NÉCESSITE DES CRITERIUMS. TROIS ESPECES
tiennent pour une chose absolument certaine que Mahomet est un prophète de Dieu, tandis que, pour le reste du monde^ il n'est qu'un grand et solennel imposteur.
La certitude objective des choses ne produit donc la certitude subjective de l'esprit, que dans la mesure de la puissance et de la fidélité des moyens et des indices par lesquels elle lui est présentée.
Ces indices s'appellent critériums^ du mot grec xpiTr'ç, juge , parce que ce sont les moyens de bien juger les choses.
Les êtres, objets de notre connaissance et de notre foi, sont de trois espèces : 1° les êtres spirituels, comme Dieu, les anges, l'âme humaine et les rapports purement intentionnels des choses, objet des conceptions générales de l'esprit ou des idées. Ces êtres ne peuvent être conçus que par Vintellect. 2<> Les êtres purement sensibles: ce sont tous les corps, leurs quantités et leurs qualités, et qui ne peuvent être perçus que par les sens. .> Enfin les êtres éloignés^ ou séparés de nous par la distance du temps et du lieu, ou au-dessus de la portée de notre esprit. Tels sont les faits de l'histoire, les contrées lointaines et les mystères de la rehgion. Tout cela ne peut être connu que par le témoignage humain , qui est une véritable révélation humaine, ou par la Révélation, qui est le témoignage divin.
Conformément à cette triple catégorie des êtres , il y a trois espèces d'indices, de critériums, par lesquels nous pouvons bien juger des choses, et la vérité objective de leur nature et de leurs propriétés peut devenir vérité subjective pour notre esprit, en obtenir le consentement, et s'y établir comme une certitude ; ce sont: 1° l'évidence intuitive ou discursive de la raison, pour les choses purement intelligibles ; l'évidence de la perception des sens, pour les choses sensibles; et l'évidence de l'autorité compétente et légitime, pour les choses historiques ou supérieures à notre intelligence.
Dans les cours modernes de philosophie, on fait du sens intime de chacun un quatrième critérium de la vérité, mais bien à tort. « Le sens intime, dit la Philosophie de Lyon, n'est que la « perception par laquelle notre esprit est averti de son état acc( tuel. Chacun trouve dans le sens intime le témoignage de sa « propre existence, de toutes les impressions agréables ou dou-
oS PREAMBULES DE LA PHILOSOPHIE. LA CEfiTITUDE.
c( loureuses qu'il éprouve, et le témoignage de ses propres pence sées.»
Ainsi^ le sens intime ne nous rend certains que des idées que nous avons, des sentiments qui nous émeuvent, et des sensations dont nous sommes affectés. Or. dans la question de la certitude, il ne s'agit pas de la vérité intime à nous-mêmes, ou de la conformité de nos jugements avec Tétat de notre propre être, mais bien de la vérité logique ou de la conformité de nos conceptions avec les choses distinctes de nous et existant hors de nous. Le sens intime ne nous dit rien d'une telle conformité , ne nous dit rien de ce qui n'est pas nous; il n'a donc rien à faire dans la présente discussion, il n'a pas de place parmi les critériums de la vérité.
Il ne s'ensuit pas qu'en nous avertissant des modifications actuelles de notre esprit , de notre cœur , de notre corps, de tout notre être, le sens intime nous trompe. Bien loin de là, lorsque nous avons la conscience d'une telle idée, d'un tel sentiment, d'une telle sensation, il est impossible que nous ne pensions pas, que nous ne sentions pas ce que nous croyons penser ou sentir. C'est que le sens intime n'est pas quelque chose qui diffère de nous , n'est pas un témoignage extrinsèque, un indice étranger de la vérité de ce qui se passe en nous; mais, comme l'observe Storchenau , le sens intime n'est « autre chose que (( NOUS-^NIÈMES qui pensons, qui sentons, qui éprouvons telles c( et telles impressions, qui avons la conscience de ces phéno- « mènes de notre être, et qui ne pouvons nous tromper sur la a réalité de nos pensées et de nos sensations (1).» Ce n'est donc que l'esprit lui-même, rétléchissant sur son propre état et sur la manière dont il est modifié; mais ce n'est pas un témoin qui nous atteste l'équation entre le jugement de l'esprit et la chose qui n'est pas l'esprit, en quoi seulement consiste la vérité logique.
C'est pourquoi, tout en reconnaissant l'infaillibilité dutémoi-
(I) « Nostra cogitatio et sensns lutimus quem de ea habemus, aliud reipsâ nnon sunt quam ïsOSMETlPSI qui cogitamus, existimus , atque inlimum a ejus sensu m habemus [loc, cit. y part. Il, c. it}.»