‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 37 sur 76 · CRITERIUM. LA PEINE INTÉRIEURE DE L'AME · texte numérisé non relu

CRITERIUM. LA PEINE INTÉRIEURE DE L'AME

pousser. Pour Malebranche et ses disciples, la vraie évidence n'est donc que ce que le sentiment nous force d'admettre même malgré nous; en d'autres termes^ le sens intime est le juge suprême de la vraie évidence.

Ce nouveau critérium de Tévidence est d'abord très-ancien ; car c'est, comme on vient de le voir, Punique critérium de la certitude suivi par les dogmatistes fanatiques de la secte des Cyrénéens, et c'est à eux que Malebranche l'a emprunté. Ensuite, qui ne voit pas que l'auteur, quel qu'il soit, de ce critérium confond pitoyablement Vétat intérieur de V esprit, ne pouvant sans peine douter d'une chose qui lui semble évidemment certaine, et la nature du rapport ou de la connexion entre le prédicat qu'on attribue à une chose extérieure, c'est-à-dire la certitude subjective et la certitude objective? Lorsque mon esprit est affecté par une pensée, quelle qu'elle soit, de manière à ne pouvoir lui refuser son consentement sans se mettre en guerre avec lui-même, ce sentiment si puissant^ si entraînant, que j'éprouve, n'atteste qu'une seule chose, savoir, que je suis subjectivement certain de cette pensée. Mais, comme nous l'avons fait remarquer plusieurs fois, cet état de mon esprit ou cette certitude subjective n'a pas un rapport nécessaire avec la certitude objective de la chose ^ et nous pouvons être très-certains d'une chose et cependant nous tromper. Le susdit sentiment de l'âme, ne pouvant, sans éprouver une extrême répugnance, refuser son assentiment à la chose perçue, ne saurait donc prouver que notre jugement, quelle que soit sa clarté, sb, fermeté et sa force , soit conforme à la nature de la chose , et que , tout en étant invinciblement certains de la chose, nous en percevons réellement la vérité.

En effet, qui peut compter le nombre des choses dont nous sommes si invinciblement certains que, si nous voulions les nier ou seulement les révoquer en doute, il nous semblerait que nous ferions un usage détestable de notre liberté, abjurer la raison et nous renier nous-mêmes; et que cependant la philosophie et Texpérience nous montrent tous les jours qu'elles sont évidemment fausses? « Allons donc! dit le savant P. Roselh, avec ce sentiment invincible, qui peut bien être et qui est bien souvent l'effet d'illusions ou de préjugés enracinés dans notre

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esprit, le critérium du tourment intérieur de Vàrne n'est qu'im rêve de Malebranche, incapable de nous servir à distinguer la vraie de la fausse évidence ^1). »

Enfni^ sans rien dire des fous^ qui , contredits dans leurs évidences, éprouvent un tourment intérieur que rien n'égale et qui les rend furieux ; sans rien dire des hommes esclaves des préjugés populaires ou élevés dans les croyances d'une fausse religion, et qui y demeurent si attachés qu'il leur est impossible de s'en défaire sans éprouver une véritable torture dans leur âme; Malebranche lui-même est une preuve très-frappante de la nature fallacieuse de son critérium. La doctrine que Thomme voit tout en Dieu lui paraissait évidemment vraie; et, fidèle à ses propres enseignements, il déduisait la preuve de la sincérité de cette évidence de ce que, en essayant de nier une telle doctrine, il se sentait l'âme déchirée, et qu'il préférait passer pour/anatique plutôt que d'y renoncer; et cependant le sens commun des philosophes a taxé d'illusion cette évidence si claire et si puissante, et a regardé comme un délire la doctrine à laquelle elle sert de preuve.

Le critérium de Malebranche se réduit donc à cette proposition : a Tout ce qui est évident est vrai, et tout ce qu'on sent, a\ ec un sentiment profond et invincible, est évident. ))En un mot : c( Tout ce qu'on sent être vrai, est vrai.»

Or il n'y a pas de rêve, d'extravagance, d'absurdité, d'erreur, de délire, qui n'aient pas trouvé et qui ne trouvent tous les jours une foule d'hommes qui les croient tellement vrais, qu'ils ne peuvent, sans mettre à la torture leur âme, y refuser leur consentement. Par conséquent, de par Malebranche, il n'y a pas de rêve, d'extravagance, d'absurdité, d'erreur, de délire, qu'on ne puisse, qu'on ne doive même tenir pour vérité. Mais une pareille doctrine, qui autorise et canonise toutes les erreurs, ne peut être admise sans qu'on éprouve un tourment intérieur, sans qu'on soit assourdi par les reproches de la conscience, sans faire le plus triste usage de la liberté. Voilà donc prouvé, par la règle

(1) « Sed neque id (commentum Malebiancliii) sufticit : plurimi enim ita « prœjudiciis suis sunt implicati, ut de illis vel minimum dubitare, absque in- « temo animi cruciatu, non patiautur (Rosellils, loc. cit., art. III, îiota 1).»

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malebranchicnne elle-rnrme, que l'évidence^ qui signale cette règle comme un dangereux délire^ est une évidence légitime et vraie^ et que, par son critérium de la sincère évidence, Malebranche s'est créé lui-môme le titre incontestable, non-seulement au diplôme de fanatique auquel il s'était résigné, mais encore au diplôme Clq fou qu'avec l'approbation de tous les philosophes, Voltaire lui a octroyé.

§ 9. Troisième critérium additionnel du dogmatisme : L'attention médiocre de Nicole. — Le ridicule et la fausseté de ce critérium, prouves par ce même critérium.

Nicole, ou, quel qu'il soit, Tauteur de la Logique de Port- Roi'AL, était, lui aussi, un fervent cartésien. Cependant il n'a pu s'empêcher, lui, non plus que Malebranche, de reconnaître l'insuffisance du critérium de la perception claire et distincte de Descartes, Car, tout en admettant, d'après Descartes : «Que tout « ce qui se contient dans une idée claire et distincte d'une chose, « peut, en toute sûreté de conscience, être affirmé comme vrai, tf par rapport à cette chose, » il déclare formellement: Qu'à l'aide de ce seul principe, on ne peut pas établir quelles propositions on doit tenir pour certaines comme des axiomes (l). Il exige ((donc qu'on examine, à l'aide d'une attention, non plus que médiocre , si la connexion, entre le prédicat et le sujet de la proposition, est vraiment existante par soi, ou bien si elle peut être connue et démontrée par une autre idée moyenne (2). » Ce critérium de la perception claire et distincte ne brille pas, il faut en convenir, par V évidence et la clarté de la perception; et ou il n'a pas de sens, ou il n'a que ce sens- ci ; « Afin de vous con- (( vaincre si une proposition est un axiome, examinez médiocre- « 7nent si elle est vraiment un axiome. » Dans tous les cas, le critérium de la véritable évidence de Nicole n'est que celui-ci :

(1) « Quitkiuid continetur in alicujus idea clara et distincta, x^otest vere de « illo affirmari. Nihilominiis ex hoc une principio statuere non possumus « quidnain sit pro axioinate habendum (Ans cogitandi, p. 4, c. 6). »

(2) « sed videndiim est an mediocri tancum attentione opus sit, ut sciamus, « attributum in idea contineri, an vcro alia addiscenda sit idea, cujus ope hanc «■ connexionem detegamus [Ibid.), »

« Prenez pour proposition vraiment évidente ou pour axiome c( toute proposition qu'un examen médiocre vous dira être un « axiome. Mais prenez garde de ne pas pousser trop loin^ dans cet « examen, votre attention : ce critérium ne puisant sa force que c( dans la médiocrité de l'attention^ avec laquelle vous ferez votre (( examen. » En sorte que, pour deux hommes qui l'ont également examinée avec une attention médiocre, une même proposition peut bien être, et, souvent elle est un axiome pour Tun, et mie hypothèse pour l'autre. Et cependant chacun d'eux a le droit de tenir sa perception comme certaine, parce que c'est le résultat du même critérium également infaillible. Le critérium nicolien pouvant donc établir même l'erreur, n'est pas un critérium de la vérité.

Nul doute qu'un tel critérium, n'exigeant, pour atteindre son but, qu'un examen médiocrement attentif, et rien de plus, ne soit la chose la plus commode du monde. Mais, pour la tranquillité des âmes méticuleuses, ses partisans n'auraient pas mal fait d eclaircir ces quelques petites difficultés qu'il présente. D'abord, puisque toute la lumière, dans cette importante matière, dérive de V attention médiocre, une règle nouvelle n'est-elle pas nécessaire, pour que chacun soit certain que l'attention qu'il a prêtée n'est pas restée au-dessous de la médiocrité, ni ne l'a pas dépassée? Et supposez qu'on puisse, par un moyen quelconque, s'assurer de la médiocrité précise, portée dans l'examen des propositions, n'est-il pas évident que, chacun demeurant individuellement juge d'avoir employé un tel moyen, il l'est aussi, et de la médiocrité de son attention, et de son résultat ? Simplifiée encore davantage, la règle nicolienne se réduit donc à ceci ; Cette proposition est vraiment un axiome que chacun croit être un axiome. Honni soit donc qui mal pense du cartésianisme , qui a élevé , élargi les intelligences, au point de leur faire découvrir de si neuves et si importantes vérités !

Mais, ne voulant pas être injuste envers Nicole, nous croyons fermement qu'il n'a établi cette règle merveilleuse, pour distinguer la vraie de la fausse évidence, qu'à l'aide d'une attention tout à fait médiocre. Or nous protestons que nous l'avons examinée avec une attention tout à fait semblable; et que cependant, dans cette même règle, où le génie de Nicole a aperçu un

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axiome fondamental de tous les axiomes et le signe suprême de la véritable évidence, nous n'avons pu découvrir qu'une contradiction grossière, un jeu de mots, un principe destructif de toute certitude et de toute vérité.

§10. Quatrième critérium additionnel du dogmatisme : V^n^mm^ profonde de la Philosophie de Lyon. — Impossibilité^ en cas de contestation, de savoir par ct critérium de quel côté est la vérité. — Combien est petite la GRANDE Philosophie de Vécole cartésienne.

Avec toute la bonne volonté possible, de ne pas faire de la peine à sa sœur bien-aimée , la Philosophie de Lyon n'a accepté que sous le bénéfice d'une modification importante le critérium de la Philosophie de Port-Royal. En principe général, l'évidence est pour elle « un critérium métaphysiquement (( certain : Evidentia est motivum metaphysice cerium. » Mais, par un trait de génie, s'étant aperçue d'une manière claire Qi distincte que deux opinions contradictoires, dont chacune s'attribue l'évidence, ne peuvent être toutes les deux vraies, et que l'une d'elles se trompe en prenant fombre de l'évidence pour la réalité, la Philosophie lyonnaise s'est aperçue, de la môme manière, que V2i^^Q\kV attention^ non plus que médiocre^ ne saurait être qu'un moyen fort médiocre pour qu'on puisse décider de quel côté, dans ce cas, se trouve l'évidence véritable. Elle exige donc, pour signe ou critérium de cette évidence, la perception claire et distincte, étayée d'une attention, non médiocre, mais profonde et exquise. Car elle conjure ses lecteurs de ne pas s'arrêter à la surface des choses dont ils croient avoir une perception claire et distincte, mais de pénétrer bien profondément (introspiciant) dans la nature de l'idée ; les assurant, sur son honneur, que l'évidence qui n'est qu'apparente ne tient pas devant un examen soutenu par la profondeur de l'attention, et qu'à cette condition on pourra savoir au juste si la perception claire et distincte est vraie, ou bien si elle n'est qu'une illusion, un jeu de la fantaisie, ou le produit de l'aveuglement des préjugés, de l'entraînement des mauvais penchants (i).

(1) « In concertationibus pliilosophicis, omnes quidem evidentiam sibi arro-

ir^

(( C'est très-bien, » reprennent à leur tour les méchants adversaires de la bonne et simple école lyonnaise, «c'est très-bien, et nous ne faisons pas la moindre difficulté d'admettre qu'entre deux philosophes qui vantent tous les deux le témoignage de leur évidence individuelle, en faveur de deux propositions contradictoires, celui-là seul est dans le vrai, qui, dans l'examen de son évidence, aura employé l'attention profonde que vous demandez. Mais si, comme tous les deux croient leur évidence vraie, ils croient aussi avoir employé votre attention profonde, le moyen de savoir qui des deux a vraiment employé cette attention, et a le droit de s'attribuer la possession de la véritable évidence (1)?»

«Pitoyable objection,» répond la Philosophie de Lyon; 0 car qui ne sait pas que, lorsqu'elle a été vraiment employée, l'attention requise engendre cette lumière éblouissante de l'évidence, qui subjugue notre esprit de manière à ce qu'il faudrait être bien opiniâtre ou bien fou pour y résister? » Voilà donc tout prêt, pour nos deux compétiteurs, le moyen certain , le critérium infaillible de s'assurer, chacun d'eux, s'il a vraiment examiné avec une attention profonde son évidence : il suffit simplement que chacun d'eux, rentrant sérieusement en lui-même, réfléchisse sur l'état de son propre esprit , et voie s'il est vraiment frappé par la susdite lumière. Car, dans ce cas, il peut être certain d'avoir employé l'attention demandée , et que son évidence est légitime et vraie (2).

« gant; sed necesse est ut ex. iis quidam evidentiarn cum falsa illlus imagine « confundant. Si ergo ideas ATTENTIUS introspicere voluerint, TA>'DEM « agnoscent se vel prtiejudiciis excœcatos, vel imaginatione'delusos, vel cupidi- « talibus abreptos fuisse, ac proinde immerito se jactasse quod evidentiarn duce cem sequerentur {Dissert. U). »

(1) '< Atqui constare non potest uter contendentium werîïo evidentiarn sibj « >indicet. Ut enim iilud constet, perspectum habeatur necesse est, utrum>d- « hibita fuerit attentio sufficiens. Atqui id compertum esse nequit ; ergo, etc. « (Ibid.). i>

(2) « Ubi de quaestionibus agitur, in quibus veritatis cognitionem assequi pos « sumus; tune certo constare potest attentionem, quse par erat nos contulisse; 0 illam quippe attentionem subsequitur vividum quoddam evidentiœ lumen, ce quo mens tota perfunditur, et cui resisteie vel malesaui est, vel pertinacis < auimi {Ibid.]. >

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