‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 38 sur 76 · CRITERIUM. L INTEGRITE DU MOYEN DE CONNAITRE · texte numérisé non relu

CRITERIUM. L INTEGRITE DU MOYEN DE CONNAITRE

Rien n'est plus puéril ni plus absurde qu^ine pareille réponse. D'abord^ si, tous les deux, nos compétiteurs assurent qu'ils voient briller dans leur esprit la lumière de Vévidence, il faudra accorder à tous les deux que l'examen qu'ils ont fait de leur évidence a été vraiment exécuté avec une attention sérieuse et profonde, et que, par conséquent, leur évidence respective, quoique contradictoire, est cependant également légitime et vraie. Ensuite, cette lumière resplendissante, qui frappe notre esprit , et à l'aide de laquelle nous pouvons nous assurer d'avoir employé l'attention exigée, c'est l'évidence elle-même. Car la même Philosophie nous apprend, au même endroit, que l'évidence, qui est la vraie lumière de l'esprit, est pour Tesprit même ce que le soleil est pour les yeux corporels, et que, là où est Tévidence, l'esprit est très-vivement frappé et éclairé par une lumière éblouissante (1). C'est-à-dire que le critérium de l'attention profonde, employé atin de distinguer la vraie de la fausse évidence, est l'évidence elle-même. Voilà donc à quoi se réduit le critérium ou la loi suprême de l'évidence lyonnaise : Entre deux philosophes qui soutiennent une proposition contradictoire, la vérité est du côté de celui dont le jugement résulte de la vraie et réelle évidence; et celui-là a en lui Tévidence vraie et réelle, qui se sera examiné lui -môme avec une attention profonde; et si l'on veut savoir qui des deux a vraiment fait un tel examen et employé une telle attention, ce sera, qu'on le sache bien , celui qui a révidence droite et réelle; en sorte que l'attention profonde est la preuve de la vraie évidence, et la vraie évidence est la preuve de l'attention sérieuse. Voilà, encore une fois, le cercle vicieux que n'éviteront jamais ceux qui cherchent exclusivement dans l'individu les conditions de la vraie évidence et le dernier critérium de la certitude.

§11. Cinquième cnferiiim additionnel du dogmatisme •* L'Intégritk du

MOYEN DE LA CONNAISSANCE, et SON APPLICATION DANS SES LIMITES NATURELLES.

— Vanité de ce critérium, et impossibilité d'en obtenir la certitude. Nous nous sentons humilié, pour la science, en discutant de

(1) « Evidenlia, ubi adest, mentem nostram vivide afficit, splendidoque lu- « mine collustrat. Evidentia se habet ad mentem cujus est lumen, sicut lux solis « se habet ad oculos ( Loc. cit.). »

pareilles obscurités,, de pareilles platitudes , de pareilles extravagances; mais le moyen de les envelopper dans le silence du mépris, puisque^ même de nos jours, on les enseigne sérieusement dans presque tous les séminaires et collèges de France et d'Italie ; puisque tout cela fait partie de ce qu'on est convenu d'appeler la grande philosophie, fondée par Descartes; et puisqu'il a plu à l'esprit d'erreur et d'un aveugle patriotisme, de faire le dieu de la philosophie moderne d'un homme qui, bon mathématicien autant qu'on le veut, n'était rien moins que philosophe ?

D'autres maîtres de la même école, comme on peut s'en convaincre en parcourant leurs traités de Logique, pour l'infaillibilité du critérium de la perception claire et distincte, exigent en outre qu'elle résulte du moyen de la connaissance saine et parfaite et appliquée dans ses limites naturelles.

Nul doute que Tévidence intelligible ne soit vraie, lorsque la raison est droite, et qu'elle n'opère que sur des objets de sa compétence ; que l'évidence physique ne soit vraie aussi, lorsque les sens sont sains et appliqués à des objets de leur ressort; entin, que l'évidence du fernoignage ne soii\ou']Ouvs waie, lorsque l'autorité sur laquelle elle s'appuie otfre toutes les conditions requises d'un témoignage sincère et fidèle. D'après les principes de saint Thomas, que nous développerons tout à l'heure, (( nulle vertu cognoscitive ne fait défaut dans leshmites de son « objet naturel : Nulla virtus cognoscitiva déficit circa suurn ohajecturn. » Mais là n'est pas la question. Généralement parlant, chacun croit que sa raison est droite et qii'il en a fait un usage légitime ; que ses sens sont sains, et qu'il les a dûment appliqués ; que rien n'est ni plus sincère ni ip\us fidèle que l'autorité qu'il a choisie pour son guide. Y a-t-il dans ce monde beaucoup de fous, de fanatiques, d'hallucinés, d'esclaves des préjugés, qui conviennent ou qui s'aperçoivent simplement de leur folie, de leur fanatisme, de leurs haUucinations , de leurs préjugés ?

Tout homme, quel que soit l'état de sa raison, croit toujours qu'elle est ce qu'elle doit être, à moins que quelqu'un (chose très-difficile) ne parvienne à le convaincre du contraire; et tant qu'il ne s'en rapporte qu'à lui-même, il pensera toujours

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que^ dans ses évidences intelligibles, ni l'ignorance ne le trompe^ ni la passion ne Faveugle^ ni la mémoire ne le trahit^ ni l'imagination ne le joue, ni le fanatisme ne le transporte, ni la folie ne le dégrade, ni les préjugés ne le dominent; en un mot, il pensera toujours que sa raison est dans son état normal , c^està-dire droite, et que son témoignage est fidèle.

Il en est de même par rapport à l'intégrité des sens. L'homme qui a un ou plusieurs sens viciés ou obtus ne s'aperçoit pas de leur faiblesse ou de leur défaut, tant que le contraste du témoignage de ces sens avec le témoignage des sens des autres ne l'en avertit pas. C'est pourquoi , parmi les conditions exigées pour que le témoignage des sens soit admis, même des dogmatistes, comme Storchenau, ne veulent pas qu'on compte celleci : (( Que Us sens soient sains et solides y parce que, disent-ils, « c'est là une condition dont l'homme (isolé) ne peut presque « jamais s'apercevoir. En sorte que, sans le témoignage des sens c( des autres, nous n'avons pas de signe sûr de l'intégrité de nos « organes extérieurs (1). » A l'appui de cette observation, Storchenau cite la réponse que, dans son Traité des vérités premières, le P. Buffier fait sur le témoignage des sens; se fondant, outre d'autres preuves, sur l'exemple d'un tel, connu par lui, qui, jusqu'à l'âge de trente ans, avait toujours vu les objets extérieurs d'une c( couleur différente de celle dont ils étaient vus par les autres,); sans que ni lui ni les autres se fussent jamais aperçus de ce défaut naturel de sa vue.

Enfin, quelque grands que soient les préjugés, les erreurs, les absurdités dont un homme aurait été imbu dès l'enfance par la voie de Vautorité, à moins que d'autres ne lui rendent suspectes la probité et la science de ceux au témoignage desquels il a cru, jamais il ne se doutera le moins du monde, de son propre mouvement, que la religion dans laquelle il est né est fausse,

(1) « Non attuli hic critérium quod complures in débita organorum consti- « tutione reponunt , aienfes : Attendendum esse vel maxime nu7n sensiis a nostri valentes et vegeti sint ; id siquidcm est quod fere souper nos latet; « neque praeler dicta adjumenta (specfandum esse testimonium sensuum alio- « rum hominum) ulla daturcerta norma ad quam nostrum eade re judicium « exigi possit (Storchenau, Logica^ II, c. v). »

que les parents qui l'ont élevé étaient barbares^ que les maîtres qui l'ont instruit étaient des ignorants^ que le peuple au milieu duquel il a grandi est superstitieux, que Tbistorien qu'il goûte est menteur, que le philosophe qu'il suit est lui-même fou ou absurde. Et, supposant toujours que ses premiers instituteurs n'ont pas voulu, n'ont pas pu le tromper, et tenant toujours leur témoignage pour légitime et sincère; tout ce qu'il croit, sur leur parole, se présente à lui comme environné de toute la force de l'évidence d'autorité, et il ne peut lui refuser la plénitude de son consentement, sans éprouver une peine intérieure, sans s'exposer aux reproches de la raison.

Bien plus, les préjugés d'école, ainsi que l'histoire des sciences le prouve, sont plus forts et plus inguérissables que les préjugés de secte, de patrie, de religion. Rien n'est plus difficile, disait Cicéron, que d'arracher un philosophe à la secte avec laquelle il s'est rencontré, par hasard, au commencement de ses études ; il y reste fortement attaché , comme les huîtres au rocher : In quamcumquc sectorn primum inciderint, scopuloadhœrent tanquam ostrex. Genovesi , qui s'y connaissait si bien, ajoute : « Un philosophe renoncera même au témoignage de sa raison et de ses sens^ plutôt que soupçonner d'erreur la doctrine ou l'auteur pour lesquels il s'est épris et qu'il vénère. Dites à un académicien que Platon a soutenu de grossières absurdités; dites à un péripatéticien qu'Aristote s'est trompé, à un newtonien que Newton, bien des fois, voit trouble; à un cartésien que Descartes n'y voit pas du tout; vous aurez beau jeu. Pour les disciples de ces maîtres, rien que penser de telles choses, c'est un sacrilège; les dire, c'est un blasphème; vouloir les accréditer, c'est tenter l'impossible; s'y obstiner, c'est s'exposer à se faire mettre hors la loi (l \ »

Il est encore plus difficile de déterminer au juste les limites entre lesquelles seulement le témoignage des moyens de la con-

(1) « Sectatores tanto in eorum auctores vehementi amore et veneratione ra- « pinntur, ut faciliiis de sensibus etratione suadubitent, quam ut illis errorem « tribuant. Plato lapsus sit? Piaculum est vel cogitare. Aristoteles erraverit? « Dictu nefas. Cœculierit Cartesius aut NeAvtonus ? Increàibile {Ars Log.^ lib. I, K c. 4}. »

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