‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 33 sur 76 · NÉCESSITÉ DES CRITERIUMS. TROIS ESPÈCES · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DES CRITERIUMS. TROIS ESPÈCES

gnage du sens intime^ concernant les faits intérieurs de notre être, les scolastiques ne l'ont jamais compté parmi les critériums de la vérité.

Dans le jugement de nos pensées , de nos sensations et de tout ce qui modifie notre ôtre^, nous ne pouvons pas nous tromper sur la réalité de ces phénomènes, mais seulement sur la cause qui les produit en nous. En effet, bien souvent nous attribuons à rimpression d'un objet extérieur une image qui ne se dresse devant notre esprit que par le jeu intérieur de notre fantaisie ; ou à une cause qui n'y est pour rien, le sens de douleur ou de plaisir que nous éprouvons. Mais, même dans ces cas, ce n'est pas le sens intime qui nous induit en erreur; car la pensée, la sensation que notre sens intime nous atteste, comme présente, actuelle, réelle, est vraiment telle. Ce n'est que la raison ou les sens qui nous trompent, en tant que, juges naturels des causes de tout ce que nous éprouvons en nous-mêmes, ils nous affirment, comme étant produit par une telle cause, ce qui ne l'est que par une telle autre.

Ne se réduisant qu'à nous avertir des faits intérieurs et de l'état actuel de notre être, le témoignage du sens intime est donc tout à fait étranger à tout ce qui n'est pas nous-mêmes et à l'état de nous-mêmes. Par conséquent, c'est encore bien à tort que plusieurs philosophes de l'école cartésienne appellent vérités de sens intime les propositions universelles, les principes connus par soi, per se nota. La fonction du sens intime, par rapport à ces propositions et à ces principes, se réduit uniquement à nous assurer que nous en avons vraiment la perception claire et distincte. Mais, quant à leur vérité ou à leur conformité avec leur objet , ce n'est pas par le sens intime, mais c'est par l'évidence de la raison, ou, comme disent les scolastiques, par la lumière de l'intellect, que nous en sommes assurés.

Il en est de même de l'ensemble de certains sentiments moraux, communs à tous les hommes, et dont les philosophes de la susdite école ont fait un cinquième critérium de la vérité, sous le nom de Sens commun de Li nature : Sensus naturœ communis. C'est un fait que tous les hommes sentent en eux-mêmes une inclination innée à admettre une Divinité, une religion, une loi morale ; qu'ils ont le sentiment intime de la liberté et de l'im-

mortalité de l'âme , de la réalité de leur corps et de tous les corps^ et d^une foule de croyances semblables, Mais, encore une fois, ce n'est pas le sens intime, mais bien l'existence intuitive ou discursive de la raison ou des sens qui nous rendent immédiatement certains de leur vérité. Ces inclinations^ ces sentiments sont infailliblement vrais, parce qu'il est impossible que nous ne les ayons pas vraiment en nous-mêmes dès Tinstant où nous avons la conscience de les avoir. Cependant ce n'est pas par le sens intime, mais c'est toujours par la raison que nous concluons pour la réalité de leur objet. « C^est par la raison, » dit fort à propos un autre philosophe jésuite, digne d'être plus connu qu'il ne Pest , (( c'est par la raison , en prenant pour base ces indica- « fions j ces sentiments communs à tous les hommes, et dont tous « les hommes sont certains par leur sens intime, que nous ar- (( gumentons ainsi : — a Ce cri universel et permanent de la (( nature, en faveur d'une Divinité, d'un culte et d'une loi; cette « inclination naturelle et universelle de l'esprit et du cœur de « l'homme, ne peuvent jamais être vains et illusoires, car l'im- « posture et l'illusion dans laquelle ils entraîneraient invincible- 0 ment la généralité des hommes devraient être attribuées à « l'Auteur même de la nature. Mais l'Auteur de la nature, que a je conçois toujours et nécessairement comme un être intiniment (( parfait et essentiellement incapable de tromper ou d'être trom- « pé, n'a pu avoir été, pour la généralité des hommes, une telle « cause universelle et permanente d'imposture et d'illusion. » (P. Para, Les principes de la saine philosophie^ ou la philosophie de la religion; sect. i.) Ainsi donc, conclut le même auteur, (( à l'exception près des phénomènes intérieurs de Tesprit, dont seulement nous sommes certains par le sens intime, toutes les vérités qu'on appelle vérités du sens intime de la natm-e, sensus naturœ communis y ne sont, au fond, que des vérités connues comme certaines par Févidence de la raison, des sens et de l'autorité. }3

rsous admettons, nous aussi, avec saint Thomas et les scolastiques, le témoignage du sens commun^ comme juge de la vérité, mais dans un sens bien différent. D'abord, ce sens commun de la philosophie chrétienne ne puise pas sa force et son autorité dans ce que les hommes sentent, mais dans ce en quoi les

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hommes consentent^ ou dans runiformité de leur assentiment à une proposition quelconque; ce qui est bien autre chose; et, comme on va le voir tout à l'heure, rien n'est plus dangereux que de fonder sur ce que les hommes sentent la fidélité du témoignage du sens commun. Ensuite, notre sens commun, à nous, n^est pas un critérium distinct des autres , mais c'est la condition dernière, le grand caractère , le cachet de leur fidélité et le juge suprême de toute certitude.

§ 3. V évidence que produisent les trois critériums susindiqués ^ jyouvant être trompeuse , un dernier critérium est nécessaire pour distinguer la vraie de la fausse évidence. — Qu'est-ce que le Dogma-tismk et l'Ac.\- TALEPSiE ou le système académique sur la Certitude!' — Le premier établit le critérium dernier de l'évidence dans Vhomme individuel ; le second le place dans l'homme social. — Les Doymatistes sont ou Idéalistes , ou Fanatiques, ou Sensuâlistes. — Les Acatalepsiens sont ou Civils, ou Religieux, ou Humanitaires. — Les six différentes écoles formées par ces six différentes opinions^ et leurs fondateurs, dans les temps anciens, et dans les temps modernes.

Ainsi les vrais critériums de la vérité sont, ni plus ni moins, au nombre de trois : 1'' le témoignage de la raison pour les choses intelligibles; 2° le témoignage des sens pour les choses sensibles; et 3** le témoignage de Fautorité pour les faits historiques et pour tout ce qui dépasse les forces de notre esprit.

Accompagné de ses conditions naturelles, chacun de ces témoignages est naturellement et généralement un indice sûr, un critérium fidèle de la vérité des choses de son ressort. Ainsi les choses que la raison droite, ou les sens sains et bien appliqués, ou une autorité compétente et légitime, nous annoncent comme vraies, sont vraies. S'ils nous les attestent de manière à éloigner de notre esprit toute crainte du contraire, elles sont certainement vraies, et s'ils nous les présentent avec une telle clarté et une telle force que l'esprit ne peut leur refuser son consentement sans se renier lui-même , les choses ainsi attestées sont évidemment vraies.

Puisque cette perception de la vérité peut être obtenue, ainsi qu'on vient de le voir, ou iîmnédiatement et sans le secours d'un autre principe, ou médiatement^ c'est-à-dire en la déduisant légitimement d'une autre vérité, l'évidence que nos trois crite-

riums produisent,, est de deux espèces. Elle est intuitive et immédiate^ telle est l'évidence des propositions indémontrables, qu'on appelle axiomes; ou discursive et médiate, et c'est l'évidence des propositions qu'on démontre, et qui se nomment

THEOREMES.

Or vient de voir aussi qu'on parvient à cet état de certitude subjective qu'on appelle évidence^ non-seulement dans les choses intellectuelles^ mais encore dans les choses sensibles, et même dans les choses historiques et surnaturelles ; parce que , nonseulement le témoignage de la raison, mais le témoignage des sens et de lautorité peuvent très-bien présenter, eux aussi, immédiatement ou médiatement à l'esprit la conformité entre le prédicat et le sujet, ou la vérité d'une proposition, de manière à la rendre évidente. C'est pourquoi l'évidence est, comme nous venons de l'établir, ou intelleclive , ou sensible, ou d'auiorilé. Ainsi, qu"une chose ne peut être et ne pas être en même temps, c'est évident d'une évidence intellective ; que les corps existent, c'est évident d'une évidence sensible; qu'existent les antipodes, qu'on n'a jamais vus, et, à plus forte raison, que la religion chrétienne est divine, ce sont des vérités évidentes d'une évidence d'autorité.

Mais, d'une part , le témoignage de la raison , des sens, de l'autorité, comme nous venons d'en avertir, n'est un organe fidèle, un critérium sûr de certitude et d'évidence, dans tout ce qui est de son ressort^ qu'autant qu'il est accompagné et revêtu de toutes ses conditions naturelles ; et, de l'autre, généralement^ chacun croit que sa raison, ses sens et l'autorité qu'il suit, sont ce qu'ils doivent naturellement être, tandis qu'en réalité ils ne le sont pas. On comprend donc qu'il y a des certitudes subjectives qui ne découlent pas des certitudes objectives des choses, et que, par l'infidélité ou par l'imperfection du témoin qui les annonce, bien des choses sont présentées à l'esprit différemment de ce qu'elles sont en elles-mêmes, savoir, qu'il y a des évidences vraies et réelles, et des évidences seulement fallacieuses et apparentes. Une règle, une note, un indice ultérieur, est donc encore nécessaire, à l'aide duquel on puisse être sûr que l'évidence de la raison dans les choses intellectuelles, l'évidence des sens dans les choses physiques, l'évidence de l'autorité

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dans les choses d'un ordre supérieur ou éloignées de nous par le temps ou par le lieu , ne sont pas imaginaires ou menteuses, mais vraies et sincères.

Complètement d'accord sur la nécessité de ce critérium des critériums, de cette règle suprême, de ce dernier jugement de la certitude de la vérité, les philosophes de la raison particulière et du sens privé;, n'ont pu s'entendre sur sa nature et sur sa portée; et, dans les temps anciens, comme dans les temps modernes^ ils se sont partagés^ sur ce sujet, en deux camps enmmis, en deux grandes sectes^ la secte des dogmatistes et la secte des académiciens, ou des acataleptiques.

Selon les dogmatistes, l'homme n'a pas besoin de sortir de lui-même, mais trouve en lui-même tout ce qu'il lui faut, pour atteindre la certitude absolue de toutes vérités.

Selon les académiciens, au contraire, Thomme ne possède , en lui-même, aucun moyen de se rendre certain d'une seule vérité, même de sa propre existence, même de sa propre pensée ; mais, comme Cicéron vient de nous l'apprendre, il peut obtenir des probabilités, plus ou moins vagues et insuffisantes, nullement la certitude, sur la nature des choses : Nos probabilia seqiiimur, percipi quid posse negamus. C'est I'acatalepsie, ou la négation de la certitude, dans les connaissances individuelles de l'homme. Cependant l'Académie ne déshérite pas l'humanité de toute certitude ; et , tout en insistant sur l'impossibilité où est l'homme de s'assurer de rien, en tant qu'il demeure lui-même, en lui-même, elle lui permet de tenir pour certaines les croyances communes qu'il rencontre hors de lui-môme, dans la société.

Ainsi, les dogmatistes font de la certitude le partage de toute raison particulière, de tout homme isolé ; les académiciens n'en réservent quelque débris qu'à la raison collective, à l'homme social.

Dans son unité substantielle, l'homme est évidemment triple, car il est, en même temps, être intelligent, être aimant et être sentant. Les philosophes dont il est question, n'ayant jamais compris l'homme UN dans sa nature et TRIPLE dans ses facultés, ont établi l'une de ces facultés comme le seul constitutif essentiel de la nature humaine, et ont fait bon marché des deux autres. Ainsi, pour les idéalistes, l'homme n'est qu'es-

prit ; pour les fanatiques, il n'est que sentiment; pour les sensualistes, il n'est que corps.

D'après cette triple manière d'envisager l'homme, les Dogmatistes se sont sous-divisés en trois classes : 1° la classe des Dogmatistes idéalistes, pour lesquels il n'y a de certitude que par V intellect ou par l'idée; 2° la classe des Dogmatistes fanatiques, qui ne reconnaissent que le sentiment pour dernier critérium de toute certitude ; et 3« la classe des Dogmatistes sensualistes, doniVunique et dernier juge de la vérité est le témoignage des sens.

De l'autre côté, les hommes n'étant unis entre eux que par un triple ordre de rapports, d'après ce triple ordre de rapports, ils ne forment que : l"" des sociétés domestiques, civiles et politiques; T des sociétés religieuses; et 3° la société universelle du genre humain. D'après ces trois espèces de société, les Académiciens qui, en faisant abstraction de l'homme individuel, placent la certitude dans l'homme collectif, se sous-divisent, eux aussi, en trois écoles différentes : ^ l'école des Académiciens civils, qui pensent que, devant douter de tout, l'homme doit cependant tenir pour certaines les croyances de sa famille , de sa nation, de son pays et toutes les institutions de l'État ; 2° l'école des Académiciens religieux, qui n'exceptent de Vacatalepsie, ou du doute universel, que les dogmes de la religion ou les doctrines divinement révélées; et 3° l'école des Académiciens humanitaires , qui ne réservent le privilège d'engendrer la certitude qu'aux croyances communes et constantes de tous les peuples.

Chez les anciens, le fondateur et le docteur du dogme intellectuel ou idéaliste a été Platon. Car, au témoignage de Cicéron, qui connaissait si bien les doctrines de ce philosophe, selon Platon, ni les sens ni le sentiment ne sauraient nous rendre certains de rien, et le dernier et unique critérium de la vérité n'est que dans la pensée, dans l'idée de l'esprit et dans l'esprit luimême (1).

Les dogmatistes fanatiques étaient les Cyrénéens qui, en-

(1) f< Plato o?»wfiji]dicium verifatis, vcritatomque ipsam, abductam ab opi- « nionibus et a sensibus, cogitationis ipsius et mentis esse voluit {Acad., l).

CE QL EST LIS DOGMATISME ET L ACATALEPSIE. Gô

core d'après Cicéron , n'admettaient d'autre critérium de la vérité que les mouvements intérieurs de l'âme, permotiones animi intimas; ne regardaient comme certain que ce que, par son sentiment intime, chaque homme apprend comme certain.

Enfin, comme l'homme, qui, pour Platon, n'est qu'esprit pensant, pour Épicure, son digne disciple, n'est que matière sentante, et rien ne se fait en lui que par les sens; l'esprit, la raison, le sentiment, n'étaient, pour Épicure, que de vains mots ; seul, le témoignage des sens est un critérium sûr et infaillible de la vérité des choses extérieures. C'était au point que, toujours au témoignage de Cicéron , à l'école d'Épicure , on soutenait sérieusement que le soleil n'a qu'un pied de diamètre, parce que nos yeux ne lui donnent qu'une telle grandeur. Les dogmatistes sensualistes ont eu donc Épicure pour père.

Quant à la doctrine de la certitude des Académiciens, l'acatalepsie civile a été enseignée par Arcésilas chez les Grecs, par Cicéron chez les Romains. Car la maxime célèbre de cette école : Il faut penser en philosophe et vivre en homme politique : Sentiendum philosophice, vivendum politice (Cicero, apud Lactantiiim) , se traduisait ainsi : « En tant que philosophe, l'homme ne doit tenir rien pour certain; en tant que citoyen, il doit accepter toutes les institutions politiques de sa patrie, y soumettre son esprit et y conformer sa conduite. »

L'acatalepsie religieuse était le dogme fondamental de l'école romaine de Yarron, pour qui il est permis à l'homme de douter de tout, excepté de la religion de son pays. C'était aussi, dons la pratique, la doctrine de tous les philosophes grecs, y compris Socrate, Platon et Zenon, qui, comme le leur a reproché saint Paul, c( tout en se moquant de Dieu, après l'avoir connu, n'en c( adoraient pas moins les faux dieux, et même les quadrupèc( des, les oiseaux et les serpents [Rom. i); » et, au témoignage de Cicéron, n'en prêchaient pas moins, par leurs leçons aussi bien que par leur exemple, le culte des dieux nationaux : Hxc veslri non tollunt, sed confirmant, {de Natur. deor.)

Uacatalepsie humanitaire , enfin , importée de la Grèce à Rome par Arcésilas et par Carnéade, et érigée en dogme philosophique par Cotta, a été soutenue par Cicéron, qui, dans tous ses ouvrages philosophiques, et particuhèrement dans sou m. ô

traité De la nature des dieux, tout en professant le scepticisme le plus complet sur toutes les connaissances humaines, n'en revient pas moins toujours à la doctrine : « Que le consen- « tement de tous les gens doit être regardé comme la loi de « la nature, et qu'il faut tenir pour des vérités certaines les « croyances universelles de l'humanité.»

Ce qu'on appelle la Renaissance n'ayant été que la restauration de la science, aussi bien que de la littérature, de l'art et des mœurs des anciens Grecs et des anciens Romains, les deux systèmes, que nous venons d'exposer, des philosophes d'Athènes et de Rome, sur la certitude, le dogmatisme et l^acatalepsie, ont reparu dans les temps modernes, en compagnie de toutes les doctrines de l'ancienne philosophie, et y ont reproduit les nouveaux DOGMATisTEs, partagés, eux aussi, en dogmatistes idéalistes, en dogvaaLiïsies, fanatiques ei en dogmatistes sensualistes , elles nouveaux académiciens sont subdivisés, eux encore, en Académiciens civils, en Académiciens religieux et en Académiciens humanitaires.

Le restaurateur du dogmatisme intellectuel ou idéaliste de Platon a été Descartes; car, pour lui aussi, le critérium unique, la règle générale, le jugement dernier de toute vérité n'est que dans la perception claire et distincte que l'esprit se forme des choses (1). Quant au témoignage des sens et du sentiment, Descartes n'en fait pas le moindre cas ; il leur refuse tout jugement de la vérité; il déclare que l'homme, cherchant à s'assurer de la moindre chose, doit commencer par se considérer comme un esprit entièrement dégagé de l'impression des choses corporelles; ne doit admettre rien sur le témoignage des sens, pas même l'existence d'autres hommes , et ne doit compter pour rien leur autorité : tout cela toujours à l'exemple de Platon et dans les mêmes termes que Platon (2).

(i) «Videor pro régula geoerali posse jam statuere : lUud omne esse ve- «run quod valde distincteque percipio (Renati Cartesii, De philos, ^ medi- « tat. II;. »

(2) On vient d'entendre Cicéron, nous apprenant que Platon a soustrait toute vérité aux sens, et ne Ta attribuée qu'à l'idée et à l'esprit : Veritatem ABDUC TAM a SENSibijS coyiiatioms et mentis esse voluil. Eh bien! Descartes

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Par sa vision directe de toute vérité en Dieu, Malebranche a fait de la vérité Tobjet de la vue du sens intérieur, plutôt que de l'idée; et, ayant en même temps donné, comme on va l'entendre, la peine que l'âme éprouve à nier une proposition pour l'unique signe certain de sa vérité^ a établi, dans le sentiment intime,, le critérium des vérités naturelles^ comme la secte des piétistes y avait fixé le critérium des vérités révélées ; a créé la philosophie du sentiment j à côté de la religion du sentiment^ que le protestantisme venait de rêver, et a renouvelé le dogmatisme fanatique des Cyrénéens.

Enfin Bacon^ par sa méthode expérimentale, basée sur le témoignage des sens; Locke, par sa doctrine de la possibilité de la matière pensante; et Gondillac^ par son système des sensations se transformant en idées, n'ont fait que remettre en vigueur la théorie d'Épicure sur la certitude , et rétablir le dogmatisme sensualiste.

De son côté;, dans son livre de l^Homme citoyen (de Cive), et qu'il aurait mieux intitulé de l'Homme esclave, et même de l'Homme béte; et en soutenant qu'il n'y a rien de vrai et de faux; qu'on doit regarder tout comme incertain et ne s'attacher qu'aux institutions civiles de VÉtat, Hobbes a, le premier, dans les temps modernes, introduit parmi les peuples chrétiens Vacatalepsie civile des peuples païens, et a fondé cette ignoble et hideuse école qui, dans ce moment (janvier 1861), ne combat le Pape-Roi que pour faire des rois autant de papes ; leur livrer tout, même la conscience des peuples ; reconstruire le césarisme de la force et la force du césarisme, et reconduire l'Europe à la barbarie, par la perte de toute religion, de toute vertu et de toute hberté.

Presque en môme temps, le célèbre Huet, évoque d'Avranches, en enseignant dans son triste ouvrage : \)^ Imbegillitate mentis humant, que, SEULES, les doctrines révélées et enseignées dans la Bible sont des vérités certaines, prétendit faire

a fait usage des mômes expressions : Meminisse debes o Caro, a-t-il dit, te hic affari mentem a REBUS CORPOREIS SIC ABDUCTAM, ut nequidem sciât ullos unquani homines ante se exstitisse, nec proinde ipsorum auctoritate moveatur {Loc. cit., 1, Resp. :>}.

servir au profit de la religion chrétienne Vacatalepsie religieuse^ que Varron avait préchée au profit du paganisme romain, et fonda la secte mort-née des fidéistes, ainsi nommés parce que , selon ces étranges philosophes, on ne peut rien prouver d'une manière certaine par la raison, et on n'est certain de quelque chose que par la Foi. De nos jours, M. Pabbé Bautain avait essayé de ressusciter cette doctrine; mais, en en reconnaissant la fausseté, en s'empressant de la rétracter à Rome» aux pieds du souverain pontife , il en a été pour le bel exemple qu'il a donné, en cette occasion, d'humble soumission aux jugements de rÉghse.

Enfin, frappé par la vue des horribles ravages que le dogmatisme moderne a fait, au point de vue de la science et de la religion, le trop tristement célèbre Lamennais se prit à le combattre corps à corps. Mais, dans l'emportement d'un zèle n'ayant pour lui que les ressources du génie et non la solidité de la doctrine, ni la sagesse du discernement, ni Thumilité de la foi, il se laissa aller à combattre un grand excès par l'excès contraire. De ce qu'en matière de certitude, le dogmatisme attribue tout à l'homme isolé et ne tient aucun compte des droits de l'homme social, l'auteur de VF usai sur l'indifférence, au contraire, a épuisé son immense talent à diviniser l'homme social, et à anéantir impitoyablement l'homme isolé. Pour cet auteur, aussi pauvre théologien et petit philosophe qu'il était grand écrivain, l'homme, ne sortant pas de lui-même, n'est et ne peut être certain de rien. La certitude est un privilège exclusif de l'humanité ; l'homme n'y a pas le moindre droit. Le témoignage de la raison particulière est aussi trompeur que le témoignage des sens particuliers. Le sentiment intime ne saurait lui rien garantir, pas même l'existence, et ce n'est que sur le témoignage des autres qu'il peut dire, avec quelque certitude : Je suis. Tout ce que l'homme pense, tout ce que l'homme sent , tout ce que l'homme touche ou voit, peut toujours être faux; seules, les affirmations de l'hu manité entière ont un rapport nécessaire avec la vérité et forment le fondement unique de la certitude (Tome If, chap. xiii de l'EssAi}. Cest, comme on le voit, l'acatalepsie humanitciire des anciens Académiciens, dans toute sa crudité, et poussée même à ses derniers excès.

CRlTErvlUMS ADDITlOiNNELS DU DOGMATISME. G9

Voilà les différents systèmes que la philosophie du sens privé a su inventer, pendant environ trente siècles, sur le dernier critérium de la vérité. Mais nous n'avons fait qu'indiquer ce qu'ils sont; montrons maintenant ce qu'ils valent.

Nous n^avons pas besoin de discuter le dogmatisme fanatique et le dogmatisme sensualiste. Ces deux systèmes, si l'on peut donner ce nom à de plates et ignobles extravagances, ne font de l'homme qu'un fantôme ou une bête : la philosophie sérieuse ne s'occupe pas de systèmes qui ne répandent que des ténèbres, toujours plus épaisses, sur le mystère de l'homme, ou qui le dégradent ou le nient; mais de systèmes qui, au moins, l'admettent, le respectent et cherchent à l'expliquer. D'ailleurs, quoique notre époque de spiritualisme et de progrès ait, elle aussi, et en grand nombre, ses cyrénéens et ses épicuriens, elle ne s'en préoccupe pas beaucoup ; elle ne porte son attention que sur le dogmatisme intellectuel ou Idéaliste, qui, seul, résume en lui la question du jour, entre le rationalisme et la foi, et môme toutes les questions entre la philosophie et la religion. Examinons donc la valeur et la portée de ce dogmatisme, et voyons s'il a le droit d'être accepté, par des esprits qui raisonnent et qui se respectent, comme le vrai et légitime critérium de la vérité certaine, et s'il n'implique pas, au contraire, la négation de toute certitude et de toute vérité.

DEUXIÈiME CHAPITRE.

DU DOGMATISME, ET DE SES CRITERIUMS ADDITIONNELS EN PARTICULIER. ÉCOLE FRANÇAISE.

§ 4. Le dogmatisme rationnel admet des critériums additionnels au dernier critérium de l'évidence individuelle. — En voulant établir ce critérium additionnel, à lui, Descartes a commencé par insulter tous les philosophes, et le genre humain tout entier.

J jEs dogmatistes intellectuels n'admettent pas tous de la même manière et aux mêmes conditions la compétence du

critérium de l'ÉviDENCE INDIVIDUELLE. Ces conditions différentes, que les différentes nuances de la même école exigent pour que l'évidence individuelle soit le signe fidèle et infaillible de la vérité, constituent autant de critériums addftiormels du même critérium principal et commun. Afin donc qu'on n'ait rien à désirer, dans notre examen du dogmatisme, nous devons aussi passer successivement en revue tous ces critériums additionnels.

Tel qu'il a été formulé par Descartes, et admis par la foule imbécile de ses admirateurs, le dogmatisme intellectuel ou idéaliste n'est d'abord qu'un tissu de sophismes et une immense et grossière absurdité.

Descartes commence par dire ( nous copions ) : « L'expéarience (1) m'a appris que la sagesse est moins rare, Vusage de « raisonner moins défectueux parmi les idiots et les hommes (( étrangers à toute étude philosophique, que parmi les profesc( seurs et les maîtres de philosophie (2). D'où il faut conclure (( que ceux qui ne connaissent pas le premier mot de ce qu'on a «jusqu'ici appelé o Philosophie», sont les plus aptes à apprendre « \a.vraie (3). » Celle de Descartes, bien entendu. C'est dire, en d'autres termes : « Que, pour Descartes, au temps de Descartes, tous les hommes étaient bêtes; mais que les philosophes l'étaient plus que tout le reste, et qu'à lécole de Descartes, autant on est plus bête, autant on a plus de chance de devenir un vrai philosophe. . . cartésien... » Ce n'est pas flatteur, il faut en convenir, pour les écoliers de Descartes ; mais c'est le maître lui-même qui l'a dit : Magister dixit. Dès lors, il n'y a qu'à baisser les oreilles, à l'exemple d'Horace et de sa méchante bête : Demitto auriculas, 2it iniqiiœ mentis asellus.

Quant aux philosophes contemporains de Descartes, qui cependant n'étaient pas si bêtes, puisqu'ils ont formé le siècle de

(1) De la caserne. Car, en chrysalide et avant de se transformer en philosophe, Descartes était soldat.

(2) «Experientia ostendit eos qui philosophiam profitentiir, ut plurimum « esse minus sapienies et ratione sua non tam recte uti, quam alios qui '( numquam huie studio operam dederunt {Principia philos, cartes., pr^-

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