ses principes, moins importante dans ses conséquences, moins immense dans sa portée ; et nos adversaires ne sont pas moins inexcusables ni moins insensés de la combattre par leurs sophismes et de la déprécier par leurs dédains.
Nulle faculté passive ou en puissance n'est réduite en acte par elle-même, ni par un autreétre qui ne soit lui-même qu'en puissance. Nulle faculté passive ou en puissance nepeut passer à l'acte que par un être ou un principe en acte. C'est pourquoi la faculté sensitive, étant une faculté passive, n'est réduite en acte que par les choses sensibles, déjà en acte elles-mêmes. Comme donc la puissance sensitive-passive n'est constituée en acte que par le sensible en acte ; de même, la puissance intellective-passive, ou rintellect-possible, n'est constituée en acte que par l'intelligible en acte. Voici comment saint Thomas argumente là dessus.
« Les formes des choses naturelles qui existent dans la matière ne sont pas intelligibles en acte, mais en puissance seulement, parce que nulle chose ne peut être saisie par l'Intellect (puissance qui ne se rapporte qu'à l'universel) qu'en tant qu'elle ait revêtu les conditions de l'universalité; c'est-à-dire que nulle chose n'est intelligible qu'en tant qu'elle est indéterminée et dégagée de toutes conditions matérielles qui en font un être singulier et particulier. Mais les formes ^quiddités), qui sont dans la matière, sont déterminées, restreintes, particularisées, par des conditions matérielles ; elles ne sont donc pas intelligibles, mais capables de le devenir; elles ne sont intelligibles
338 § 4G. PHILOSOPHIE CHIIÉTIENNE. IDÉES.
qu'en puissance, et non pas en acte. Il faut donc de toute nécessité admettre une vertu quelconque qui rende intelligibles en acte ces formes intelligibles en puissance. Or, c'est cette vertu que nous appelons i^stellect-agissaint; carrien n'exprime mieux que ce nom la noble fonction qui lui est propre , la fonction d'élever le sensible jusqu'à l'intelligible, et de créer l'intelligible en acte. »
La nécessité d'admettre une telle vertu a été sentie par tous les philosophes qui ont fait des systèmes sur l'origine des idées; il n'en pouvait pas être autrement. Car, c'est un fait qui s^ute aux yeu5c de tout observateur, que l'homme, en voyant, 1 jr exemple, ce lion, se trouve avoir, dans son esprit, l'idée du hon; qu'en voyant ce particulier, il se trouve posséder en lui une conception universelle. Le phénomène étant donc incontestal)le, on a dû chercher à en expliquer la cause; et de là ce consentement unanime parmi les philosophes, à admettre un principe auquel on puisse attribuer le mystère incompréhensible d'une telle transformation.
Seulement, les philosophes anciens et modernes, qui ont fait de la philosophie en dehors de la religion et des traditions de l'humanité , n'ont admis cette vertu que comme existant hors de l'enceinte de l'intellect de l'homme ; et seuls les philosophes qui se sont éclairés à la lumière des dogmes du christianisme, seuls les philosophes qui ont pris leur point de départ de ce principe : Que, image fidèle de ï intelligence divine, L'intelligence humaine doit se former elle-même en elle-même son idée, comme Dieu engendre de lui-même et en lui-même son rerbe, seuls ces philosophes ont placé dans l'Intellect humain luimême, l'ineffable vertu par laquelle il change en espèces intelligibles les espèces sensibles que lui ont transmises les sens, l'image en idée.
Platon qui, comme on l'a vu (§ 6), était parti du principe aussi impie qu'absurde : a Que les formes des choses subsis- « tent à l'état immatériel en elles-mêmes et par elles mêmes, » avait rêvé que, conmie en se glissant dans la matière, ces formes font les choses naturelles, de même, en se glissant dans l'espril, elles y produisent les conceptions générales ou les idées. La vertu générative des idées pour l'iaton n'est donc que dans
NATURE ET FOiNCTIONS DE LINTELLECT-AGISSANT. 3^9
les idées elles-mêmes; et par là, il bâtit un monde imaginaire, magique, et il jeta les fondements de l'idéalisme.
Aristote a attribué, il est vrai , à l'intellect humain la faculté de se former les idées. Mais, les idées d'Aristote, n'ayant pas lear raison première dans l'intellect divin , et n'étant qu'un jeu de notre esprit , n'ont aucun de ces caractères de réalité, de principauté, de stabilité, d'universalité, d'éternité, qui, seuls, d'après la magnifique doctrine de saint Augustin, font des idées les formes des choses, et qu'elles n'empruntent qu'à l'intellect divin: Sunt idex principales formx , vel rationes rerum stabiles quse ipsx formatx non sunt , ac per hoc œternx et semper eodem modo se habentes, qux in dixina intelligentia continentur... quarum participatione fit qiidquid est , quomodo est. En un mot, les idées d'Aristote ne sont nullement des idées; et, nous le répétons, son Intellect agissant n'est que l'intellect s'amusant, l'intellect se jouant de tout et de lui-même; et par là il a, comme nous l'avons prouvé, frayé le chemin au matérialisme.
Pour Descartes, c'est Dieu qui a jeté les idées dans l'âme en la créant, et les objets matériels ne font que nous les rappeler. Pour Malebranche, nous les voyons en Dieu, à l'occasion que les choses sensibles frappent nos sens. En sorte que ces philosophes admettent, eux aussi, une vertu créatrice des idées, mais en Dieu seulement, comme étant leur cause effectrice, et dans les choses matérielles, comme étant leurs causes occasionnelles.
Enfin, l'école matérialiste elle-même n'a pu s'empêcher d'admettre une semblable vertu. Seulement , en rajeunissant les grossièretés d'Epicure, Locke et Gondillac ont établi cette vertu dans les sens, et, pour ces adorateurs eifrontés de la matière, les idées n'étant que des sensations transformées , ce sont les sens qui transforment les images en idées.
Il est donc certain, que, sous des noms et des modes différents, tout le monde reconnaît l'existence d'une vertu, engendrant en nous les idées, et qu'un Intellect agissant quelconque, ou dans l'homme ou en dehors de Ihomme, existe de l'aveu de tout le monde.
La grande et funeste erreur, commune à tous les systèmes imaginés en dehors du système chrétien , pour fixer la nature
340 § 46. PHILOSOPHIE CHRÉTIENISE. IDÉES.
de cette vertu et ses attributions , c'est qu'ils admettent tous cette vertu, qui modifie l'intellect, comme une vertu séparée et distincte de l'intellect même, ce qui est manifestement absurde. Car, tout ce qui opère, doit avoir en lui-même le principe formel de son opération : s'il n'a pas ce principe en lui , comme inhérent à sa nature, alors ce n'est pas lui, mais un autre, qui fait tout ce qui se fait en lui, et il n'opère pas. Nul être ne peut donc
opérer par une vertu qui n'est pas en lui, et qui soit,
selon sa substance, distincte et séparée de lui. Or, en comprenant, c'est-à-dire en percevant la quiddité des choses, l'intellect humain opère LUI, et non pas un autre. Car, notre expérience intime nous apprend que non-seulement nous comprenons, quand nous voulons, mais encore que, quand il nous plaît, nous faisons des abstractions, des êtres de raison, nous nous formons des pensées qui n'ont rien de matériel; en un mot, que nonseulement nous recevons , mais que nous formons encore nousmêmes l'intelligible. Si donc c'est nous qui opérons ainsi , c'est en nous que nous avons le principe formel de ces opérations. Si c'est l'intellect qui agit, c'est dans l'intellect que se trouve le principe agissant. L'hypothèse donc de VlnteUecl-agissant est une nécessité de la nature; et dès lors elle est une vérité aussi incontestable que les autres hypothèses sont d'incontestables erreurs.
11 est vrai que, ainsi que saint Thomas vient de nous le dire, comme Sentir, c'est pâtir de la part du sensible, comprendre, c'est pâtir de la part de l'intelligible. Mais comme, pour être affecté par l'objet sensible, le sens ne sent pas moins lui, ne se forme pas moins lui les images des objets et n'en est pas moins lui, sous divers rapports, patient et agent en même temps; de même, pour être modifié par l'objet intelligible, l'intellect n'entend pas moins lui, ne se forme pas moins lui les idées des objets, n'en est pas moins, sous divers rapports, patient et agissant en même temps. Seulement il ne résulte de l'ensemble de ces étonnants phénomènes, qu'une démonstration nouvelle de la nécessité d'admettre que l'intellect, aussi bien que le sens, est une double faculté, une double puissance, et qu'il est Intellect-agissant et Intellect-patient ou possible. Dans tous les cas, comme on ne peut refuser au sens le principe formel par
NATURE ET FONCTIONS DE l'INTELLECT-AGISSANT. 34 (
lequel il sent le sensible, de même, on ne peut refuser à l'intellect le principe formel par lequel il comprend l'intelligible. Comme contester au sens la faculté de former des images, c'est nier que le sens est le sens; de même, contester à l'intellect la faculté de former des idées, c'est nier que l'intellect est l'intellect. Il est donc autant certain, autant évident que l'intellect est comprenant, ou ayant en lui-même la vertu intellective, qu'il est certain et évident que le sens est sentant, ou ayant en lui-même la vertu sensitive.
Nous prouverons, dans la suite de ce chapitre et dans les suivants, que, de toutes les hypothèses qu'on connaît sur la nature de l'intellect, seule l'hypothèse chrétienne qui place dans V intellect-agissant de l'homme la vertu qui change pour lui en conception générale le fantôme particulier, est raisonnable, certaine, noble, sublime; qu'elle seule explique, autant qu'il est explicable, le mystère de l'intelligence humaine, et qu'elle seule est conforme aux desseins de Dieu dans la création du monde. Pour le moment, nous continuerons à la développer.
Rappelons d'abord, encore une fois, ce beau passage dans lequel saint Thomas expose comment notre Intellect-agissant opère surles espèces sensibles, selesrend intelligibles, et forme les idées.
« L'intellect-agissant, dit-il , en recevant les fantômes par les « sens, les rend intelligibles en acte par voie d'une espèce d'ab- « straction. Sous ce rapport donc, et eu égard aux fantômes, « par lesquels commence l'opération intellectuelle , on pourrait « dire que cette opération est causée par les sens. Mais, puisque « ce ne sont pas les fanlômes qui modifient V Intellect-possible « (car ils ne sont pas une cause suffisante pour produire un « pareil effet), et puisque les fantômes eux-mêmes ont besoin « que ['Intellect-agissant les rende intelligibles en acte, on ne « peut dire que la connaissance sensible soit la cause totale et « complète de la connaissance intellectuelle; mais on doit dire « plutôt qu'elle n'est, en quelque sorte, que la matière sur lace quelle la cause (l'intellect) opère (1). »
(1) « Intellectus agens phantasmata a sensibus accepta facit intelligibilia in « actu per moduin abstractionis cujusdam. Secunduni hocergo, ex parte pban- •( tasmatum intellectualis operatio a sensu causatur. Sed quia phantasmata non
« La vue corporelle, dit toujours saint Thomas, ne peut d'au- « cune manière connaître abstractivement ce qu'elle connaît en « concret, parce qu'elle ne peut absolument percevoir la nature « d'une chose autrement que comme étant cette nature indivic dualisée. 11 en est autrement de notre intellect; il peut bien, (( lui, considérer aussi dans l'abstraction ce qui s'est offert à sa «connaissance dans sa réalité matérielle; car il est vrai que, « d'abord, il connaît les choses matérielles comme n'ayant leur « forme que dans la matière; mais il est vrai aussi que tout de « suite il dissout le composé dans les deux éléments qui le consa tituent, et considère sa forme en elle-même séparément de sa « matière (i). »
Il résulte de ces théories si hautes et si claires du saint Docteur, que la cause des espèces (conceptions) intelligibles n'est ni dans les fantômes seuls ni dans l'intellect agissant seul , mais dans les fantômes éclairés par la lumière de l'intellect agissant, afin de devenir intelligibles en acte. Tâchons d'expliquer encore davantage cette profonde doctrine.
C'est un fait certain, que les espèces (les quiddités, les formes) des choses sensibles , qui se trouvent dans ces mêmes choses avec toutes les déterminations de la matière , non-seulement du lieu, du temps, de la grandeur et des autres accidents individualisant/« chose, mais encore de tel lieu, de tel temps, de /e//e grandeur cl de /e/.s accidents, individualisant C(?//e chose, c'est un fait certain, dis-je, que ces espèces, en passant de nos sens extérieurs à notre sens intérieur, retiennent moins des conditions matérielles qui les enveloppent, et qu'en arrivant à notre faculté Imaginative, elles s'y trouvent, d'après l'expression du Docteur angélique, en quelque sorte, spiritualisées. Cependant,
« sufficiuut iimnutarc intellectimipossibilcin, scd oportet quoil liant intelli^ibilia « actu per ùitellectuin ageutein, non potest dici qiiod cognitio scnsibilis sit « totaliset perfecti causa intellcclualis cognitionis, scd magis quodammodo est « materia caufae (l p., qu. 88, art. fi). »
(I) « visus nullo modo potest in al)stractione cognoscere id quod in comrc- « tionc cognoscit, nullo cnini modo polest pcrspicore natmam nisi ut liiuic. S(h1
iutellcctus noslir potest in ahstriictione considoraiv (p.od in concrelione « cognoscit. EIsi enim cognoscat res liabentes fonnain in niatcria, tamcn r«'sol- « vil coinj»ositum in utrumque et considérât ipsam formani per se (1 p., qu. 12, • art. 4, ad. 3). >-