AUTRES CANONS
2° Canon. « Ne traitez pas familièrement avec le vulgaire «ignorant (Aristote conseille le contraire). Examinez avec soin (( les préjugés du peuple. Lorsque votre raison est devenue « adulte et maîtresse d'elle-même^ rappelez à un examen rigou- « reux toutes vos opinions; reconquérez Tindépendance de vous- « même (l).»
3^ Canon. « Si vous vous apercevez que vos parents vous ont ((mal instruit^ tachez de vous purger au moyen d'une étude « continuelle sur vous-même. Recommencez voire vie littéraire, « comme si vous étiez né hier ou avant-hier. Hantez des amis in- « telligents et sincères^ et recevez de bonne grâce leurs avertisce sements. Lisez les livres qui traitent de Téducation des enfants, (( car il y en a d'excellents. Imitez les grands exemples. Enfin «soyez vous-même votre père, et que votre nourrice ne soit « que la vérité (2). »
4® Canon. « Dieu est la première cause de tout : les causes c( secondes servent sous sa dépendance. N'attribuez donc rien h « l'action immédiate de Dieu, par la seule raison que c'est là la (( pensée unanime du vulgaire ignorant. Tâchez plutôt de co7iu naître et de peser tout par vous-7nême , et faites plus de cas c( de la raison que de V opinion populaire* » (Toujours le mépris des autres et du sens commun.)
5* Canon. Notre philosophe (de quinze ans!)^ ((gardez-vous ((bien d^accepter un frein quelconque de qui que ce soit; philo- « sophez toujours à la manière des éclectiques. )>
Ne faut -il pas avoir une confiance sans bornes dans la stupidité de ses lecteurs, pour leur proposer sérieusement comme des antidotes contre les erreurs, qui ont les préjugés pour leur cause,, comme règles fondamentales du vrai savoir, de si grossières, de si ridicules, de si dangereuses extravagances? D'abord, y a-t-il rien de plus niais et de plus absurde que de dire :
(1) « Cum ignaro vulgo ne familiariter conversator. Praejudicla populi dili « genter perscrutator. Omnes tuas opiniones, cum adulfa est ratio et sui juris, « ad examen revocato. Vindicato te tibi (Loc. cit.). «
(2) «Si te non rite a parentibus institutum agnoscis, sedulo tui studio co-na^or « te purgare, etc. Magna exempla imitator. Tu tibi parens este, nutrix veri- « tas (IMd.) »
« que, pour éviter les préjugés^ il ne faut pas juger sur l'autorité des prejvf/és? que, pour s'assurer de la vérité, il faut avoir la vérité pour nourrice? y) N'est-ce pas dire : a Pour éviter les « préjugés, évitez les préjugés; pour vous assurer de la vérité, « ne suivez que la vérité , et , afin de ne pas errer, prenez garde « de ne pas errer ? )>
En second lieu, peut-on, sans se rendre ridicule, prétendre de tout jeune élève de la sagesse qu'il se mette à peser les préjugés des hommes avant de les connaître? qu'il fasse usage de la liberté de philosopher avant d'être philosophe et avant même de savoir ce qu'est la philosophie? qu'il exerce dans sa plus grande latitude sa raison, avant d'avoir ap[)ris à bien raisonner? qu'il ne prenne que la vérité pour nourrice, avant d'avoir découvert la vérité, et avant même de connaître le chemin qui y conduit?
En troisième lieu, il n'y a pas de doute qu^ éviter l'erreur ^ c'est un moyen très-sûr de ne pas errer et d'atteindre la vérité ; que, ve pas se familiariser avec le vulgaire, se purger de temps en temps, d'après l'ordonnance de Bacon; bien examiner les jugements populaires ; ne pas céder devant la force de la consuétude et des opinions du siècle; croire plutôt à la raison qu'au sentiment unanime du peuple; lire de bons livres, imiter de meilleurs exemples^ se fier à de-s amis sincères et accepter leurs corrections, et surtout rappeler à un examen sévère toutes les idées et toutes les opinions reçues dès la première enfance, et commencer une nouvelle ère, du jour où l'on a commencé à apprendre et voir les choses par soi-même; nul doute, disons-nous, que ce ne soient là des moyens très-efficaces contre les préjugés. Mais, comme Pa très-bien remarqué le jésuite Monteiro, quoique bon dogmatiste lui-même, faciles à dire, même en bon latin, ces choses sont impossibles à pratiquer; il faut donc les regarder comme des déhres ou des rêves platoniques, plutôt que comme des remèdes contre le mal qu'on veut guérir (1). « C'est, ajoute le même auteur, que le champ des préjugés est immense, et que, pour les distinguer des vérités naturelles, il faut connaître toutes les sciences; que, pour examiner toutes
(1) '<■ Id tamon platonicum potius consiliiim, atque idea, quarapraejudiciorum « remediimi, in usu adhibendum, censeri débet {Logic. ^ p. V, § 757). »
AUTRES CANONS. Il9
les opinions reçues de l'enfance, il faut un temps infini ; en sorte qu'un homme sans préjugé, ce serait une espèce de monstre, tellement ce mal est répandu, tellement sont vains les antidotes qu'on lui oppose, tellement sont multiples et puissantes les causes qui le rendent presque nécessaire (1).» Ce qui est affirmer que les erreurs sont inévitables, que la logique n^a pas de remèdes pour les prévenir et les guérir, et que, par conséquent, Tusage de la logique n'est pas du tout un critérium de la vérité.
Enfin, prêcher aux jeunes gens, ignorants par nécessité et présomptueux par nature , qu'ils doivent mesurer tout avec leur 7'aison, qu'ils doivent soumettre d un eœamen rigoureux tovtes les instructions qirils auront reçues, toutes les vérités traditionnelles qu'ils croient; que la liberté de philosopher est une chose divine^ et que c'est commettre un sacrilège que d'y renoncer; qu'ils ne doivent rien garder de ce qu'ils ont appris par routine, excepté ce qu'ils trouvent conforme à leur raison et à leur tempérament; que c'est un droit inhérent à chaque homme de se révolter contre les doctrines des siècles passés, contre les consuétudes du siècle présent; qu'ils ne doivent se soumettre à personne, et ne respecter aucune autorité; qu'ils doivent se défier de tout et de tous, pour ne s'en rapporter en tout qu'à euxmêmes; qu'ils se forment eux-mêmes leurs principes, se fassent les pères de leur raison et les créateurs de leurs vérités; en un mot, prêcher à des intelligences inexpérimentées, vides, vaines, ignorantes, légères, orgueilleuses, que la première condition de tout apprendre, c'est de ne rien croire, et que le premier usage de la raison, c'est le délire, n'est-ce pas les initier à la sottise plutôt que les former à la sagesse? n'est-ce pas les mettre sur le chemin de toutes les erreurs, plutôt que les conduire à la vérité? n'est-ce pas en faire de vrais protestants en philosophie, et les préparer à devenir de vrais protestants en religion?
Voilà cependant ce que l'on prêche , ce qu'on inculque en propres termes à la malheureuse jeunesse, dans toutes les écoles
(1) « Homo a prœjudiciis omnibus iinmunis, monstri species esset, adeo late •< serpit lîujusmodi inorbus; adeo affectibus ducimur, veritatem examinandi * laborem fugimus, et ad judicium nostnim de rébus ferendum, citra debitiim « examen proclives existimus {Logic, p. V, § 755). »
de philosophie, et Ton appelle cela leur apprendre la logique^ Vart dépenser et la recherche de la vérité !
Appelé auprès d'un malade, un médecin lui aurait tenu ce langage : « Vos infirmités sont bien graves; mais ne craignez c( rien, j'ai toutes prêtes des recettes qm^ fixées bien dans votre « mémoire et scrupuleusement exécutées, vous rendront la santé. « Ces recettes ne sont pas nombreuses; les principales , entre (( elles, ne dépassent pas le chiffre de cinq cents. Elles sont d'un « usage fort commun et universel, quoique personne ne pense à c( les pratiquer; et c'est la raison pour laquelle les maladies sem- (( blables aux vôtres se perpétuent, et font tant de ravages qu'un « homme qui n'en serait pas affecté serait une espèce de monstre. « Mes ordonnances sont encore d^un emploi expéditif et facile ; « pour en exécuter une seule, il ne faut que se bien soigner pen- « dant une vingtaine d'années, tout au plus; se refondre soi- « même et naître à une vie nouvelle : chose très-aisée, comme c< vous le voyez. Pour le reste, seul, un travail herculéen suffit et « quelques lustres d'une vie oisive, afin de lire, non les ahré^ « gés, qui ne valent rien, mais les meilleurs traités oinginaux « de médecine , sans cependant se laisser imposer par le nom « de leurs auteurs; y choisir ce qui vous semblera plus saluai taire, et cela, bien entendu, avant que vous sachiez en quoi « la santé consiste. De semblables bagatelles s'apprennent par la a méditation et surtout par Vexpérience, qui, dans notre cas, « vaut mieux que tous les préceptes. Enfin, les remèdes que je « vous prescris sont d'une efficacité démontrée, bien que jus- « qu'ici il ne se soit trouvé personne qui, en en faisant usage, « soit parfaitement guéri; moi-même, quoique docteur expéri- « mente et membre de toutes les académies de médecine de l'Eu- « rope, comme vous pouvez le voir par les livres que j'ai publiés c( sur cette matière ^owr le bonheur du genre humain; moi-même, « vous dis-je, j'ai toutes vos maladies, j'ai aussi toutes celles de « mes ancêtres et toutes celles du siècle et du pays où je suis né, « et, malgré les soins empressés que je me suis donnés, je n'ai « jamais pu guérir d'une seule.
« Ce langage vous étonne, n'est-ce pas? Voulez-vous donc que G je vous parle franchement? Voulez-vous que, mettant de côté a ce bavardage inutile, que la consuét^ide nous impose de pro-