NATDRR ET FONCTIONS DE L'INTELLECT-AGISSANT
tant qu'elles demeurent dans cette faculté, qui est une puissance sensitive et qui nous est commune avec les brutes, elles ne sont pas assez dégagées, assez libres de leurs conditions matérielles, pour entrer dans le domaine de l'intellect, où rien de singulier, de particulier, de matériel, ne peut pénétrer; et, intelligibles en puissance, elles ne peuvent devenir intelligibles en acte , ni se transformer, d'images qu'elles sont, en idées. Moins encore peuvent-elles opérer cette transformation par elles-mêmes. Car, spirilualisées autant qu'il vous plaît, dans leur mystérieux passage des sens extérieurs au sens intérieur, et de leur état de sensations à l'état d'image (pbantasma); toujours est-il que, \a fantaisie dans laquelle l'image se trace et s'arrête, ne connaît la nature, la quiddité déterminée de la chose, qu'en tant qu'elle est cette chose et non pas une autre. Toujours est-il que, quoique la quiddité , la nature de la chose soit contenue potentiellement {potentialiter) dans son image, cependant cette image n'est que telle conception particulière et ne peut être l'objet de l'intellect qui ne peut avoir de rapports qu'avec l'universel. Ce n'est donc que par une vertu, tout à fait étrangère au fantôme et à la fantaisie où il réside, que ce fantôme peut être universalisé et devenir l'espèce intelligible, par laquelle V Intellect-possible, disposé, en puissance à comprendre, devient comprenant en acte. Or cette vertu n'est que la lumière intellectuelle, propre de V Intellect-agissant .
Cette lumière intellectuelle, dit encore saint Thomas, est donc par rapport aux images, aux fantômes des objets extérieurs que nos sens transmettent à notre fantaisie, précisément ce que la lumière matérielle est par rapport aux mêmes objets extérieurs qui affectent notre vue; Se habcl ad phantasma, sicut lumen ad colores. Belle et sublime pensée, qui en révèle tant d'autres, encore plus sublimes et plus belles.
Voyez de quoi est capable la lumière matérielle. Rayonnement mystérieux de la face du Dieu créateur, selon saint Ambroiseï 1), comme la lumière évangélique est le rayonnement de la foce du Dieu rédempteur , selon saint Paul (2) , la lumière
(1) « Dcus vidit luceni, et auUu suo illuminavit [Hexameron, lil). I). »
(2) « Deus illuxit in cordibus , ad iliuminationem scientioe claritatis Dei, in « facie tliristi Jesu (il Corinth., 4). »
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matérielle, la plus noble, la plus puissante, comme la plus gracieuse de toutes les créations purement matérielles, en même temps qu'en tombant sur les corps et qu'en se reflétant des corps, visibles en puissance, les fait visibles en acte, elle produit un phénomène plus étonnant encore sur nos propres yeux. Elle les élève à une grande puissance; elle les rend capables de se former l'image intentionnelle de l'objet sans l'objet, de saisir le matériel sans la matière, et, d'après la belle parole du Docteur angélique, elle fournit une espèce d'intelligence à l'organe de la vue, et en fait un sens souverainement intellectif : Visu s est sensus maxime intellectivus.
Or, de même qu'armé de la puissance prodigieuse de la lumière matérielle, notre œil enveloppe dans cette même lumière les corps sur lesquels il s'arrête, les dépouille de toutes leurs grossièretés matérielles, et forme en un instant des portraits fidèles des images toutes spirituelles, et spiritualise le matériel; de même, fort de la puissance, plus prodigieuse encore, de la lumière intellectuelle, notre intellect-agissant investit de toute part et environne de cette même lumière le fantôme, l'image de l'objet que la fantaisie lui présente ; lui enlève toutes ses qualités sensibles, en fait sortir l'espèce intelligible qui y était potentiellement cachée, en crée une conception générale, une idée, et universalise le particulier. C'est donc par le même procédé, par lequel le sens rend les corps imaginables et fait les fantômes, que l'intellect-agissant rend les fantômes intelligibles et fait les idées.
L'on comprend par là comment , d 'après saint Thomas, cet intellect n'accomplit ses abstractions, ne déniche, pour ainsi dire, la quiddité de la chose, renfermée dans le fantôme, qu'en éclairant ce fantôme. Cette abstraction par ilhuni nation, de la part de l'intellect, n'est donc autre chose que V Intellect-agissant appliquant la lumière intellectuelle aux fantômes, peints dans l'imagination, et en faisant des quiddités indéterminées, universelles; comme la vision par illuminaiion , de la part de l'œil, n'est autre chose que Vorgane uoyawf, appliquant la lumière matérielle au corps soumis à la vue, et en faisant des images immatérielles. Ainsi donc, si l'œil, l'intellect du corps, mais toujours puissance corporelle, possède la sublime vertu de spiritua-
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liser le matériel et d'improviser des images, de quel droit refuserait-on à l'intellect, l'œil de l'esprit, mais toujours puissance, je dirais presque divine, l'ineffable vertu d'universaliser le particulier et de créer des idées?
D'après cette théorie, la quiddité de la chose, cette conception générale, cette idée de la chose, à l'instant même où, par la vertu de V Intellect-agissant, elle est extraite du fantôme, est reçue dans V Intellect-possible ; et ce n'est qu'alors que l'espèce, qui n'était qu'objectivement intelligible, devient subjectivement, formellement intelligible, et que l'intellect voit la chose dans sa nature universelle, y lit dedans {intus legit), l'entend, et en a l'idée. Car, tant qu'elle n'est pas reçue dans l'intellect possible, l'espèce est bien apte, par l'action de X Intellect-agissant ,kQ,on?,tituer en acte l'intellect-possible, mais elle n'est pas encore son acte.
Ainsi donc, d'après cette grande et sublime théorie chrétienne sur Vintellection, le plus étonnant phénomène de l'esprit humain, c'est par degrés que la connaissance s'opère, s'accomplit, s'élève à sa plus haute puissance et à sa perfection. Notre connaissance n'est qu'un travail d'ascension. Dès l'instant où nous sommes affectés par l'un des objets qui nous environnent, et que nous portons notre attention sur lui, nous commençons à nous élever au-dessus de lui. Il perd successivement à notre égard ses conditions matérielles qui le déterminent, l'individualisent; notre action sur lui se simplitle, se spiritualise dans la même mesure, s'étend, grandit, monte, et avec la rapidité de l'éclair, traverse différents mondes, le monde corporel, le monde sensible, le monde intentionnel , le monde des anges, et ne s'arrête qu'aux pieds de Dieu. L'impression physique de l'objet produit en nous la sensation, la sensation se transforme en image, l'image devient idée; par l'idée nous partageons la manière de voir l'universel propre aux anges, par cette vision angélique nous communiquons avec I'Infini, et I'Infini, c'est Dieu. Nous commençons par sentir, et nous finissons par comprendre. Nous commençoTis par le matériel, le fini, l'espèce, et passant par le sensible, nous finissons par atteindre le spirituel, l'intelligible, l'universel, l'Infini; et c'est dans un instant que nous achevons cet immense chemin qui nous conduit jusqu'à Dieu .
34G § 47. PHILOSOPHIE CHBÉTIENNE. IDROLOGIR.
Remarquez aussi que, d'après la même théorie, l'espèce est en même temps, sous des rapports différents, déterminée et indéterminée, sensible et intelligible; sensible par rapport à son être, parce qu'elle est encore dans le fantômej intelligible, parce qu'elle est illuminée. C'est-à-dire que le phénomène corporel de la sensation a déjà quelque chose de spirituel; que l'image particulière de l'objet a quelque chose d'universel, et que l'Universel de ridée a de l'infini, de Dieu. Ainsi donc, cette théorie est souverainement conforme à la grande loi de laquelle résultent l'ordre et les harmonies de l'Univers, la loi des rapports, par lesquels rinfime du Suprême partage le Suprême de Tlnfime, l'Infime de l'Intelligible se rattache au suprême du Sensible, et l'Intime du Sensible tend la main au Suprême du Matériel; la loi de l'existence simultanée, dans chaque être, de qualités différentes qui en font un être moyen, touchant à deux extrêmes, les liant entre eux et avec le tout ; la loi des nuances, des transitions, par lesquelles rien ne se fait brusquement, mais tout procède par degrés, dans la formation des choses et dans leur mode d'être et d'opérer. Voilà donc de la haute philosophie !
§ 47. Conformité du système chrétien, sur l'origine des idées, avec les passages de l' Écriture, touchant ce sujet, comme saint Augustin et saint Thomas les ont interprétés. — E}i s'appuyaut sur la parole de saint Jean : « I^ Vkuke est la vraie lumière, etc. », le cartésianisme a abusé de l'Écrit lire. — La doctrine de saint Thomas, sur la vision de l'Essence divine, explique toujours mieux sa doctrine sur la vision des idées. — Une leçon, en passant, au semi-rationalisme quia accusé saint Thomas d'avoir mis un intermédiaire entre l'Intellect et l'idée. — Les quatre lumières de l'intellect humain. — Magnificence et grandeur de l'idéologie chrétienne.
La théorie chrétienne de la formation des idées, par voie d'illumination, de la part de notre intellect, est encore la seule conforme aux deux magnifiques et sublimes passages des Livres saints, qui, du consentement de tous les philosophes chrétiens, renferment la vraie philosophie des idées. L'un de ces passages est celui de David, le prophète évangéliste, disant au Seigneur : a La lumière de votre face est empreinte sur nous : Sif/nalum « est sziper nos lumen vuUus lui, Domine. iPsal IV.) » L'autre est celui dans lequel saint Jean, l'Évangélisle prophète, nous a ré-