‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 81 sur 108 · APP. LE SOMMEIL ET LE SOMNAMBULISME · texte numérisé non relu

APP. LE SOMMEIL ET LE SOMNAMBULISME

(comme le prouve la sueur qui en résulte), déterminent des évaporations qui, des parties relâchées, montent au cerveau. C'est pourquoi, après un long et dur travail corporel et même intellectuel , les hommes et même les animaux dorment beaucoup.

Quelques physiologistes modernes attribuent le besoin de dormir, qu'on éprouve après le travail, à la grande consommation que l'on fait, en travaillant, des esprits animaux, et ne tiennent aucun compte de l'évaporation qui suit le travail. Mais cette opinion n'est pas raisonnable. L'épuisement des esprits animaux produit la lassitude et non le sommeil. Ils ont besoin d'être restaurés par le sommeil, mais ils n'en sont pas la cause. S'il était vrai que la perte des esprits animaux par le travail fût, pour l'homme qui a beaucoup travaillé, la cause unique du besoin de beaucoup dormir, tout homme brisé par le travail devrait nécessairement dormir, et tous ses efforts pour veiller devraient être vains , nulle puissance de la volonté de veiller ne pouvant suppléer à la perte des esprits animaux. Or il est prouvé par l'expérience que, même à la suite d'un long travail, on peut, si on le veut, éloigner le sommeil môme pour longtemps ; et ce fait ne s'explique que par la doctrine de saint Thomas, que nous venons d'exposer, sur la cause efflciente du sommeil. Car, en admettant que le sommeil n'arrive qu'à cause de l'encombrement des veines, de la part des vapeurs condensées et descendant du cerveau , on conçoit que l'animal peut bien, en secouant les organes, faire développer et rappeler à leur place les esprits animaux qui, en dissipant les vapeurs, rendent aux sens leurs mouvements et repoussent le sommeil. Ainsi donc les grands progrès qu'a faits la physiologie moderne ne servent qu'à constater la vérité de l'ancienne, et à prouver que les scolastiques n'étaient pas aussi simples qu'on a voulu le faire croire, dans les sciences naturelles.

En réunissant donc la cause matérielle, finale et efficiente du sommeil, les scolastiques ont eu bien raison de le définir : « La constriction du premier sensorium, en vue de la santé de l'animal : Primi sensorii comprehensio, causa salutis animalis. »

Si le sommeil n'est que la constriction du sensorium commun , causée par les vapeurs, et qui, faisant cesser les opérations de cet organe^ fait cesser aussi les opérations de tous les sens extérieurs, et leur impose l'inaction et le repos; l'on comprend aussi que la veille n'est que la cessation de cette constriction, qui rend au sensorium la liberté de fonctionner lui-même et de communiquer avec les sens. Et puisqu'une telle cessation dépend de la dissolution des vapeurs qui se portent au cerveau , tout ce qui dissipe ces vapeurs amèue de nécessité la veille.

Or trois causes concourent à faire cesser les évaporations à Tinté-

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rieur du corps de ranimai. La première est la digestion complètement achevée ; la deuxième est le rappel de la chaleur naturelle de l'intérieur du corps aux veines, d'où elle chasse la vapeur froide condensée qui s'y est accumulée; la troisième est la séparation du sang pur de l'impur, qui s'est opérée dans le cœur, et la conversion de la partie pure et subtile du sang en ces « esprits animaux » qui font agir les sens et mettent en mouvement le corps. Ce sont donc ces trois causes qui produisent la veille.

Par la même doctrine on peut aussi se rendre compte de cet état mitoyen entre le sommeil et la veille dans lequel, tout en dormant, ^'homme parle, niar^che et opère comme s'il était éveillé^, et qui se dit somnambulisme.

Il est indubitable que, ainsi qu'il sera prouvé dans le Traité de l'âme, la force de locomotion dépend, quant à son exercice, de l'appétit, et que l'appétit n'est déterminé et mû que par l'idée de VuWe ou du préjudiciable qu'un sens intérieur a excitée. Il est indubitable aussi que les causes que nous venons d'exposer, et qui produisent le sommeil ou la veille, n'agissent pas instantanément et tout d'un coup, mais successivement et par degrés; et qu'il peut bien arriver qu'elles soient arrêtées à un certain point, et empêchées d'achever leur œuvre : en sorte que le sensorium commun, aussi bien que les sens extérieurs, n'en soient affectés qu'eu partie, et ne soient liés qu'en partie par leur action. Il est indubitable enfin que , selon la variété des tempéraments et l'état sanitaire du corps, bien souvent il se développe dans certaines parties de l'animal une chaleur extra-naturelle, soit par une humeur fébrile putrescente, soit par toute autre cause, et c'est ce qui arrive particulièrement aux somnambules.

Il faut aussi faire entrer en ligne de compte cette circonstance : Que dans les êtres dont il est question abondent d'une manière extraordinaire les « esprits animaux, « ces causes immédiates du mouvement des membres du corps, particulièrement des mains et des pieds, si prompts et si faciles à être mus. Tout cela posé, on peut s'expliquer aisément les phénomènes du somnambulisme.

Dans cet état, d'une part, le sommeil n'étant pas parfait, toute communication entre le sensorium commun et les sens extérieurs n'est pas interrompue. D'autre part, la chaleur extra-naturelle , qui se développe dans le corps, en balançant la frigidité des vapeurs condensées qui sont tombées dans les veines, y facilite le passage des esprits animaux, surabondants dans les somnambules, et délie la puissance locomotive des sens, particulièrement de l'ouïe et du tact, mais rarement, difficilement et jamais complètement la puissance des yeux, à cause de leur proximité du cerveau, duquel descendent les vapeurs conden-

41fi y APP. Lr.s PUE.\OMKNr:.s du sosimi ii.

sées qui vont obstruer les veines. Or l'on comprend que, dansuu individu qui se trouve dans ces dispositions physiques, si, par une des causes indiquées ci-dessus, la fantaisie est aflectée par le fantôme d;' quelque chose qti'il a l'habitude de faire , son appétit, déterminé et poussé au mouvement par ce fantôme, le pousse à faire cette chose, et qu'il la fasse; et qu'ainsi il répète, pendant le sommeil, les opérations qu'il exécute ou dont il est beaucoup préoccupé pendant la veille.

Il est incontestable que le sommeil des somnambules , tout imparfait qu'il e.st, est un véritable sommeil ; car, revenus à eux-mêmes, ils se rappellent bien les fantômes qui les ont impressionnés, mais non les opérations qu'ils ont accomplies sous leur empire. La cause de cela est que les fantômes, étant des actes de la fantaisie et inhérents à cette faculté, peuvent être rappelés; tandis que les opérations qui s'en 'sont suivies sont des actes des organes et de la puissance locomotrice sans le concours de la volonté, et Ji'ont laissé aucune trace ou qu'une trace bien confuse dans la mémoire; et, par conséquent, il est impossible de s'en souvenir, au moins d'une manière claire et distincte. C'est pourquoi on ne leur impute pas comme crime le mal qu'ils font pendant leur sommeil, pas plus qu'on n'impute comme crime aux ivrognes le mal qu'ils font pendant l'ivresse, et aux aliénés celui qu'ils font dans les accès de la folie.

Mais ces explications n'ont trait qu'au somnambulisme naturel ; quant au somnambulisme dit artificiel, lucide, magique ou diabolique^ il en sera question ailleurs.

%Z. Objection tirée des phénomènes du sommeil, contre l'immatérialité de l'intellect humain — Comment ces phénomènes, ainsi que ceux qui font perdre connaissance, n'af/ectent nullement la faculté intellective.

Ainsi donc les phénomènes du sommeil tiennent à la faculté purement sensitive, et la faculté intellective n'y prend aucune part. Et cependant les matérialistes n'en osent pas moins s'en faire un argument contre l'immatérialité des fonctions intellectuelles, et la spiritualité et l'immortalité de l'âme. « Pendant le sommeil, disent-ils, l'intellect ne «fonctionne pas, l'âme ne pense pas, n'a pas même le sentiment « d'elle-même ; elle est dans un état tout à fait ressemblant à la mort : « somnus estsimillimamortisimago. Or, si l'inaction des sens amène « de toute nécessité l'inaction de l'intelligence, si l'âme cesse de pen- « ser dès l'instant où elle cesse de sentir, u'est-il pas évident que l'iu- « tellect n'opère qu'avec le concours organique du corps; que les idées « elles-mêmes ne sont que le produit des sensations, ou des sensa-

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« tîons transformées, et que, n'ayant pas di'oj)ératîon sans le corps, « l'âme n'a pas non plus à'étre hors du corps, et doit s'éteindre avec « le corps ? »

Cette objection n'est qu'un tissu de sophismes. Autre chose est la co7idifion nécessaire pour agir, et autre chose est Vorgane avec lequel on agit; et, de ce qu'un être quelconque ne peut opérer que dcuis certaines conditions, il ne s'ensuit pas qu'il n'opère qu'avec ces conditions. L'œil corporel a besoin de la lumière pour voir; la lumière est une condition indispensable pour les opérations de la vue; dira-t-on, pour cela, que l'œil ne voit que par la lumière, et que la lumière est Vorgane delà vision? II en est de même de l'œil de l'esprit, l'iutelloct; il a besoin des fantômes qui lui sont transmis par les sens, pour en extraire les idées et penser. Les fantômes sont une condition indispensable pour les opérations de l'intelligence ; mais on ne peut dire, pour cela, que lintellect ne se forme les idées et ne pense que par les fantômes, et que les fantômes soient Vorgane de la pensée et de l'idée.

Il est très-vrai qu'à la différence de l'intellect angélique, qui voit directement l'universel, l'intellect humain, à cause de sa faiblesse, ne voit ni ne peut voir l'universel qu'à travers le particulier, et qu'il n'a l'idée ou la conception universelle d'aucune chose qu'à l'aide de l'image particulière de la chose, et ne pense LA chose qu'à l'aide de cette chose. Et de là ce canon de la philosophie scolastique : « L'intellect humain, pendant eette vie, ne voit rien sans le fantôme : « Intellectus humamis, in statu prxsentis vitœ , nihil ridet sine « phantasmate. » Mais le fantôme particulier n'est que la condition nécessaire et non Vorgane naturel de la pensée et de l'idée. On comprend donc que le sommeil, étant une espèce de paralysie temporaire des organes de la sensation et de la faculté Imaginative, dans laquelle les fantômes se peignent et se présentent à l'opération de l'intellect; et que, ce dernier n'ayant pas devant lui, pendant le sommeil, des fantômes qui lui servent de matière des idées à former, ou qui lui rappellent des idées autrefois formées, doit demeurer dans l'état d'une complète inaction, par rapporta l'intelligence et à la pensée, et ne doit rien comprendre, ne doit penser à rien, et n'a pas même l'idée, la pensée et la conscience de lui-même. Car même la pensée , même l'idée, même la conscieuce ou la vision de lui-même, ne lui est pas possible sans le fantôme : iSlUVLvidet sine j^hantasmate.

Un homme, enfermé dans un lieu où la nuit vient de se faire, ne voit aucun corps, pas même son propre corps. C'est l'état de l'intellect humain pendant le sommeil : il ne voit plus aucune idée , pas même l'idée de son propre être; mais, comme de ce qu'un individu, I. 27'

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