S« CRITERIUM. DU DOGMATISME, LE KAISONNEMENT
d'enfantS;, les mêmes théories mesquines^ les mêmes règles qui ne } euvent rien régler, les mêmes remèdes qui ne remédient à rien, énoncés avec le même sérieux, imposés avec la même morgue, soutenus avec la même opiniâtreté: ce qui prouve un vice radical et commun dans la raison de ces prétendus maîtres de la raison. Revenons aux conditions du raisonnement de leur création.
«L'accomplissement scrupuleux de la première de ces con- ({ ditions, vous disent-ils, de parvenir, à force de raisonner sans « principes, à trouver les principes de raisonner, ne dispense c( pas d'avoir recours à la seconde condition de tout bon rai- « Bonnement, Tinductign, ou la force, 1° d'arranger les princi- « pes de manière qu'on puisse saisir tout d'un coup leur liaison; c( !2° de tenir l'œil toujours fixe et immobile sur cette liai- « son, et la regarder clairement; 3" de déduire, des principes c( disposés en un si bel ordre et contemplés avec tant de clarté, «des conséquences, non point fantastiques ou capricieuses, « mais légitimes et nécessaires. »
Mais, puisque bien raisonner n'est que déduire de principes bien arrangés et clairement connus des conséquences légitimes et nécessaires y cette seconde condition de bien raisonner n'est, au fond, que bien raisonner. En sorte que les deux conditions qu'on exige de vous^ pour vous assurer d'avoir fait de bons raisonnements , se réduisent à cette prescription : « Pour bien c< raisonner il faut de toute nécessité bien raisonner.
Le malheur, — on ne vous le cache pas, — est que , malgré Vexcellence de la raison, ces deux merveilleuses conditions de bien raisonner, la sagacité et Vinduction, sont trop rares dans leurs principes et sujettes à mille illusions et erreurs dans leur application, même chez ces esprits privilégiés qui les possèdent au plus haut degré (1). Mais laissons de côté ces aveux, qui ne peuvent inspirer une grande contiance dans le raisonnement en général; et voyons si les règles particulières de la démonstra-
(1) c.parva capacita; et irnbecillitas, qu^înquam nan in omnibus œqualfs, « non tamen sunt generatim magnœ. Quidam \ix trium idearum concatena- « lionem percipere queunt ; alii plurima minime asseqnuntur. Perspicacissimi « ipsiin res inextricabiles quandoque incidunt {Loc. cit.^ c. 2, § 4). »
t26 PREAMBULES DE LA PHILOSOPHIE. DE LA CERTITUDE.
tion qu'on vous propose sont plus solides et plus encourageantes.
C'est spécialement sur ce point que la logique des dogmatistes épuise son génie inventeur, répand sa lumière et fait valoir son autorité. Distinguant la démonstration a priori, de la démonstration à posteriori^ Xo, directe de Vindirecte ^ V absolue de Vanahgique. elle amasse canons, règles, précautions, exceptions et réserves sans nombre et sans fin. Elle vous octroie, par exemple, une douzaine de lois très-sages, pour bien fixer votre démonstration et combattre celle des autres. Et puisque le syllogisme demande une attention toute particulière, la voici en^ core vous donnant sept lois particulières pour le syllogisme.
Elle ne borne pas là sa sollicitude : elle vous prémunit, par de sages avis, contre les tromperies des termes et les sophismes des choses. Par rapport aux termes, elle vous prévient qu'ils trompent bien souvent, par Vaccent , par \a. figure, par la diction j par {'homonymie, par VamphibologiCy par la composition et par la division. Par rapport aux choses, on vous exhorte à vous tenir sur vos gardes contre : 1° le quatrième terme ; 2° la déduction du sens composé au sens divisé, et du sens divisé au sens composé; 3° le passage d'un état à un autre, comme de Fhypothétique à l'absolu et de l'absolu à l'hypothétique; 4" V extension des termes, ou bien la déduction du particulier à Tuniversel, des accidents de la chose à sa nature, de l'individu à l'espèce, de la partie au tout; 5^ la cau-e apparente , ou bien l'illusion de la cause non-cause; 6^ V ignorance de rdenchus, ou mutation de la thèse; 7® les interrogations multiples ; 8° le cercle vicieux, ou la pétition de principe.
D'où il est manifeste que rien qu'une seule des différentes significations des termes, qu'on n'ait pas actuellement en vue ; rien qu'un seul des différents sens des propositions, auquel on ne fasse pas attention ; rien qu'une seule des idées qui ne soit pas bien choisie, suffisent, comme l'a remarqué saint Thomas, à nous induire en erreur, dans l'évidence démonstrative. En attendant, voilà ce qu'on doit , de toute nécessité, se fixer dans la mémoire e\ pratiquer scrupuleusement, pour tirer profit de la logique. Or il est physiquement impossible d'apprendre, de rappeler, d'observer ces lois, si multiples, si difficiles, si va-
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riées. L'étude donc du code des dogmatistes logiciens, loin d'inspirer la moindre confiance d'éviter Terreur, n'est propre qu'à faire désespérer complètement de toute vérité. En sorte que cette multitude de canons, de préceptes, que cependant on enseigne sérieusement dans les cours de logique, et que Platon, Cicéron, Bacon, Descartes, Malebranche, Pascal, Nicole et mille autres fabricants de méthodes j?;owr trouver la vérité, ont, à juste raison, tournés en ridicule, n'est que la démonstration la plus éclatante de l'impuissance de la logique pour guérir les esprits de l'erreur; comme la multitude des lois civiles est, d'après Tacite, la démonstration la plus éclatante de l'impuissance du pouvoir souverain pour guérir le peuple de ses vices; et celle-là n'est que le critérium d'une incertitude complète dans le monde intellectuel, comme celle-ci est le critérium d'une corruption profonde dans l'État : hi republica corrupiissima plurimse leges.
Cette conclusion est, du reste, reconnue et avouée par les maîtres du dogmatisme logique eux-mêmes. Lorsqu'on leur demande si , les causes d'erreurs , en fait de démonstration , étant si faciles, si multiples, si variées, il n'y aurait pas, par hasard, un moyen général de les prévenir afin de les écarter, ils vous répondent franchement : Non. « Parce que, vous disent-ils, c( l'exacte et complète observation des lois, des règles, des ca- « nous, prescrits par la logique, et à laquelle est attachée la jusce tesse de la démonstration, dépend de la perspicacité, qui est c( bien mesquine parmi les hommes, et de la mémoire^ qui est très- « infidèle. Rien n'est donc plus borné ni plus incertain que la « science des théorèmes, ou l'évidence démonstrative. En voulez- « vous un exemple , qui en vant mille ? Combien de fois les mac( thématiciens même les plus habiles nous donnent-ils de purs (( paradoxes pour des démonstrations, dans une foule de quesc( tions , et particulièrement dans celle de la Quadrature du « cercle (1) ! »
(1) « Scientia tlieorematum pendel a mémorise vivacitate, qiialitate, con- « stantia, atque a rationis perspicacitate et attentione. Jam quum memoria in « homiiiibus satis magna et claia non sil, perspicacia et aitentio vel minimis « causis suo loco dimoveatur, efficitur scieutiam hanc minus esse preestauteni,
Plus haut, le même rédacteur ciu code dogmatiste en avait résumé tout Tesprit dans ces mots d'une admirable candeur : « Rien ne me fait plus douter de la raison humaine que « l'exemple des philosophes qui, à Paide d'arguments très-forts (( en apparence, ont réussi à persuader à la majorité des hom- « mes les plus grandes absurdités. Je me vois donc forcé, par c( une très-forte raison, à douter de la raison humaine (l). » Ce qui veut dire que , puisqu'on peut, à Taide du raisonnement, établir le pour et le contre , le vrai et le faux dans toute chose, il est plus propre à inspirer une complète défiance qu'à enfanter une certitude véritable.
§ 18. Deux règles générales du dogmatisme pour bien démontrer^ convaincues de contradiction et d'absurdité^ et reconnues, par le dogmatisme lui-même, ineptes et inefficaces, par la démonstration.
Tous les dogmatistes logiciens, comme on peut s'en convaincre par les Logiques qu'on enseigne partout, tiennent à peu près le même langage. Écoutons-en encore un pour tous, le jésuite Monteiro , le plus raisonnable parmi eux , autant qu'un dogmatiste peut rètre. Tout en convenant, lui aussi, que les difficultés, pour la raison humaine, d'arriver à une démonstration bien faite, sont immenses, il avait cependant, à l'exemple de tous les logiciens, rassuré son monde, et aftirmé avec une égale confiance (( qu'il existe deux règles générales ou critériums (la Philosophie de Lyon les avait réduites à une seule, Logic, Diss., § 2), suivant lesquelles on peut être certain de la justesse de tout raisonnement. La première de ces règles ;, tout extérieure, est la réduction au syllogisme; la seconde, tout intérieure, est la
« minusque securam. Quod confirmatur ex eo quod doctissirai quandoque ma- « Ihematici, pro denionstrationibiis paralogismos nobis obtrudunt, idque, cum « in multis aliis rébus, tum in quaps*ione de Quadratura circuli (.1rs logico- « crilica, !ib. 111, c. 2, § 3). »
(1) «t Kihil niagis me cogit diffidere rationi humause, quam philosophorura « i xemplum, qui magnis specie argumentis, magnœ lioiDinum parti per longum « tempus res plane incredibiles prrsuadere potuerunt, iiiiem qui nunc conlra- « ria eadem confidentia docent, Haque ego, huic rationi, rragna cuui ratione, w uirridere addut^ur {Ibid., lib. I, c. 2, § 4). «