‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 44 sur 76 · WOLFF ET SES CANONS, OU RÈGLES DE CERTITUDE · texte numérisé non relu

WOLFF ET SES CANONS, OU RÈGLES DE CERTITUDE

pas moins pouvoir en triompher par la puissance des antidotes dont il est en possession. Voici donc quinze canons médicinaux qui , bien fixés dans la mémoire et scrupuleusement observés, sont plus que suffisants à nous préserver de toute espèce d'erreurs (1).

4®' Canon. «Perfectionnez votre intellect, à Taide d'idées^ non « pas chimériques, mais vraies, c'est-à-dire à l'aide de la contem- « plalion de la nature, et non pas des opinions des hommes (2). »

D'abord, ce canon suppose décidé déjà ce qui est en question. Car il s'agit de trouver le moyen de distinguer la vérité de Terreur, c'est-à-dire les idées vraies des idées chimériques. Le sens donc de ce canon (si tant est qu'il y en a un) est celui-ci : «Afin « de pouvoir bien distinguer les idées vraies des idées chiméri- « ques, distinguez bien les idées chimériques des vraies idées. »

Ensuite , n'est-ce pas le comble du ridicule que de prêcher à des jeunes gens (car c'est à eux qu'on s'adresse, tironibus) de rejeter les opinions des hommes et de contempler la nature, afin de perfectionner leur intelligence? Est-ce que le choix des opinions des hommes et la contemplation de la nature sont des choses aisées pour des intelligences de quinze ans, dépourvues de principes scientifiques et des premières vérités?

2^ Canon. « Gardez-vous bien d'investiger ce qui est certaine- « ment au-dessus de la capacité humaine. Pour ce qui n'est pas « tel, ne vous découragez pas. Si la chose est peu utile ou tout « à fait inutile, ne perdez pas beaucoup de temps à l'examiner, « et ne détournez pas votre esprit des choses utiles et nécessai- « res.))

3^ Canon. «N'entreprenez pas la recherche de choses que « vous n'êtes pas encore à même de trouver ou de comprendre, « et que vous n'êtes pas encore bien disposé à recevoir. »

4^ Canon. « Quant aux choses qui dépassent, non la capacité « du commun des hommes, mais la vôtre, n'en commencez pas

(1) « Videamus iiunc qnibus remediis his occursum ire possiimus-. quod, ut « fiât, seqiieiites canoues memoriœ inficjendi ac reUglose servandi ( Ars

« LOGICO-Cr.ITIGA, c 3, § 18). >•

(2) « IntellectuiTj perlicifo, idque ideis yeris, non chimaeris; id est Naturae « contemplatione, non honiinum opinione {Ihid.). »

c( Pinvestigation avant d'avoir atteint, au moyen d'études op- « portunes , la capacité et la subtilité d'esprit qui vous sont (( nécessaires. »

Avant qu'il se soit fixé sur le critérium de la vérité certaine, c'est à-dire sur le moyen par lequel on est certain de la vraie nature et condition des choses, comment le jeune indagateur du vrai pourra-t-il connaître certainement les choses qui dépassent et celles qui ne dépassent pas la capacité humaine , les choses utiles et les choses vaines, les choses nécessaii^es et les choses superflues? Ce n'est pas au moyen de son évidence particulière, parce que ces canons ne sont donnés que comme des règles de cette évidence. Ce n'est pas non plus au moyen de l'autorité , parce que notre novice a été prévenu, par le premier canon, de ne pas se fier aux opinions des Sommes. Enfin, de pareilles investigations supposent qu'on a déjà acquis la notion claire et distincte de toutes les facultés, de toutes les forces de l'esprit humain et de la nature de l'universalité des choses. Ce qui est donc prescrit au deuxième et au troisième canon , concernant la- nécessité de se pourvoir des moyens aptes à chercher avant d'entreprendre quelque recherche que ce soit , et de la capacité et de la subtilité de l'esprit au moyen d'études opportunes, ne peut signifier que ceci: «Tâchez de connaître et d'acquérir la c( vérité avant de savoir ce qu'elle est, et avant d'avoir connu et (( acquis les moyens de la connaître et de l'acquérir; accomplisce sez vos études avant de commencer à étudier. »

5^ Canon. «Ne partagez pas votre attention entre plusieurs « choses en même temps. »

6« Canon. « Mettez de Tordre dans vos études. Commencez « par celles qui sont plus aptes à développer la raison et à la «rendre plus prompte; commencez par l'arithmétique, la géooi métrie, la physique, et d'autres connaissances qui servent de « lumières aux études postérieures. »

Pour mettre de V ordre dans ses études, et commencer par celles qui servent de lumière aux autres, afin que Vattention ne se divise pas entre plusieurs choses en même temps, n'est-il pas de toute nécessité qu'on connaisse exactement toutes les sciences , leur nature, leur extension et leur utilité? C'est donc dire encore « que « Phomme doit posséder toutes les sciences avant de s'appliquer

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c( à l'étude des sciences, avoir fait toutes ses études pour pouce voir commencer à étudier ; car le code avertit notre élève de « philosophie qu'avant d'aborder la logique , il doit avoir été (.( longtemps exercé dans la géométrie, la physique et les ques- « lions critiques (l).»

7® Canon. «Ne méditez pas superficiellement les choses diffi- « ciles. Ne pensez pas pouvoir devenir un esprit tant soit peu (( profond n'étudiant qus les abrégés des sciences. Sur chaque « matière ne lisez qu'un petit nombre de livres ^ mais les meil- (( leurs, les plus exacts^ les plus soignés et les plus profonds. »

8^ Canon. «Puisque la vie est si courte , adonnez-vous seule- « ment à Tacquisition de la science qui peut être utile à vous et « à la société. »

Ces deux derniers canons ne sont que Textension des deux canons précédents. On venait d'établir que Télève de la philosophie devait avoir acquis le savoir avant d'avoir commencé à savoir; maintenant on décide qu'il doit avoir lu tous les livres possibles avant de s'appliquer à la lecture; qu'il ne lui suffit pas d'avoir lu tous les abrégés (ce qui, du reste ^ ne serait pas une petite affaire), parce que les abrégés ne font pas Fhomme solide ei profond, mais bien les œuvres originales et classiques sur chaque matière ; que, parmi ces livres, il doit en choisir un petit nombre, savoir les meilleurs, et, afin c[ue, dans ce choix, il ne soit pas induit en erreur par les opinions des hommes, il doit juger par lui-même du mérite de tous les auteurs, décider lesquels sont profonds et lesquels sont vains. Ce qui exige encore la science complète de tout le savoir humain; car comment, sans cette science , saura-t-il choisir les auteurs et déterminer quelles disciplines sont utiles à Vindividu et à la société?

9^ Canon. «Ne soyez ni peu ni beaucoup amateur de la « nouveauté. »

L'observance de ce canon demande , elle aussi, la connaissance de ce qui est nouveau et de ce qui est antique, dans chaque science; c'est-à-dire qu'on doit être très-versé dans la connaissance de tous les systèmes, de toutes les opinions des savants,

( l ) « Qui in Logica iastituendi sunt, partim Geometria, partim Physica, et cri- » licis quaestionibus exerceados censeo (^Prolegom., § 52). »>

et être savant avant d'avoir appris à savoir; car il faut être savant pour juger du mérite des savants. La chose n^est pas facile. Uauteur de notre code sanitaire s'en est un peu douté, car il a ajouté :

41^ Canon. « Appliquez-vous avec résolution et transport à « l'étude de la vérité, parce que, dans la république des lettres, « on ne fait rien de merveilleux sans endurer de grands et rudes « travaux. »

C'est, en d'autres termes, ce précepte d'Horace : « La nature a n'a jamais rien accordé aux humains sans de grands travaux « de leur part : ISil , sine 7nagno vita lahore dédit mortcdibiis. » Seulement le moraliste païen, appartenant au vil troupeau d'Épicure, Epicuri de grege porcus, avait posé , comme condition sine qua non pour que les jeunes gens atteignissent le terme de leur carrière, le travail obstiné, la souffrance du chaud et du froid, et Vabstention absolue de tout plaisir et de tout rafraîchissement (i); tandis que notre moraliste chrétien, plus indulgent et plus discret, pour ne' pas décourager trop ses élèves, se contente de leur interdire seulement les excès de la volupté, car il a dit :

i2« Canon. «Que notre philosophe ne se plonge pas jusqu'au a fond dans les délices sensuels, car la vraie doctrine et la molce lesse de la vie ne se trouvent que rarement ensemble (2). »

13^ Canon. «N'entreprenez rien contre votre génie, choisisce sez seulement les études qui sont plus propres à votre tempête rament, à votre corps. »

Ainsi, difficile jusqu'à l'absurde, par rapport aux dispositions de l'esprit, l'école de nos dogmatistes est facile jusqu'à l'approbation, par rapport au désordre des mœurs des jeunes philosophes.

VArt iogico-critique avait, au dixième canon , donné une excellente règle et indiqué la voie la plus courte et la plus sure d'arriver à la vérité, ayant dit :

(1) «Qui cœpit optatam cursu contingere metam, — Multa tulit fecitque « puer, sudavit et alsit; — AbsUnuït venere et vino {Ars poetic). »

(2) « Philosophus ne se in voluptates ingtjrgitet; vix enim repefire est homi- « Lcin vere dociuin, simul aut^^-ia et mollem. »

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