FAUSSETÉ DE CE CRITERIUM
Comme, quel que soit le concours du Dieu véridîque dans nos perceptions claires et distinctes^ le fait, qu'en suivant l'évidence, l'homme se trompe très-souvent, se trouve attesté par l'expérience de tous les instants; n'osant pas le nier, Descartes l'attribue à une vie de la volonté. «Gela N'ARRIVE^ dit-il, QUE parce que « nous voulons déférer au témoignage d'une évidence que nous « n'avons pas; et que, sans percevoir bien la chose, nous osons (( cependant en juger (1). » Ainsi^ pour Descartes, il n'y a pas d'erreurs involontaires; la bonne foi n'est pas possible dans l'erreur ; nul ne se trompe que parce qu'il veut se tromper. L'intellect humain est infaillible ; toutes nos erreurs sont des péchés de notre libre arbitre ; tout homme qui erre est coupable de ses erreurs, sans en excepter Descartes lui-même; car lui aussi, comme on va l'entendre tout à l'heure, avoue lui-même s'être bien des fois trompé, et a été le jouet de ses propres évidences..
En outre, si vous demandez à Descartes : Comment savezvous que Dieu existe, qu'il ne peut pas tromper, et qu'en nous créant il n'a pu nous donner la faculté cognoscitive pour qu'elle nous induisît en erreur ? Descartes vous répondra : (( En me con- « sidérant , je me reconnais un être incomplet et dépendant; de (( là jaillit en moi une idée si claire et si distincte de l'existence « d'un être indépendant et complet, savoir d'un Dieu, que rien « que l'existence de cette idée en moi me suffit pour conclure c( aussi que Dieu est; et cette conclusion est si évidente pour c( moi que je suis certain que rien ne peut être plus certain pour (i l'esprit humain (2). » C'est-à-dire que, pour Descartes, la perception de l'idée claire et distincte est un critérium infaillible
« ex una tantum parte sit vera certitudo. Non est igitur quod fallaces istas cer- « titudiiies negeraus {Loc. cit.). »
(1) (cQuia vero, etsi Deus non sit deceptor, tamen saepe contingit nos falli, « advertendum est, non tam errores ab intellectu quam a voluntate pendere. « Erramus TANTUMMODO, cum, etsi aliquid non recte percipiamus, de eo ni- « hilominus judicamus {Princip.phil.j pars 1), »
(2) « Cum attendo me esse incompletum et dependentem, adeo dara et di- « stincta idea entis independentis et completi, sive Dei, milii occurrit, ut ex « hoc uno quod talis idea in me sit , adeo manifeste concludo Deum etiam « existere, ut nihil evidentius, nihil certius ab humano ingenio cognosci posse « certus sim {Med. II) . »
84 PBÉÂMBrLES DE LA PHILOSOPHIE LA. CERTITUDE.
de la vérité des choses^ parce qu'une telle perception est l'œmTC du Dieu véridique^ et que l'existence d'un Dieu véridique n'est la chose la plus évidente que parce qu'on a de cette vérité une perception claire et distincte. L'existence du Dieu véridique est la preuve sans réplique de l'infaillibilité de la perception claire et distincte; et la perception claire et distincte est aussi la preuve sans réplique de l'existence du Dieu véridique. C'est évidemment supposer d'abord ce qu'il devait prouver ; et, ensuite, donner pour preuve ce qu'il a supposé. C'est faire ce qu'on appelle un cercle vicieux. Pitoyable manière d'argumenter, dont rougirait tout simple écolier de logique. Ce n'est donc pas, de la part de Descartes, assurer les droits de l'évidence privée, mais se moquer de l'évidence et du bon sens commun. C'est se jeter dans un labyrinthe inextricable , et , comme l'a remarqué le P. Buffier, c'est fournir à ses adversaires les armes pour le combattre avec un infaillible succès.
Le vice et la puérilité de cette argumentation sont si frappants que la Philosophie de Lyon, cet enfant si dévoué de Descartes, en a eu honte pour son bien-aimé père, et n'a pu s'empêcher de lui donner un démenti formel, dans cette proposition dont rien n'est plus clair ni plus distinct : a L'évidence est tellement itparsoi la règle de la \énié, qu'elle n emprunte pas sa certitude «à la véracité de Dieu (1).»
Ce démenti, donné au nom de toute l'école cartésienne à Descartes, est aussi injuste et scandaleux qu'il est impertinent et absurde. Manquant de tout instinct philosophique. Descartes avait, au moins, le sens chrétien, et n'a pas plus fait de la philosophie que de la morale, sans Dieu. Le vice de son argumentation est d'avoir voulu prouver, en même temps, l'existence et la véracité de Dieu (qu'on peut prouver par d'autres arguments) par la perception claire et distincte, et la fidélité de la perception claire et distincte par l'existence et la véracité de Dieu. Mais, en plaçant en Dieu le fondement de toute certitude, il n'a fait que proclamer une gi^ande et importante vérité. Car c'est une vérité que, comme c'est par un don de Dieu que nous vou-
(1) « Propositio III : Evidentia ita est yeritatis per se régula, ut suam certi- « tudineni a veracitate Dei non mutuelur {Dissert. II). »