‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 18 sur 76 · L ETAT DE PUBE NATURE POUR L'HOMME · texte numérisé non relu

L ETAT DE PUBE NATURE POUR L'HOMME

ment ou le repos (i), ce sont là des phénomènes fort naturels. Mais, que l'être inanimé se meuve du mouvement intrinsèque de Pêtre végétatif; que Têtre végétatif exécute les actes de l'être sensitif; que Têtre sensitif accomplisse quelqu'une des fonctions de Fêtre intellectif ; que l'être intellectif créé sache et fasse ce que seul TÈtre incréé peut faire et savoir; ou qu^il le connaisse et le possède d'une manière qui surpasse sa nature, son mérite, sa capacité, ses forces, ce sont là des phénomènes tout à fait surnaturels ; c'est ce qu'on appelle miracle, ou ce qui ne peut être produit que par la vertu, par l'action immédiate et directe de l'Auteur de tous les êtres, qui, seul, quand et comme il lui plaît, peut en dominer la nature, en suspendre ou en dépasser les lois, parce que, essentiellement contingentes , ces lois n'ont et ne peuvent avoir rien de nécessaire, de fatal , pour Celui qui, d'après ses raisons éternelles, les a librement établies. Appliquons cette doctrine à l'homme, en particulier, dont il s'agit dans ce moment, et tâchons de fixer ses rapports avec les vérités naturelles et surnaturelles.

Après avoir créé les êtres qui comprennent, sans sentir, les Anges; et les êtres qui sentent, sans comprendre, les brutes : afin qu'il y eût ordre dans ses œuvres et une liaison qui en fît une échelle, un ensemble, un tout , Dieu voulut créer aussi l'homme, qui, être à la fois intelligent et sensitif, réunît en lui la nature de la brute et celle de l'ange.

Dans ce dessein, tout à fait libre, de sa sagesse, de sa puissance et de sa bonté, à l'égard de l'homme. Dieu ne lui devait (2) que les facultés, les forces, la fin et les moyens de Fat-

(1) Ces différents actes de la vie des êtres vivants et de l'existence des êtres inanimés seront expliqués dans notre Cours, au Traité de Vaine.

(2) Les grands penseurs d'aujourd'liui , dont cependant rien n'est plus petit que la pensée, en sont toujours à réclamer, d'wwc manière absolue, en faveur de l'homme, même vis-à-vis de Dieu, les droits de la nature et de la raison, et ce que Dieu doit à l'homme, sans se douter le moins du monde que de telles réclamations sont niaises et absurdes lorsqu'elles ne sont pas impies. L'homme a bien des droits absolus aussi bien que des devoirs, par rapport aux autres hommes; mais il n'a, par rapport à Dieu, que des droits relatifs, et dont le titre premier, c'est sa libéralité. Celui qui lui a tout donné, même l'être, ne lui doit rien, excepté ce qu'il a décidé librement et qu'il a promis de lui

teindre, propres à la nature intelligente et à la nature semlble que, dans ce merveilleux être, il avait unies ensemble sans les confondre , et ne lui devait ces choses que dans la mesure des exigences de ces deux natures, telles qu'il les avait conçues et fixées de toute éternité; en un mot, Dieu ne lui devait ni plus ni moins que ce que l'homme aurait eu dans l'état que la théologie appelle état de pure nature.

Cet état n'a jamais existé; mais, d'après la doctrine catholique, et contre l'erreur de Baïus et de son disciple Jansénius, il pouvait bien exister. Car Dieu pouvait bien créer l'homme dans un état où il n'aurait eu que les perfections essentielles de sa nature, et les facultés en harmonie avec ces perfections, où il aurait participé à l'action providentielle de Dieu, mais il n'aurait pas eu une fin de l'ordre surnaturel, et où il aurait été étranger au péché originel et à ses suites ; mais aussi il n'aurait eu aucune part aux dons simiaiureh, qui, étant en quelque sorte l'auréole de l'Être incréé, les traits distinctifs de la nature divine, ne peuvent naturellement convenir à aucun être créé, et ne sont pas dus à la nature humaine. Or, voici ce que serait Ihomme en VéUU dépure nature.

L'objet naturel de tout être capable de comprendre et de vouloir, est de posséder la Vérité souveraine dans son intellect par la connaissance, et le souverain Bien dans son cœur par l'amour. Dieu étant cette Vérité et ce Bien, en tant qu'être intelligent, Phomme, à Yétat de pure nature, aurait donc le droit (1) d'avoir pour sa fin dernière et pour terme de sa béatitude natu-

donuer. L'artisan cfo^^-ii la moindre chose à l'œuvre toute gratuite de ses mains? Donnant à tous abondamment: Qui dat omnibus a ffluenter {Jacob. 1, 5) ; n'ayant rien reçu de personne , Dieu , dit saint Paul , ne doit rien à personne : Quisprior dédit ei, et retribuetur et {Rom. XI, 35) ? Seulement, comme il est propre à tout être intelligent, opérant pour une fin, d'y proporUonner les moyens; Dieu, a}ant créé l'homme pour une fin, devait à sa sagesse, dans laquelle il a tout fait{Psal. 103, 24), d'harmoniser notre nature avec sa fin, et de lui donner des facultés, des tendances et des forces, aptes à l'atteindre. Ce n'est que dans ce sens que Dieu nous doit quelque chose, c'est-à-dire parce qu'il ne peut être absurde, ni se contredire , ni manquer à sa parole. Mais ne devoir qu'à ces titres, c'est moins devoir à un autre que devoir à soi-même. (1) Toujours dans le sens indiqué dans la note qui précède.

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relie, au moins la contemplation abstractive de Dieu, et l'amour nécessaire à la hauteur d'une telle contemplation. Mais il aurait aussi le devoir et la possibilité, au moyen du concours d'une providence particulièrement favorable^ d'accomplir de bonnes œuvres naturelles, et par elles de mériter, d'après la théologie, cette béatitude, pendant cette vie, et même après la mort , au moins par rapport à l'âme, qui est naturellement immortelle (1). Quant au corps, l'immortalité ne lui est due d'aucune manière. Il est vrai que, d'après l'Écriture, Dieu aurait créé l'homme immortel, même par rapport au corps. Mais ce ne fut, comme l'a observé saint Thomas, qu'en accordant à ce corps, naturellement corruptible et mortel, une certaine incorruptibilité, ou quelque chose en dessus de ce qui lui était dû en vertu de ses exigences naturelles; c'est-à-dire que Phomme , demeurant fidèle à Dieu, n'aurait échappé à la mort que par un privilège surnaturel, comme c'est par un privilège de la même espèce qu'il ressuscitera un jour. Nous ne soutiendrons donc (Cours, vol. Il, pag. 560), à la suite d'une belle parole du même saint Docteur, comme une chose naturelle, la résurrection des morts : Resurrectio quantum ad finem naturalis est {Sum. Cont. Gentil, (lib. IV, c. 81) que, supposé le présent état da nature réparée par le Christ, et rendue à ses anciens privilèges surnaturels. D'après le but que Dieu s'est proposé en créant l'homme, d'unir en lui le degré infime de la nature intellective et le degré suprême de la nature sensitive , et d'en faire le trait d'union entre ces deux natures; l'homme devait avoir l'appétit sensitif ou la concupiscence, aussi bien que l'appétit intellectif ou la volonté. Mais dans l'état de pure nature, cette concupiscence ne serait pas l'entraînement vers le mal, mais la tendance vers les biens sensibles , ce qui ne serait pas un défaut, répugnant à la raison droite, mais une perfection de sa nature, parce que cette tendance est, dans l'homme, le principe des actes nécessaires à la conservation de son être corporel. Dans tous les cas , dans l'état de pure nature, cette concupiscence n'aurait pas été si

(1) '( Homo, in slat i ualurcie piirù3, })osl morttm bcatitudine sua iiatiinili fVue- « retur in altéra vita, saltem seoiinduin aiiimam qiia; uaturaliter iiumorlalis « est (Antoine, Tract, de Gratta }. »

violente qu'elle l'est dans Tétat de la nature déchue. Cependant, comme il est très-naturel , pour un être intelligent uni à un corps^ que ses connaissances^ d'après l'expression de saint Denis l'Aréopagite^ commencent, au moins pour la plupart des cas, par les sens, et que l'appétit sensitif soit mu par les objets perçus par le corps, il est naturel que cet appétit prévienne l'attention de la raison et s'enflamme des désirs des biens sensibles , même malgré la volonté. La lutte donc, entre l'appétit sensitif et l'appétit rationnel, et les mouvements désordonnés du corps, prévenant les désirs de l'esprit, seraient très - naturels dans l'homme de \dipure nature. Car, comme il a été décidé par l'Église, toujours contre Baïus et sa secte, la sujétion parfaite de la chair à l'esprit, des mouvements corporels aux fonctions rationnelles, est un privilège de ce que la théologie appelle l'état de nature intègre, nullement dû à l'état dépure nature (1).

Seulement, dans ce dernier état, le tempérament du corps, réquilibre des humeurs et du sang, la disposition des organes^ seraient tels que les mouvements désordonnés, dont il s'agit , 'n'auraient pas été si fréquents ni si entraînants qu'ils le sont maintenant. Par conséquent, la volonté aurait pu les réprimer plus facilement, et éprouver moins de difficulté pour la pratique du bien; et, quoique privé du don ineffable de I'Intégrité^ l'homme aurait pu atteindre sa béatitude naturelle.

Tout en étant bonne, la pure nature, — parce "que tout ce que Dieu fait est bon, — cependant, dans cet état, l'homme aurait une propension naturelle pour des actes corporels défendus par la raison; mais cette propension découlerait de sa nature, non en tant que bonne, mais en tant que défectible, propriété inséparable de tout être limité, et dès lors imparfait. Elle serait l'œuvre non du péché, mais d'une imperfection tout à fait naturelle.

c( Dans l'état de pure nature, dit toujours la théologie, l'homme « pourrait moralement observer toute la loi naturelle et éviter « tous les péchés mortels, pour l'amour de la vertu et de l'hon-

(1) Saint Pie V a condamné cette proposition de Bains : Integritas primœ conditionis non fuit indebita naturœ humanx, sed natiiralis ejus conditio.

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