J4 1"^' A1>P. LES 1'HK^0MEN£S DU SOMMEIL
gulicre et imparfaite, nous ne percevons que d'une manière fort confuse , exagérée et même fausse , les objets éloignés qui nous ont frappés autrefois. C'est ainsi que le plus petit bruit ou la plus petite chaleur extérieure produisent dans la fantaisie les fantômes d'une grande explosion ou d'un grand incendie.
Par cette différence des causes qui produisent les songes, on s'explique leur variété et leur intensité. En effet, les songes proprement dits, plus frappés, plus liés, plus sentis, plus séduisants, et qui restent après le sommeil, de manière à pouvoir les raconter, ne roulent que sur des sujets dont l'ame a été plus profondément impressionnée, et dont elle se préoccupe le plus pendant la veille. Quant à ces fantômes, ;i ces épouvantails, à ces cauchemars, à ces visions si étranges, si incohérentes, si décousues et parfois si monstrueuses, qu'on appelle plus proprement rêves , et qu'éprouvent particulièrement les malades , icgrl somnia vana; quant à ces représentations toutes fantastiques, qui n'ont aucune apparence de raison, qui ne laissent aucune trace, et que le réveil dissipe; comme les aiïectioiis présentes du corps en sont la cause naturelle, on en comprend la déraison et le désordre. Car des mouvements passagers , causés tumultuairemeut, sans suite et sans règle, par des causes purement matérielles, ne peuvent rien produire de raisonnable et de régulier.
Les songes, et tout ce qui leur ressemble, ne sont donc que des fantômes excités dans la partie scnsitive de Tàme pai' cl. autres causai que l'impression des objets extérieurs sur les sens, et qui, par conséquent, n'ont pas la réalité actuelle des objets qu'ils représentent.
Mais ou vient de voir qu'il est également impossible que l'intellect se forme l'idée sans le fantôme, et que la faculté sensitive se forme le fantôme sans l'impression de l'objet extérieur sur les sens. Comment donc^ demandera t-on, les songes seraient-ils des fan fûmes, puisqu'ils ont lieu en dehors de toute impression des objets extérieurs sur les sens, et que, sans cette impression, il n'y a point de fantôme? La réponse à cette difficulté est toute prête. Les fantômes des songes ne sont pas le résultat de l'impression d'un objet adueUement présent : ils sont le résultat de l'impression d'un objet éloigné, mais qui, autrefois, a impressionné les sens. En effet, on ne songe que des objets autrefois sentis ou connus. Les songes no sont qu'un souvenir, un rappel dans la faculté sensitive , une l'éapparition plus ou moins lidèle, plus ou moins ordonnée, de fantômes d'objets, autrefois perçus par les sens, et, par conséquent, s'ils n'ont pas leur raison dans une réalité actuelle, présente, ils l'ont dans la réalité liaùituelle, jjassée des objets sentis.
Il est vrai que souvent ou songe des choses monstrueuses, extra\a-
N AFFECTl:^T .^L■LLKMENT LINTELLECT. 425
liantes, bizarres, qu'on n'a j. niais vues; iwais, si on ua jamais vu ces choses dans leur ensemble, on les a vues au moins dans les différentes parties dont elles se composent, et qui en forment un tout, dont on n'a jamais rien vu de pareil. On n'a jamais vu et on ne verra jamais un être à la tête d'homme, au front de cheval, à la figure d'une belle femme, au corps couvert de plumes et à la queue de poisson. INIais comme on a vu maintes fois ces différents objets séparément, et que l'on a leurs fantômes gravés dans la fantaisie, tout homme peut, à l'aide de son imagination , pendant le sommeil aussi bien que pendant la veille, les réunir dans un tout, et rêver le monstre d'Horace.
Tout fantôme apparaissant dans la fantaisie à la suite de l'impression de l'objet extérieur sur les sens est l'image fidèle, exacte de cet objet, comme, dit saint Thomas, l'empreinte produite par un cachet sur la cire est l'image fidèle et exacte des formes de ce cachet; tandis que les fantômes des songes et des l'éves ne sont pas l'œuvre de l'impression actuelle de l'objet extérieur sur les sens , mais, nous le répétons , ce sont l'œuvre d'autres causes physiques qui , en agissant sur les nerfs conducteurs des sensations , d'une manière à peu près semblable à la manière dont les objets extérieurs ont autrefois agi sur les mêmes nerfs, causent sur le sensorium un ébranlement à peu près semblable, et y répètent les mêmes impressions qui réveillent dans la fantaisie les fantômes correspondants, et, de là, l'apparition, dans cette faculté , de fantômes d'objets autrefois aperçus , sans que ces objets soient présents. Seulement , comme ces causes agissent sur les nerfs lumultuairement, sans ordre, sans suite, et rappellent les fantômes d'objets vus à diverses époques, et n'ayant pas de rapports entre eux, mais réunis en un même instant et formant un tout : ce tout n'est qu'un ensemble irrégulier, monstrueux , bizarre.
C'est l'explication des songes extravagants et qui ne représentent que des fantômes d'objets, sentis a des époques éloignées. Quant aux fantômes perçus pendant la veille, dans un passé très-rapproché. et qui réapparaissent eu songe pendant le sommeil , voici comment Aristote et saint Thomas {Lect. 4) expliquent ce phénomène : Il est certain d'abord que les images des objets perçus par les sens agissent sur la fantaisie non-seulement pendant que ces objets sont présents aux sens, mais aussi après qu'ils eu sont éloignés. En effet, lorsque nous avons regardé un objet d'une splendeur extraordinaire, si nous tournons notre regard vers d'autres objets, nous ne les voyons pas. Or qu'est-ce qui nous empêche de les voir? si ce n'est le simulacre do l'objet lucide qui nous avait fortement impressionnés, et dont l'impression demeure pendant longtemps dans nos yeux, même après que nous ne l'avons plus sous les yeux.
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Mais s'cnsuit-il de là que l'intellect soit une puissance corporelle, iiyant besoin du corps comme d'un organe pour comprendre ? Pas le moins du monde. Car il est certain que, dans les songes, l'intellect opère aussi bien que les sens. Lorsqu'on s'est réveillé, on se rappelle avoir perçu des couleurs, des sons, des saveurs, des odeurs, des impressions pénibles ou agréables; en un mot, on se rappelle avoir senti. Si on se rappelle avoir senti, c'est qu'on a vraiment senti; et puisqu'on ne sent que par le jeu des sens, il est clair que la modification des sens, quelle qu'en soit la cause, est pour beaucoup dans le phénomène des songes. Mais, en rêvant, on distingue l'homme du cheval, les chosesauimées des choses inanimées; on distingue noii-seulcmentlcs individus, mais encore la nature, l'espèce, le genre des objets; c'est-àdire qu'on ne sent pas seulement, mais qu'on coviprend aussi ces objets, et qu'on s'en forme la conception générale, l'idée. Or ce sont là des opérations de l'intellect. Donc, tout en rêvant par la partie sensitive de l'âme, nous n'en sommes pas moins nous-mêmes par notre faculté intellective ; et cette faculté n'en exerce pas moins, et toujours indépendamment de tout organe corporel, sa noble fonction d'abstraire l'universel du particulier et de comprendre. Les songes ne prouvent donc que l'existence simultanée en nous de phénomènes sensitifs et d'opérations intellectives ; mais ils ne prouvent pas que des phénomènes sensitifs altèrent les fonctions intellectives , et que l'intellect soit modifié le moins du monde par ce qui arrive dans la fantaisie et dans les parties du corps qui en sont les organes{l). Examinons maintenant les phénomènes de la folie au même point de vue.
§ 5. De la folie, de sa nature, de ses dif/érenis degrés et de ses causes organiques— Absurdité des objections qu'on en tire contre l'immatériali/é de l'intellect. — Mécanisme du raisonnement. — Les raisonnements des aliénés , matériellement faux, sont formellement vrais. — La folie n'altère nullement la raison. — Comment exclut-elle la liberté?
Nous venons de prouver que les songes ne sont que des apparitions dans la fantaisie, des images d'objets éloignés ou non exis-
(i) CeUe doctrine se trouve renftrinée dans ce remarquable passage de saint Thomas :
« Inlellectiis, cirra propiium ohjectum, semper est vcrus; undeex seipso niin- " quam decipitur; sed omiiis deceplio accidit in inleclleclu ex nliqiio inferiori, " pnla : phantasia, vel aliqiiid linjnsmodi. ITnde videnuis qiiod, qiiando naturale " jndicatorium non est ligatnm, non decipimur per hiijtismodi apparitiones, sed II solinn (juando lifjalnr, ul vntrt in ft^irmlrnfi/'iis. » (î" q. 94» ?"'• '^'- )
ELLE ATïEliM LA LIJJEKTÉ ET iNOW LA lUISON. 427
tants, comme s'ils étaient présents et réels. Or ce phénomène a lieu pendant la veille, aussi bien que pendant le sommeil. On rêve tout éveillé comme on rêve en dormant; seulement les rêves, penda)it la veille , s'appellent hallucinations , aliénation mentale^ monomanie, Jolie, démence.
Il arrive souvent, ainsi que nous venons de le faire observer, que, même pendant la veille, on croit voir encore par les yeux du corps et sentir par les sens les objets dont on est fortement préoccupé et sur lesquels on a longtemps fixé d'une manière intense l'esprit ou le cœur, et dont cependant on n'a présente que l'image dans la fantaisie. Ces visions fantastiques sont de vrais rêves du temps de la veille. Si elles ne sont que momentanées, passagères, on les appelle hallucinations. Si elles reviennent à différentes reprises, ou les nomme aliénalions mentales. Si elles rappellent toujours le même objet, on les dit monomanie. Si elles sont habituelles et si leurs objets varient, elles constituent l'état de folie; el si elles poussent l'individu qu'elles travaillent à des excès contre lui-même et contre les autres, c'est la démence et la fu7-ie. Ce sont les différents degrés de la folie. Mais puisque ce sont toujours les effets d'imaginations d'objets qu'on croit voir et sentir, tandis qu'on ne les voit et qu'on ne les sent réellement pas, puisque ce sont des rêves plus ou moins fixes, plus ou moins variés, plus ou moins violents : les phénomènes de la folie sont de la même nature que les phénomènes des songes , et relèvent des mêmes causes ; et la folie n'est que le songe pendant la veille, comme le songe est la folie pendant le sommeil.
Ces doctrines posées , ces faits établis , voyons combien sont illogiques et absurdes les conclusions que le matérialisme déduit des phénomènes de la folie contre la simplicité des opérations, contre la subsistance par soi de l'intellect humain.
D'abord la fantaisie, comme il sera longuement expliqué plus loin, appartient <à la partie sensitive de l'âme; c'est pourquoi elle ne se trouve que dans les êtres sentants (l'homme et la brute), et ne se rapporte qu'aux choses qui se sentent; caries choses purement intelligibles ne tombent pas sous le domaine de la fantaisie. Par la même raison elle ne s'exerce que par un organe corporel ; car les choses ne se répètent que par les mêmes causes qui les ont produites. Comme donc ce n'est que par le sens intérieur, mis en acte par l'objet extérieur, que la fantaisie est mise elle-même en acte, et se forme les images, ce n'est toujours que par le même sens intérieur ou par un moyen corporel qu'elle peut s'en souvenir. On comprend par là que tout dérangement de cet organe intérieur de la fantaisie doit se reproduire dans la manière dont elle se rappelle les images, et, par contre-coup
428 ï" APP. LA fOLlE KT SES CAUSES.
encore, sur le raisonuement; car, pendant cette vie, tout eu uopérant qu'eu dehors de tout organe corporel, l'intellect, ne voyant que par les fantômes, ne raisonne qu'avec les fantômes; et, par conséquent, tout désordre plus ou moins grand, dans lequel les fantômes passent sous les yeu\ de l'esprit, confond, altère nécessairement le raisonnement, et rend impossible la suite, la régularité, l'exactitude, la justesse de cette opération. C'est ainsi que le désordre d'une quantité de chiffres, jetés pêle-mêle sur le papier, met le plus habile calculateur dans l'impossibilité d'en faire l'addition; et que le désordre d'une quantité de meubles, entassés dans im magasin, met l'expert le plus exercé dans l'impossibilité d'en faire l'expertise. INIais, de même que, pour ne pouvoir faire, dans les conditions données, ni notre calculateur son addition, ni notre expert sou expertise, ils n'en conservent pas moins toutes leurs connaissances et toute leur habileté; de même, pour ne pouvoir faire, dans l'état de folie, des raisonnements exacts, l'intellect humain n'en conserve pas moins l'intégrité de la raison et de toutes ses facultés ; et la folie, tout en étant une terrible maladie du corps, dérangeant les fonctions sensitives, ne porte aucune atteinte à la santé de l'esprit, et n'altère pas le moins du monde ses facultés intellectives.
En second lieu, saint Thomas a fait la remarque que, dans cette espèce de paralysie de tous les organes de la sensation, qui constitue le sommeil, les fantômes excités par d'autres causes que limpression régulière des objets extérieurs, agissent puissamment sur la fantaisie. De là le pliénomène que bien souvent les choses que nous rêvons pendant le sommeil, nous frappent davantage et nous apparaissent plus réelles que celles que nous sentons pendant la veille. La même chose arrive aux aliénés. Dans cette espèce de contrainte intérieure qui fixe, qui cloue leur imagination sur un fantôme faux; qui l'isole de tous les fantômes vrais, touchant le même sujet, et qui constitue la folie : le fantôme faux leur paraît plus réel , plus vrai que les fantômes vrais n'apparaissent réels et vrais à l'esprit sain, et ils en sont plus vivement impressionnés. Par la même raison, comme le principe universel ou l'idée dont ils font l'application au fait particulier que le faux fantôme leur représente, les préoccupe davantage, ils le voient plus clairement, plus nettement. Ou conçoit donc que la conclusion qu'ils tirent de ce principe, qui leur apparaît dans tout l'éclat de la vérité, et du fait fantastique, qui cependant se présente à eux dans toute la réalité de son existence, soit pour eux une évidence au-dessus de toute évidence, une vérité au-dessus de toute vérité. De là l'impossibilité de les convaincre du contraire par le raisonuement. De là l'entêtement avec lequel ils restent attachés à leur opinion, et l'élo