‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 49 sur 76 · CRITÉRIUM. DU J)OGMATISME, LE RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

CRITÉRIUM. DU J)OGMATISME, LE RAISONNEMENT

diguer à nos clients, je vous dise la vérité^ que, pour Thonneur de l'art, on ne peut pas dire à tout le monde? Vous auriez du, à l'heure qu^il est, l'avoir devinée, rien que par la qualité, la quantité des remèdes que je vous ai indiqués, et la difficulté de les employer. Toutes les maladies se réduisent à une seule cause : c'est un vice naturel dans notre constitution, dans nos organes, dans nos humeurs. Or, contre de telles infirmités, la médecine n'a pas de remède. Ainsi, ce que vous avez de mieux à faire, par rapport à vos infirmités, c'est de ne pas y faire attention. D'ailleurs, il n'est pas prouvé que les maladies soient funestes à la vie humaine; et il y en a dont ce n'est pas avantageux de guérir. »

Il n'est pas certain que notre Esculape ait vraiment tenu un tel langage à son malade, touchant les maladies de son corps ; mais il est incontestable que c'est là le langage que tous les maîtres de logique tiennent à leurs élèves, touchant les maladies de l'esprit. Il faut donc être bien simple, bien niais, pour placer la moindre confiance dans les remèdes des logiciens tendant à prévenir et à éviter les erreurs. Il en est de même du raisonnement, qu'ils donnent comme un critérium infaillible de la certitude de la vérité.

§ 17. Huitième critérium additionnel du dogmatisme^ le Raisonnement. — Le dogmatisme , donnant ce critérium comme infaillible , le reconnaît impossible à pratiquer. — La raison déclarée par lui en même temps TOUTE-PUISSANTE ct tout à fait IMPUISSANTE ciconstatcr la vérité.

En lisant la courte introduction qui précède le cinquième livre du code que nous étudions, on dirait que, de l'usage de la démonstration et de l'étude de ce livre^ qui en renferme les lois et les préceptes, dépendent le salut du genre humain, l'ordre et l'harmonie de l'univers. Les canons de ce livre sont proposés aux jeunes élèves, « comme les plus nécessaires, les plus sûrs et les « plus infaillibles, non-seulement pour bien raisonner, mais en- « core pour développer, étendre et élever à sa plus haute per- « feciion la raison, qui est ce que l'homme a de plus noble et « de plus excellent, r. On les prévient donc « qu'ils doivent s'ap- « pliquer à l'étude de ce livre avec une attention, une intelligence, « un intérêt tout particuliers, et s'y livrer jour et nuit, âme et

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« corps, parce que c'est là seulement qu'on rencontre toute la (( force et toute l'efficacité de fart de philosopher (1). »

La Logique de Port-Ro\al, la Logique de Lyo> et toutes les logiques de la même école dogmatiste^ formée par Descartes, parlent avec la même emphase de Timportance du raisonnement [De ratiocinaiione) ; et ce sujet absorbe, à lui seul^ plus de deux tiers de ces traités.

Mais gardez-vous bien de prendre ce langage au sérieux.

Car c( vos connaissances, vous dit-on^ viennent de la compa- « raison des idées. Cette comparaison se fait par V intuition ou « bien par le raisonnement. Nos connaissances intuitives sont en « très-petit nombre ; mais cet inconvénient n'en est pas un ; on « peut par le raisonnement y remédier d'une manière quelcon- « que (5); non^ cependant, d'une manière sérieuse : attendu que le (( raisonnement est insuffisant à nous découvrir tous les rapports « des idées; tantôt parce qu'il nous manque la perspicacité néc( cessaire pour saisir l'équation existante entre la chose connue (( et la chose qu'on veut connaître; tantôt parce que nous manc( quent les vérités premières ou les principes sans lesquels on « ne peut raisonner (3). ))

«La perspicacité manque dans tous les hommes; car, la force (( de la raison étant finie, il n'y a pas d^homme au monde qui soit (( en état de déduire toutes les conséquences qu'on peut tirer des « principes donnés. Quant à la disette des vérités premières, les c( exemples en sont très-fréquents, ainsi que Locke l'a prouvé (4) :

(1) " Ex omnibus Logicœ praeceptis, quae pos'remo hoc elementorum nostro- « rum libro continentur, omniiim maxime scitu sunt necessaria. Agendiim est « eoim (le ratioae, canonesque tradendi quibus ratiocinandi vis et formatur et '< rcgitur, et quaoi maxime fieri longiiis potest, provehatur. Totiis ergo artis «< philosophandi nervus esse débet hic liber ; quocirca, iu eo perdiscendo, totos « essetirones occupâtes oportet (Ars logic, lib. "V).»

(2) « Kascuntur cognitioûes nostrœ ex idearum comparatione. F.a comparalio « fit aut intuitione aut ratiochiio... Cognitiones intuitivee siait admodum « paucae.. Brevitatem cognitionis inluitivae supplet, QUOCUMQUE TANDEM « MODO ratiociniuui {Ib'id., c. 2, § 2). «

(3) « At ne hoc quidem modo omnes idearum relationes percipere possumus; « nam déficit in plurimis perspicacitas, qua simiUtudo ignoli cum noto perspift ciatur, et io aliis deficiunt plerumque veritates primae (Ibid.). »

(4) « Prioris deftctus (perspicaciœ) exempta liabemus in omnibus homini-

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cf d'où il faut conclure que l'extension de la raison est très-res- « Ireinte, non-seulement par rapport aux idées^ mais aussi par c( rapport aux raisonnements (1 ). En sorte que rien n'est plus cou « forme à la raison que de suspendre notre assentiment, dans la « majorité des cas; de ne pas prononcer trop tôt nos jugements « et de ne pas reprocher sottement aux autres leurs erreurs (2). » Ce qui peut bien se traduire ainsi : « La raison, si nette et si ex- « cellente, est, au fond, bien abjecte et bien mesquine. On ne peut, « sur son témoignage, être certain de rien. Opinez, mais ne croyez « pas. Respectez comme pouvant être vraies toutes les opinions « des autres, comme les autres doivent respecter les vôtres. Tl c( n'y a pas de vérités certaines; il n'y a que des probabilités plus « ou moins grandes. Au nom de la raison, renoncez à la raison^ « ou au moins ne vous fiez pas à la raison. »

Malgré ces déclarations si explicites, le dogmatisme logique ne veut pas qu'on désespère de la certitude; et voici les moyens qu'il propose, sinon de l'atteindre, au moins d'en approcher. Il recommande avant tout Vattention, non l'attention médiocre de maître Nicole, mais Tattention exquise de la Philosophie de Lyon : car il assure que, sans une telle attention, il est impossible de rien comprendre, à plus forte raison de rien trouver. Puis il pose longuement les causes qui l'éloignentet les moyens de se la procurer. Les causes qui l'éloignent, nous dit-il, ne sont qu'au nombre de quatre : 1° le plaisir ou la doulem^ du corps; 2" les passions; 3^ la fantaisie; 4° \e?>sens. Les moyens de se la procurer sont au nombre de six, savoir : bien régler 1** notre esprit, 2° nos sensations, 3*^ nos plaisirs, ¥ notre fantaisie, 5° nos sens, 6° notre curiosité. Grands et puissants moyens ! car ils se réduisent à celui-ci : Si vous voulez être bien attentif, tâchez de ne pas vous distraire.

« bus : omnes finitam liabent ratiocinandi viin, ut neino sit hominum, qui omnes « consequentias, quae ex datis principiis sequi pessuiit, perspicere valeat. Alterius « defectiis (dcficientia; primarum veritatum) exempla profer t Lockiiis {Loc. cli .) »

(1) « Quibns ex rébus patet cognitionis nostrae extensionem non solum exi- « guaiïi, ratione idearum, sed etiam brevissimam ratione judiciorum et ratio- « cioniorum {[bid., § 4). »

(2) « Ex quo sequitur, niliil tam ralioni conforme quam in plerisqiie judi- « cium suspende! e, nec aut temere judicare aut stulte alios accusare {Ibid.). »

Afin que vous ne vous découragiez pas^, on vous avertit que, outre les susdites quatre causes générales de distraction, contre lesquelles on vous a donné de si efficaces remèdes , il y a d'autres causes particulières qui détournent notre attention, et dont, encore une fois, le nombre est si grand que ce serait entreprendre un immense travail que de vouloir seulement les indiquer. Cependant rien n'est plus facile au philosophe que d'éviter toutes ces causes infinies de distractions; il lui suffit de les éviter.

Ces préliminaires indispensables établis, sur V excellence de la raison, notre Code aborde plus directement les conditions requises pour la sûreté du raisonnement , et les réduit à deux : 1" la SAGACITÉ, ou bien la force de trouver les principes ; et 2" ri>'DucTiON, ou la force dappliquer ces principes aux cas particuliers, et de bien en conclure quelque chose; et finit par cette sentence, d'une profondeur qui étonne : a Sans ces deux conditions, aucun raisonnement n'est possible. » Mais la raison étant l'habitude des principes, habitus princîpiorum, dire que sans les principes aucun raisonnement n'est possible, c'est dire que, sans la raison, il est impossible de raisonner. Grande et subhme découverte, dont le monde ne s'était jamais douté, et dont Phonneur était réservé au dogmatisme du dixhuitième siècle !

Si vous voulez savoir comment on doit exercer la sagacité, et chercher les principes pour les trouver, on vous répond sur le coup : (( Les principes qui ne se présentent pas tout d'abord à l'esprit doivent être cherchés par le raisonnement.» En sorte que, puisqu'il n'y a pas de raisonnement sans principes^ le raisonnement est nécessaire pour trouver les principes, et les principes sont nécessaires pour former le raisonnement.

On ne peut le répéter assez, on ne suit ici I'Art logico-criti- QUE de Genovesi que pour avoir un point fixe dans cette discussion, et un témoin compétent et fidèle des misères de la logique, dans le plus complet et le plus exact maître de la logique. Du reste, tous les reproches que nous adressons ici à cet auteur lui sont communs avec tous les logiciens de la même école. En effet, les travaux de tous ces logiciens, sans exception, renferment les mêmes contradictions palpables, les mêmes banalités

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