‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 39 sur 76 · CRITEBIUM. LA STABILITÉ DE LA PERCEPTION · texte numérisé non relu

CRITEBIUM. LA STABILITÉ DE LA PERCEPTION

naissance est apte et compétent, et hors desquelles il est et doit être raisonnablement suspect. Qui a jamais pu fixer, d'une manière précise, les forces de Tintelligence, les bornes de Faction des sens, les degrés de probité et de science qui, seuls, peuvent rendre sûr et légitime le témoignage de Fautorité? D'ailleurs combien ne sont pas différents les degrés de la partie cognoscitive ! Non-seulement tout le monde n'entend pas et n'est pas capable d'entendre les choses de la même manière,, mais on ne sent pas môme les objets physiques à la même distance et avec la même intensité. Les logiciens ont entassé force canons et lois sur ce point; mais, sans compter que toutes ces lois et ces canons ne constituent, ainsi qu'on nous en avertit, que le code des probabilités; maître Nicole nous a avoué avec une charmante franchise (§ 1) qu^on n'apprend ces lois et ces canons^ pendant l'étude de la Logique, que parce que c'est Vusage; pour les oublier à peine qu'on est sorti de l'école , et pour ne jamais les pratiquer. Comment fera donc l'homme isolé pour savoir au juste, par ses seuls moyens, quelles choses dépassent et quelles choses ne dépassent pas les forces naturelles de sa raison, de ses sens, et quand il faut se défier des témoignages propres des sens et de la raison pour ne s'en rapporter qu'à l'autorité , et quand il faut mettre l'autorité de côté pour ne s'en rapporter qu'au témoignage de ses sens et de sa raison? Dans cette incertitude, chacun prend le parti de croire que sa raison est droite, que ses sens sont sains, que l'autorité qu'il suit est solide et compétente ; que, dans ce qu'ils annoncent, ces témoins demeurent enfermés dans les limites naturelles de leur action. Par conséquent il croit comme vraiment évident tout ce que ces indices lui présentent comme tel. Ainsi, dans le jugement de la nature, de la condition, des forces, des moyens de la connaissance , notre raison , nos sens et l'autorité qu'il nous plaît d'accepter sont comme nos montres, qui très-rarement sont parfaitement d'accord, et cependant chacun tient la sienne pour infaillible.

Puisque donc , tant qu'un témoignage extérieur ne l'avertit

pas du contraire , tout homme croit sa raison droite , ses sens

sains, l'autorité en laquelle il a confiance, légitime et sincère,

quoiqu'ils ne soient pas tels; et croit que, dans leurs manifesta-

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lions, ces témoins ne dépassent pas leurs limites naturelles ; dire à rhomme : Cette évidence est vraie, qui se fonde sur Vintégrité et sur L'application juste et naturelle des moyens de connaître, c'est lui dire : Tenez pour vraiment évident tout ce qu'en consultant vous-même vous croirez vraiment évident. Et cette loi, ce critérium se réduit, lui, toujours au même principe, auquel aboutissent tous les autres : Il faut tenir pour vrai ce qui a CHACUN PARAIT VRAi; M vcruM quod unicuique verum videtur,'

§ 12. Sixième critérium additionnel du dogmatisme : La. stabilité et la

CONSTANCE DE LA PERCEPTION CLAIRE ET DISTINCTE. — La f Utilité.

Nous n'avons pas besoin de beaucoup de mots pour prouver la vanité et l'absurdité de ce sixième critérium de la vraie évidence, que certains dogmatistes croient que chaque homme trouve tout prêt sur son chemin. «Si l'on ne devait tenir pour vraie une évidence quelconque, disaient les Académiciens d'aprèsCicéron, qu'autant qu'elle aurait résisté à l'épreuve du temps; il est manifeste qu'on ne devrait donner son assentiment à aucune évidence qu'après un certain laps de temps ; et que, comme il n'est pas possible de préciser ce temps , on devrait suspendre indétiniment son assentiment, ou ne croire jamais à ses perceptions claires et distinctes. »

En outre, si bien des fois les fausses évidences se dissipent et disparaissent en peu d'instants, le plus souvent elles demeurent toujours les mêmes, pendant de longues années, dans les individus, et pendant des siècles dans les nations, sans qu'elles en soient moins de fausses évidences. Autant est-il donc certain qu'une évidence que le lendemain dément n'est qu'une évidence illusoire et apparente; autant est-il certain que le temps, quelque long qu'il soit, de sa durée, et la constance de sa force et de sa vivacité, ne prouvent rien en faveur de sa vérité.

Enfin, toute évidence, quelle que soit sa perspicuité et son ancienneté, pouvant toujours, avec le temps et par le temps, être convaincue de fausseté , il est également manifeste qu'on ne pourrait lui accorder qu'un assentiment provisoire, hypothétique; un assentiment pour l'instant présent, sauf à le retracter dans l'avenir, si ce qui nous parait vrai depuis un temps immé-

7^ CRÏT. LA CONFORMITÉ DTî LA PERCEPTION AVEC LA VERITE. 99

morial, un beau jour cesse de l'être; un assentiment joint à la crainte secrète que l'opposé ne soit vrai ; et non pas un assentiment plein et parfait. Mais c'est exclure des propositions les plus évidentes toute certitude complète et absolue ; c'est dire encore à rhomme qu'il ne peut se former que des opinions plus ou moins vagues, plus ou moins incertaines, et qu'il doit renoncer à toute certitude. Ainsi, en nous promettant de nous conduire à la certitude par des moyens exclusivement individuels, ce sixième critérium ne nous mène qu'à des probabilités communes, et, ayant l'air de l'étayer par un nouvel appui, il ne fait que détruire par le fondement l'édifice de la vérité.

§ 13. Septième critérium additionnel du dogmatisme .- L\ conformité de la

CHOSE ÉVIDEMMENT PERÇUE, AVEC LES PRINCIPES, OU LES VÉRITÉS TRÈS-CERTAINES.

— Loin d'être un moyen d'atteindre la vérité, ce critérium n'est qu'un motif de persister dans l'erreur.— Conclusion sur la vanité des critériums de l'école cartésienne.

Certainement toute évidence qui ne conduit pas à l'absurde, mais qui est trouvée conforme à des principes et à des vérités très-certaines, est une évidence légitime et réelle. Mais, d'abord, toutes les fausses évidences ne sont pas de telle nature qu'on en puisse ou qu'on en sache tirer des conséquences capables d'en démasquer la fausseté. Le polythéiste ne se doute même pas que la pluralité des dieux est la négation de Dieu. Le mahométan ne soupçonne même pas que la mission de son prétendu prophète est en contradiction flagrante avec la sagesse et la sainteté de Dieu. Le protestant ne voit pas le moins du monde qu'en rejetant l'autorité de l'ÉgHse, pour s'en tenir à l'autorité de la Bible, on ôte à la Bible toute autorité.

Il en est de même des philosophes qui ont soutenu comme des vérités les erreurs les plus évidentes, les plus grossières et les plus dangereuses. Platon ne s'est pas aperçu qu'ôter à Dieu la puissance créatrice, c'est l'anéantir. Zenon n'a pas considéré que sa doctrine sur l'âme du monde est le panthéisme tout pur. Descartes ne s'est pas rendu compte que son doute universel est le scepticisme. Malebranche n'a pas compris que sa vision en Dieu est le fanatisme, et ses causes occasionnelles le fatalisme. Leibnitz n'a pas observé que son harmonie préétablie est la né-

gation de la liberté de l'homme. Locke n'a pas fait attention que son sensualisme conduit tout droit au plus abject matérialisme.

C'est que, tantôt par défaut de perspicacité et d'attention, tantôt par une prévention aveugle et par un excès d'amour pour ses opinions et pour ses croyances, l'homme adore, comme des lueurs di\ines, ses rêves et ses préjugés de naissance et d'éducation; et que, loin de penser à examiner ses erreurs à la lumière des principes et des vérités très-certaines, il n'examine les principes et les vérités très-certaines qu'à la prétendue lumière de ses erreurs; et loin de reconnaître la fausseté de ses évidences, en les comparant avec des évidences vraies, il sacrifie des évidences vraies, toutes les fois qu'il les trouve en désaccord avec ses évidences fausses.

C'est ainsi qu'Aristote, se retranchant sur la doctrine, très-évidente pour lui, qu'il n'existe pas et ne saurait exister aucujie puissance capable de donner l'être à ce qui n'est pas , plutôt que de soupçonner la fausseté de cette évidence, à l'aide de la vérité du dogme de la création, il a, à l'aide de la fausse évidence de la doctrine, que rien ne se fait de rien, rejeté comme fabuleuse la vérité très-certaine pour l'humanité entière, que Dieu a fait l'univers du néant.

C'est ainsi que Malebranche, ne pouvant se dissimuler que son système sur l'origine des idées implique la négation de tout témoignage des sens, au lieu de retenir le principe ou la vérité trèscertaine de la compétence du témoignage des sens dans les choses sensibles, et d'abjurer son système fantastisque sur l'origine des idées, a maintenu, avant et contre tout, ce système, et a ouvertement admis l'idéalisme en soutenant, en toutes lettres, que le témoignage des sens, séparé de la Révélation divine, ne nous rend pas certains de l'existence des corps.

Si donc les fausses évidences , spécialement si elles sont profondément enracinées dans l'esprit, sont pour l'homme qui en est dominé des principes et des vérités très-certaines , lui dire qu'il peut se convaincre de la fausseté de ses évidences en les comparant avec des principes et des vérités très-certaines^ c'est toujours lui dire qu'il peut, à l'aide de ses fausses évidences, se convaincre de la fausseté de ses évidences ; c'est se moquer de lui, ou, du moins, lui fournir le moyen de se con-

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