‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 80 sur 108 · PREMIER APPENDICE · texte numérisé non relu

PREMIER APPENDICE

EXPLICATION DES PHEiNOMENE^ DU SOMMEIL, DES SONGES ET DE L\ FOLIE, POUR SERVIR DE IlÉPOSSE AUX OBJECTIONS QU'ON TIRE DE CES PRÉNOMÈ>ES, CONTRE l'immatérialité DES FONCTIONS INTELLECTUELLES.

§ 1. Sujet et importance de cet appendice.

J jA doctrine que nous venons d'établir ci-dessus ( ^^o^e 355 et suivantes), sur rabsence de tout concours du corits dans l'opération par laquelle V esprit se forme les idées, est de la plus haute importance. Car , comme il sera amplement démontré dans le Traité de Vaine, au deuxième volume de cet ouvrage, si, daus cette ineffable opération spécifique de rintollect, notre esprit avait besoin du corps comme organe , il tiendrait intimement au corps par rapport à sa propre origine et à son propre être ; il n'aurait pas été créé immédiatement de Dieu, mais engendré par le corps ; il n'aurait pas ce opération; par conséquent, il n'aurait pas non plus à'étre hors du corps ; il ne serait pas subsistant par soi ; il ne serait pas immortel , mais il den-ait s'éteindre avec le corps.

Or , parmi les objections soulevées par l'école matérialiste, et reprises en sous-œuvre par l'école cartésienne, contre cette importante doctrine de l'immatérialité absolue de l'opération spécifiqtœ de l'intellect, les plus spécieuses sont celles qu'on tire des phénomènes, tout corporels, du sommeil, des songes et de la folie, qui arrêtent ou déconcertent toutes les opérations de l'intellect, et particulièrement la raison : de manière à faire croire que l'intellect, dans l'exercice de ses fonctions, est dans un état de dépendance complète, absolue, du corps, et qu'il est une puissance corporelle.

11 importe donc que, n'ayant pu le faire ailleurs, nous examinions ici ces phénomènes, dans leurs rapports avec l'indépendance des opérations de l'esprit, et que nous prouvions qu'ils ne sauraient y porter aucune atteinte.

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^ 2. Cause finale et cause efficiente du so77vn(il — Qu'est-ce que c'est que le sommeil, la veille et le somnambulisme naturel, selon saint Thomas et les scolastiqiies?

Lo sommeil est défini par saint Thomas: « La vacation ou le repos des sens pour la santé de l'animal {DeSomno et Vigilia , Lee. 3). » Facatio sensuum causa salulis animalis. Car, en effet, ou ne dort que lorsqu'on ne fait pas usage des sens ; comme, au contraire, on n'est éveille que lorsqu'on jouit du libre exercice des sens; et le sommeil est aussi nécessaire que l'alimentation, pour la conservation de la vie animale.

Mais si tout sommeil est inaction des se7is, toute inaction des sens n'est pas sommeil. Bien des fois, un ou plusieurs sens sont impuissants à toute action propre , comme il arrive aux paralytiques , et cependant cette insensibilité, ou toute antre impuissance à sentir, causée par une inOrmité, n'est pas du sommeil. I,e vrai sommeil n'a lieu que lorsque l'impuissance de sentir commence dans l'organe de la vertu sensitive, qui s'appelle le sensoriian, ou le sens commun organique (chose très-différente du sens commun logique). Ce sensorium est le point du cerveau duquel partent et auquel aboutissent les nerfs propres de chaque sens en particulier ; c'est la racine de laquelle découlent et à laquelle reviennent tous les actes des sens; et, comme il sera prouvé plus loin au Traité de l'âme, il se trouve dans chaque animal ; c'est le centre commun de toutes les sensations. C'est donc de cet organe que dépend l'exercice de tons les sens, et c'est par lui que les sens accomplissent leurs fonctions. Par conséquent, une fois cet organe rendu inactif et mis en repos, tous les sens le sont aussi ; de là le sommeil. Ce phénomène n'a donc lieu que dans le sensorium, comme dans son sujet.

Tout animal, impuissant à se mouvoir incessanmieut avec plaisir, a besoin, de temps en temps, de se reposer. Car toute puissance, dont l'étendue est déterminée par la nature, lorsqu'elle s'exerce au delà des bornes fixées par la nature à son opération, languit de toute nécessité, et doit cesser d'opérer. IMais la sensation est une œmTC déterminée, dans une certaine mesure, par la nature. Si donc elle est continuée au delà de cette mesure, elle ne s'exerce que contre les forces, les inclinations de la nature, et par conséquent, loin d'être continuée avec plaisir, elle ne l'est qu'avec peine, avec difficulté et même avec douleur, et contrairement à l'appétit naturel. Ce qui répugne à l'appétit naturel est corruptif de l'animal, ou contraire à sa santé. L'opération des sens non discontini;ée est donc en opposition avec la

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santé et la vie de l'être sensitif ; dès lors le repos, ou la vacation des sens pendant quelque temps , ou le sommeil, lui est absolument nécessaire. La santé de l'animal est donc la cause finale du sommeil. Voyons maintenant quelle en est la cause efficiente.

11 est reconnu et admis par les physiologistes, anciens et modernes, que le mouvement n'est communiqué aux parties du corps animal qu'au moyen d'une certaine portion de la substance corporelle qui, à cause de son extrême subtilité, s'appelle les esprits animaux, et qu'Hippocrate définissait: « La partie de la substance qui pousse et fait violence; partem impellentem et impetxwi facientem. »

Il ne nous appartient pas de chercher comment cette substance subtile s'engendre en nous; ce qu'il nous importe d'établir, c'est que ées « esprits » sont la cause matérielle et immédiate par laquelle l'animal se meut locomotivement, et par laquelle les organes des sens acquièrent leur dernière et parfaite disposition à êti-e mus par leurs propres objets. En sorte que, lorsque ces esprits viennent à manquer dans les organes des sens, ou lorsque leur communication, entre le sensorium et les sens extérieurs, est interrompue, toutes les opérations des sens et du sens commun lui-même doivent de toute nécessité cesser, rsous devons donc voir quelle est la cause qui, en interrompant ou en diminuant toute communication des esprits animaux entre le sensorium et les sens, rend ces derniers impuissants à exercer leurs actes, et les condamne au repos; car là est la cause efficiente du sommeil.

«Toute impuissance des sens à opérer, dit saint Thomas {Ib., Lee. 5), n'est pas sommeil ; le sommeil est seulement cette impuissance qui est causée par l'évaporation des aliments. La chaleur naturelle du corps fait monter ces vapeurs à la partie supérieure de l'animal, savoir, au cerveau. Arrivées là, elles se condensent en une espèce de nuage, à cause de la frigidité du cerveau, avec lequel elles se mettent eu contact ; et, devenues graves, descendent dans les veines, par lesquelles la chaleur naturelle et les esprits animaux du sensorium arrivent aux sens et leur communiquent le sens et le mouvement. Elles encombrent et elles ferment presque les veines; elles refoulent, vers les parties intérieures du corps, la chaleur naturelle^et les esprits animaux ; de manière que les sens en sont privés, et toute communication entre eux et le sens commun est interrompue. Alors les sens ne peuvent plus opérer, ils cessent leurs fonctions, et le sommeil s'ensuit. »

De longs et durs travaux, poursuit saint Thomas, aussi bien que les aliments non bien digérés, en relâchant les parties du corps

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