‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 42 sur 76 · LEIBNITZ ET LE DOGMATISME ALLEMAND · texte numérisé non relu

LEIBNITZ ET LE DOGMATISME ALLEMAND

II commence par dire : « L'âme humaine a deux facultés, la face culte cognoscitive et la faculté appétitive; Tune et l'autre faculté « peut se tromper par rapport à son propre objet : la faculté cog- (( noscitive peut manquer le Vrai, comme V appétitive le Bien ; de « manière que celle-là prenne pour vérité Terreur, et celle-ci c( pour bien le mal. Or le remède à ces inconvénients se trouve « dans la logique et dans V éthique. Car, comme Téthique fournit « la règle de bien diriger les actions libres, la logique enseigne c( l'usage de la faculté cognoscitive, dans la connaissance du vrai et et dans la fuite du faux (1). »

Ne nous arrêtons pas à l'expression peu philosophique et même ridicule : Que la logique apprend l'USAGE de la faculté cognoscitive dans la connaissance ; car TUSAGE de la faculté cognoscitive ne dépend pas plus de la logique que Vusage de marcher ne dépend de la danse, et Vusage de parler, de la grammaire. Voyons seulement si le critérium de la vérité des dogmatistes allemands, placé dans le raisonnement, ou dans la fidélité à suivre les préceptes de la logique, vaut mieux que le critérium imaginé par les dogmatistes français, de la perception claire et distincte , et que tous les critériums additionnels, pour assurer l'esprit humain de la sincérité de ses évidences.

Il est vrai que saint Thomas a dit que notre intellect ne se trompe pas, lorsqu^il résout les vérités-conséquences, les théorèmes ou les propositions démontrables, dans les axiomes ou premiers principes desquels elles découlent ; et que son docte commentateur, le P. Roselli, a reconnu aussi que, lorsqu'on aperçoit qu\me proposition dérive nécessairement de propositions connues p^r sof, on en a une véritable évidence médiate et une certitude entière. Mais le Docteur angélique, dont la précision et Texactitude du langage est toujours en harmonie avec la vérité des idées, a, par un seul mot, humilié la présomp-

(1) a Anima duplicem habet facultatem : cognoscitivam et appetitivam : « utraque vero facullas, in suo exercitio, aberrare potest : tognoscitiva a Veri- « tate, appetitiva a Bono; ita ut illa errorem, loco verifatis ; beec Malum pro « Bono amplectatur... Logica e^t disciplina quœ usumjacidtatis cognosciiivœ, «in cognoscenda veritate tradit; etbica est scientia dirigendi actiones libéras « {Prolegom. in Logicam). »

tion des dogmatistes et leur confiance sans bornes dans le raisonnement; car il a dit : « L'erreur est possible dans Tintellect opérant; mais elle ne Test pas si l'on fait EXACTEMENT la résolution de la proposition dans les premiers principes (Ij. » Ce mot exactement renferme toute la question. Cette condition : si recte fiât resohitio, indique la possibilité que cette résolution ne se fasse pas exactement , et que cependant on croie Pavoir exactement faite; et^ de là, la facilité de se tromper tout en raisonnant. Le même Docteur a dit aussi que les investigations par le raisonnement sont le plus souvent entachées d'erreurs, parce que y même parmi les propositions vraies et bien démontrées, il se mêle parfois le faux , qui n'est pas démontré, mais seulement établi sur une probabilité ou sur un sophisme : Investigationi rationis humanœ PLERUMQUE falsitas admiscetur... Inter muUa, etiam vera, qux demonstrantur immiscetur aliquando falsiwi, quod non demonstratur, sed aliqua probabili vel sophistica ratione nititur.

En combattant les dogmatistes de son temps, Cicéron insistait, lui aussi, sur la possibilité, où nous sommes, d'être trompés par une fausse démonstration : Sœpe fallimur aliquo falso concluso. Platon, Aristote, Sénèque, Pline, Clément d'Alexandrie, Lactance, saint Augustin, Bacon, et, d'après lui, Montaigne, Eu- 1er, Leibnitz lui-même, Malebranche, Pascal, Bossuet, Gerdil, en un mot, toutes les intelligences d'élite n'ont qu'une seule et même opinion concernant la faiblesse de notre esprit, prétendant atteindre, par le raisonnement particuher, la vraie évidence. Seuls, les hommes médiocres et les pédants modernes ont une foi aveugle dans leur raisonnement.

Wolff était de ce nombre; car il nous apprend qu'à l'exemple de Descartes, ayant, lui aussi, compassion du triste sort du genre humain , qui , dans les six mille ans qui avaient précédé 'apparition de cet astre du Nord, n'avait Jr/wa/s connu ni cette « évidence philosophique qui enfante infailliblement la certi- « tude, ni la manière d'appliquer à l'usage de la vie la vérité.

(1) «In intellectu, qui se extendit ad ornnes operationes. est falsitas; nuu- « quam tamen, si RECTE fiât resolutio in prima principia {Quest. I, de Yeci RiT\TE, art. 12). «

woLFF i;t la logique. 105

« Dans sa touchante sollicitude de donner une philosophie trèsc( utile A NOTRE ESPÈCE (nullc autre^ pas nnéme celle de Des- « cartes, ne V?iS2ini jamais été), il a entrepris l'immense tâche : « i° de créer des propositions déterminées dont, jusque-là , ja- (.< mais l'idée n'avait surgi dans resprit humain , et dont les (( philosophes n'avaient connu pas même une seule; 2° de fixer « la signification vague des termes; et 3" d'établir, pour des prina cipes, les choses claires par elles-mêmes, ou suffisamment déc( montrées (1).»

Mon Dieu ! quel langage ! quel insolent mépris de l'ancienne sagesse ! quelle ignorance profonde de toute philosophie ! quelle présomption aveugle dans ses forces! A l'exception de Descartes, nul écrivain n'avait jamais poussé plus loin que ce stupide pédant du dix-septième siècle Peffronterie du style, la fatuité de l'orgueil et l'orgueil de la fatuité ! Aussi la vraie règle du vrai, qu'il avait promis à' octroyer au genre humain, n'a rien de nouveau , de raisonnable et de sérieux.

En suivant les anciens sophistes, tant persiflés par les philosophes de toutes les écoles anciennes et modernes, Wolff ne reconnaît d'autre critérium suprême de la certitude que le raisonnement ou la démonstration. Mais puisque, — les sceptiques exceptés, — personne ne nie que la résolution exacte d'une proposition dans les premiers principes, ou une démonstration véritable, ne soit un moyen naturel de s'assurer de la sincérité de l'évidence discursive, et puisque toute la question de la certitude se réduit à connaître les moyens sûrs et faciles de faire exactement cette résolution, voulez-vous bavoir ce que Wolff a, sur ce point, enseigné au genre humain ? Ouwez sa Logique, consultez-en la table des matières, à l'article Démonstration , et.

(1) « Duo imprimis sunt quse in omni philosophia hacfenus desiderantur: « deest illa evidentia quse solum gignic certiim atquc immotum ; nec quae in ea « traduntur usui vitœ respondent... Quam ob rem philosophiam humano generi « PEP.UTILEM effecturus, id mihi agendum diixi, ut niliil admitterem nisi quod « fuerit salis explicatum, et sufficienter probatum, et voces, a notionibus con- « fessis et significatu vago, ad fixum reducerem, et propositiones determinatas, « quas hactenus nullas noverunt philosophantes f conderem {Prœfat. in Loti gicam). »

à votre immense surprise, vous vous trouverez en face de deux énormes pages in-^^' d'un très-petit caractère, et ne contenant que des chiffres, indiquant autant de définitions, de notions, de propositions déterminées , connues môme des enfants dès l'origine du monde, et que Wolff vous vend comme des découvertes de sa haute raison, comme autant de règles qu'il faut consulter, étudier, se fixer dans la mémoire, et avoir toujours présentes à Tesprit lorsqu'on veut se démontrer une proposition.

Si c'était ici le lieu de combattre Wolff, si cette masse grossière et informe de spéculations mesquines, rudis indigestaque moles, rendue encore plus ridicule par l'air d'une gravité comique et par la méthode mathématique dans laquelle elles sont proposées, méritait l'honneur d'une réfutation sérieuse, il nous serait très-facile d'en démontrer évidemment l'incohérence, la misère, les contradictions, la futilité. Pour la présente discussion, il suffit d'observer que le nombre de ces lois et de ces conditions est la bagatelle de CINQ CENTS ou à peu près, et qu'étant de toute nécessité que toutes, sans en excepter une seule, soient exactement exécutées, pour qu'on soit sûr d'avoir fait une démonstration exacte, elles sont plus propres à faire désespérer de la certitude démonstrative qu'à y conduire et à la prouver. Ainsi la seule chose que démontre cet énorme et lourd traité de Wolff sur la démonstration et ses lois, n'est que f immense difficulté, on dirait presque l'impossibilité de s'assurer d'une démonstration bien faite. D'ailleurs, à l'aide de cette législation si abstruse, si compliquée , et qu'on doit toujours penser que son auteur a suivie et exactement exécutée, combien de fausses démonstrations Wolff lui-même n'a-t-il pas fabriquées ! Et combien d'étranges thèses n'a-t-il pas soutenues, comme démonstrativement évidentes et comme évidemment démontrées !

§ 15. Comment et pourquoi la Logique de Wolff a été adoptée partout — Genovesi, le Wolff de l'Italie. — Sa Logique est le code le plus complet du dogmatisme rationnel. — Cest pourquoi on la choisie pour règle dans l'examen de ce système — Multiplicité désespérante des causes d'erreurs, pour l'intellect humain, avouée par le dogmatisme. — Contradictions, absurdités et extravagances de ses quinze canons médicinaux contre toute erreur.

Malgré ces défauts, ces fausses lueurs et ces défaillances,

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