‹ La philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 83 sur 108 · U;) P'- APP. LES PTIENOMKNKS DU SOMMEIL · texte numérisé non relu

U;) P'- APP. LES PTIENOMKNKS DU SOMMEIL

allons indiquer, la fantaisie est fortement ébranlée, l'âme n'y voit de fantômes d'aucune manière ; et, dans cette situation , on n'a pas de songes, on ne rêve pas. C'est ce qui amve aux enfants et à ceux qui dorment d'un sommeil profond, et, ordinairement, au commencement du sommeil ; parce que dans les enfants, dans ceux qui dorment profondément, et au commencement du sommeil, la fantaisie est grandement agitée par les causes qui produisent les rêves. iMais au fur et à mesure que la digestion se fait, les évaporations qui travaillent le système sensitif s'élevant plus rares et moins épaisses, et les causes des rêves agissant avec moins de violence, la distinction des fantômes excités dans la fantaisie devient possible, et les rêves commencent. En effet, généralement, on ne rêve que lorsque le sommeil est devenu plus léger, ou lorsque, en quelque sorte, on n'est qu'à moitié endormi.

jNIais, bien que moins intense, le mouvement des organes de la fantaisie, et par conséquent le trouble qu'il y cause, n'en continue pas moins, par la continuation du sommeil ; les fantômes apparaissent donc confus, altérés, changés, mêlés étrangement ensemble; et de là les extravagances, les bizarreries et les monsti'uosités des songes, particulièrement des fébricitants. Ce n'est que lorsque le mouvement des organes de la fantaisie a entièrement cessé, que les fantômes se voient droits, distincts, dans leur état naturel, ce qui arrive vers la fin du sommeil, et lorsqu'on est près de s'éveiller. C'est pourquoi les rêves du matin sont plus uniformes, plus réguliers, plus vrais que les rêves de la nuit.

Voici encore d'autres remarques à faire, d'après saint Thomas, pour s'expliquer le phénomène des songes. Si, après avoir arrêté longtemps notre vue sur une couleur qui, comme le blanc ou le rouge, l'affecte profondément , nous la détournons à regarder d'autres couleurs, celles-ci nous paraissent, elles aussi, du blanc ou du rouge. C'est que l'impi-ession foi'te du blanc et du rouge demeure dans l'organe de la vision longtemps encore après qu'on ne voit plus cette couleur. Le moyen donc de contester que, même après l'éloignement des objets qui les ont produites, les images des objets sensibles demeurent nonseulement dans la fantaisie, à laquelle les sens les ont transmises, mais aussi dans les sens mêmes qui en ont été frappés !

En second lieu, il est également certain, ajoute saint Thomas, que ces impressions, ces ébranlements, que les objets extérieurs ont laissés dans nos sens, même après qu'ils ont cessé de les frapper, continuent à agir sur la fantaisie de l'homme endormi, et plus vivement encore que pendant la veille. La raison en est, dit Aristote, que, pendant la veille, les sens extérieurs et le scnsorium commun jouissant de (oiifc

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liberté et passant d'une sensation à une autre, le fantôme d'un objet , à peine perçu , est effacé presque aussitôt par le fantôme d'un autre objet qui a impressionné les sens d'une manière encore plus forte : comme une petite lumière ne paraît plus devant une lumière plus grande. Tandis que, pendant le sommeil, toute action des sens extérieurs et du sensorium commun venant à cesser , les impressions reçues avant de s'endormir ne sont pas étouffées par d'auti'es impressions , conservent toute leur vivacité , et exciteut dans la fantaisie des images plus vives que celles qu'on aperçoit lorsqu'on est éveillé.

Ainsi, pour saint Thomas ( 2" 2^, q. 75, art. 5), les causes des songes sont de deux différentes espèces : elles sont sxirnaturelles ou bien naturelles. Parfois c'est Dieu lui-même qui, ainsi que des faits nombreux enregistrés dans l'Écriture le prouvent, daigne faire connaître aux hommes ses volontés, par le ministère des anges, pendant le sommeil. D'autres fois c'est le démon qui excite dans la fantaisie de l'homme dormant des fantômes pour le séduire ou le tromper. Ces causes sont surnaturelles, et c'est aux théologiens à les expliquer.

Les causes naturelles des songes sont trois. La première tient à l'àme, car l'homme qui songe n'est ordinairement que l'homme se rappelant, pendant le sommeil, des choses sur lesquelles il a longtemps arrêté sa pensée ou son affection pendant la veille.

La deuxième cause est toute corporelle. De certaines indispositions intérieures du corps il résulte des mouvements analogues dans l'organe de la fantaisie, et de là dans la fantaisie elle-même. C'est ainsi que l'homme, dans le corps duquel abondent les humeurs frigides, rêve, endormant, de se trouver plongé dans l'eau ou au milieu des neiges, et que, s'il éprouve de la difficulté dans la circulation du sang, il rêve qu'on veut l'étouffer ou l'étrangler.

La troisième cause naturelle des songes est corporelle, elle aussi, mais tout extérieure, et relève des différentes impressions de l'air ou d'autres corps extérieurs sur le (^orps de l'homme qui dort. Ces impressions , agissant sur les organes du tact non entièrement engourdis par les causes du sommeil, ébranlent ces organes, et, par ce moyen, réveillent dans la fantaisie des fantômes qui ont quelque rapport de ressemblance avec ces mêmes impressions. C'est ainsi que, si l'on fait du bruit autour d'un homme endormi, celui-ci rêve le grondement du tonnerre, et que, si son corps est péniblement affecté par la dureté du lit, par l'incommodité de la position, ou par un choc contre un autre corps, il songe qu'il est frappé.

La première de ces causes naturelles du sommeil a sa raison dans la faculté Imaginative, qui, comme il sera longuement expliqué au vo-

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lume qui suit, est une puissance conservatrice des fantômes qu'où s'est formés par l'impression des objets extérieurs sur les sens. Ell'on conçoit que, lorsque, pendant la veille, la pensée et l'affection se sont longuement arrêtées sur ces objets, la fantaisie, fortement inipressi(fnnée par leur fantôme , les rencontre d'autant plus facilement, pendant le sommeil, que, nous le répétons, dans le repos complet des sens, elle n'est pas distraite par d'autres sensations.

Par rapport à la deuxième cause, on comprend qu'il est bien naturel que l'abondance de la chaleur ou du froid intérieurs du corps puisse, indépendamment de toute impression extérieure, ébranler l'organe de la fantaisie, et recueillir dans la même fantaisie des fantômes analogues à ces ébranlements, puisque souvent cet équilibre, dans la température, nous fait éprouver les mêmes phénomènes pendant la veille. Car les hallucinations ne sont autre chose que des fantômes excités dans la fantaisie de l'homme éveillé par Véquilibre des humeurs ou des mouvements intérieurs du corps.

On comprend aussi qu'outre l'équilibre de la température et du désordre des humeurs, la manière dont on est couché, l'ébranlement des nerfs, l'agitation du sang, les vapeurs qui s'élèvent de l'estomac, ou le trouble que la maladie produit dans l'économie animale, doivent nécessairement exercer une action quelconque sur les organes de la fantaisie. On comprend également que ces organes, ainsi picotés, ébranlent la fantaisie elle-même et y remuent les fantômes qu'elle conserve, appellent sur eux l'attention de l'âme, les lui font voir avec la même vivacité dont elle les a perçus la première fois, et provoquent les songes et les rêves, qui ne sont que des souvenirs des choses passées. Car, le cas excepté où le songe est l'œuvre d'une cause surnaturelle ou d'une vertu prophétique, on ne rêve, pendant la nuit, que les objets qu'on a sentis pendant le jour; et la brute elle-même rêve ces objets aussi bien que l'homme.

Enfin la mémoire sensitive n'a pas, plus que la mémoire intei- Icctive, toujours la même force dans les individus de notre espèce. Les ivrognes, les colériques, les aliénés, revenus au calme et à la raison, ne se souviennent plus de ce qu'ils ont fait, pendant l'ivresse, la colère, la démence ou les emportements d'une forte passion, parce que, dans cet état , tout l'être se trouvant agité, bouleversé, les objets extérieurs, sauf ceux qui les ont enlevés à eux-mêmes, n'ont pu faire sur eux qu'une très-légère impression ; et parce que les imagos qti'ils en ont perçues se sont , en eux , presque aussitôt effacées que produites, et qu'il n'en est pas resté la moindre trace dans leur fantaisie : comme il ne reste pas de trace du cachet, imprimé sur la cire fondue. Mîiis les images des objets extérieurs qui nous ont impressionnés vi-

iN'AFFECTEM NULLEMENT LlNTELLECï. 423

Yementj prol'oudément, et pendaut uu certain temps, s'iiiiprimeut fortement dans la fantaisie et ne s'oublient pas facilement. C'est pourquoi ou se souvient des choses nouvelles, extraordinaires, merveilleuses, ou qui nous ont fort agréablement ou fort péniblement affectés, quoiqu'on ne les ait vues qu'une seule fois.

Par cette même raison que les images de telles choses sont profondément et vivement gravées dans la fantaisie, on comprend que la moindre cause, qui ne s'y rapporte que d'une manière fort éloignée, et qui n'a avec eux qu'une analogie très légère^ suffit à les rappeler. On comprend donc pourquoi, pendant le sommeil, on ne rêve ordinairement que de choses extraordinaires, merveilleuses, ou qui nous causent une grande satisfaction ou une grande peine. Et voilà pourquoi les plus légères altérations de l'économie animale, les dispositions du corps qui n'ont qu'une légère ressemblance avec ces choses, suffisent à en renouveler le souvenir et à nous les représenter en rêve, pendant le sommeil.

La troisième des causes naturelles du sommeil exige, elle aussi , quelque explication ; car on peut se demander « comment les sens, se « trouvant, par le sommeil, entièrement engourdis et hors d'état de « fonctionner, peuvent transmettre au sensorium commun les im- « pressions d'un corps quelconque, qui affecte péniblement ou agréa- « blement notre corps, et, par là, exciter dans la fantaisie des fan- « tomes et créer des songes. » Voici la réponse à cette question :

On vient de voir que les sens et le sensorium commun ne sont empêchés d'exercer leurs fonctions pendant le sommeil, que par les évaporations des aliments, que la chaleur naturelle fait monter à la tête. Or ces évaporntions augmentent ou diminuent, selon les différents degrés de la digestion. En sorte que, au commencement de cette fonction, les évaporations étant fortes et épaisses, le sensorium est entièrement pris et entièrement empêche de fonctionner; mais, au fur et à mesure que la digestion approche de sa fin, les évaporations venant ;i diminuer, le sensorium et les sens extérieurs commencent à se dégager et recouvrent, dans une certaine mesure, la liberté de leur acliou. Par conséquent ils peuvent, quoique toujours imparfaitement, éprouver les impressions naturelles des corps qui environnent et impressionnent notre corps : l'ouïe peut sentir le son, l'odorat les odeurs, la vue la lumière qui frappe légèrement les yeux, et le tact les impressions de l'air et des corps. Or ces mouvements^ produits dans les sens extérieurs, sont transmis au sensorium, qui, à son tour, réduit en acte la fantaisie; et nous voilà voyant les fantômes. Mais puisque^, dans l'état dont il s'agit, ni le sensorium ni les sens ne sont encore parfaitement libres, et que les sensations nous arrivent d'une manière fort irrc-

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