DIFFÉRENTES MANIÈRES DE CONNAITRE
Voyez donc s'il n'est pas de la dernière importance de prendre garde à ces tristes notions préliminaires qu'on donne de la philosophie, et de les peser à leur juste valeur. Heureusement rien n'est plus manifestement absurde que cette doctrine, que la philosophie est la connaissance de la vérité par la raison. Prouvons donc que la philosophie n'est rien moins que cela : en commençant par établir ce qu'est vraiment la Connaissance et ce qu'est la Raison ; car la signification et la valeur que la science moderne donne à ces deux mots ne brillent , comme on vient de le voir, que par Tabsence de toute clarté, de toute précision et de toute vérité; et, de là, l'abus scandaleux et funeste qu'elle en fait.
Le seul point peut-être sur lequel les philosophes semblent complètement d'accord, dans les différentes manières de définir la philosophie, est que la philosophie n'est que l'expression des rapports de l'esprit humain avec la vérité.
Or notre intellect , dit saint Thomas , se trouve avec le Vrai dans les mômes rapports que notre volonté se trouve avec le Bien : [ntellectus se habet ad vcrum^ sicut voluntas ad Bomim [De Veritat.). Et bien que les rapports de la volonté avec le Bien soient indiqués par le mot amour, et les rapports de l'intellect av^^ le Vrai soient renfermés dans le mot connaissance, toujours est-il que, de même que, par l'amour, la chose aimée se répète dans celui qui l'aime, de même, par la connaissance, la chose connue se reproduit dans celui qui la connaît : Omne cognitum, est in cognoseente, sicut omne amatum est in amante.
Il résulte de là que, comme il y a différentes manières à! aimer une chose, il y a aussi différentes manières de la connaître ; et qu'il y a plusieurs espèces de connaissances, comme il y a plusieurs espèces d'amour.
L'amour parfait du Bien, c'est la Vertu ; et la connaissance parfaite du Vrai, c'est le Savoir. Encore une fois donc, comme il faut commencer par bien distinguer les différentes espèces de l'amour du Bien, pour se former une juste idée de la Vertu : ainsi il faut commencer par bien distinguer les différentes espèces de la connaissance pour se former une juste idée de la science et du Savoir. La science moderne, grossière et petite dans les mêmes proportions dans lesquelles elle se croit subtile et grande,
ne fait pas attention à ces distinctions ; de là son talent funeste de tout embrouiller, et son impuissance constatée à rien comprendre, à rien préciser concernant la vertu et le savoir, la raison et la philosophie. Tâchons de remplir cette lacune avec le secours des principes de la science ancienne, aussi solides que la nature, aussi clairs que la lumière, aussi simples que la vérité.
Tout ce qui sent, aime. La brute sent, comme Thomme ; donc elle aime aussi bien que Phomme. Seulement, la brute n'aime que le bien matériel et sensible ; l'homme aime aussi le bien spirituel et moral. La brute n^aime que CE bien; l'homme aime de plus LE bien. La brute n'aime que par instinct; l'homme aime de plus par élection. La brute aime par nécessité, l'homme par devoir.
Il en est de même de la connaissance. Un être ne peut recevoir en lui-même un autre être que, ou selon sa nature, ou bien selon son espèce intentionnelle, son image et son idée. Les êtres inanimés, insensibles, ne reçoivent en eux-mêmes un autre être que de la première manière ; les êtres animés et sensibles le reçoivent des deux manières à la fois. Approchée du feu, une pierre ne reçoit la chaleur que selon sa nature. Mais, touchés par un corps chaud, l'homme et la brute non-seulement deviennent matériellement chauds, mais aussi appréhendent intentionnellement la chaleur, se forment l'espèce, l'image ou l'idée de la chaleur, sans aucun mélange de la matière. C'est-à-dire que nonseulement ils sont modifiés ou altérés par la chaleur, comme la pierre, mais aussi ils sentent la chaleur : ce que la pierre ne fait pas.
Sentir, c'est donc recevoir en soi l'objet matériel sans la matière : comme le pain et la cire à cacheter reçoivent l'empreinte sans la matière du cachet.
Mais recevoir en soi l'objet extérieur selon son espèce intentionnelle, son image ou son idée, c'est le connaître, parce que la connaissance n'est que la reproduction intentionnelle de la chose sentie, dans celui qui la sent; et c'est de cette manière que la chose connue est dans celui qui la connaît : Omne cognitum. est in cognoscente. En connaissant une pierre, dit saint Thomas, ce n'est pas la pierre, mais son espèce qui passe dans mon âme et y reste ; ISon lapis est in anima, sed species cjus.