OPÉRATIONS DE L'INTELLECT
en voyant ce lion par mes yeux , je ne vois et ne puis voir, par mon intellect, et ne puis percevoir que le lion ou la conception générale de la nature, de Tessence du lion, ou son idée, qui renferme la notion de tous les lions. Mais, comme il sera expliqué en temps et lieu, par une opération que saint Thomas appelle RÉFLEXE, ré/îexive, dans cette même idée universelle, que, en voyantes lion, je me suis formée de tout lion, je connais ce même lion d'une manière particulière et dans toutes les conditions de son individualité. C'est ainsi qu'à l'occasion des objets particuliers que nous percevons, nous connaissons, non-seulement les vérités universelles, mais aussi les \év\{és particulières.
Mais comme nul statuaire, quel que soit son talent et son habileté, ne peut faire une seule statue s'il n'a pas à sa disposition de la craie, ou du bois, ou du marbre, ou du bronze, de même nul intellect humain ne peut se former une seule des idées universelles s'il n'a pas présent le fantôme ou l'image de la chose particulière. Ainsi, ni Taveugle-né, qui n'a pu voir aucun objet particulier coloré, ne peut se former l'idée universelle de la couleur, ni le sourd-né, qui n'a pu entendre aucun objet particulier sonore, ne peut se former l'idée universelle du son.
11 en est de même, comme nous l'avons expliqué dans la Tradition, des idées des objets du monde spirituel, moral et invisible. Nulle intelligence humaine ne saurait se former la moindre idée universelle des objets de ce monde, sans avoir eu une notion quelconque de ces objets en particulier.
Pour les objets matériels éloignés ou qu'on n'a jamais vus, on ne peut s'en former l'idée que par le témoignage ou par la description qu'on en lit ou qu'on en entend. Je n'ai jamais vu la hyène, je ne puis donc me former l'idée générale de cette espèce d'animaux, à moins qu'on ne m'ait fait la description diun de ces individus en particulier, et qu'on ne me dise : «C'est un « quadrupède qui a beaucoup de rapport avec le loup par son « naturel carnassier, par sa taille et par la forme de sa tête, mais « qui en diffère principalement en ce qu'il n'a que quatre doigts « à chaque pied, etc. »
Selon saint Thomas, les objets du monde spirituel et moral sont, à notre égard, dans le même rapport que les objets éloignés ; nous ne pouvons donc en connaître les individualités ou
les êtres particuliers que par le témoignage ou la tradition, et c'est alors seulement que nous pouvons nous former les idées générales de ces êtres. Comme donc il est impossible de se former l'idée d'un objet éloigné, ou qu'on n'a jamais vu, du monde corporel, autrement que par le témoignage qui le fait connaître dans son individualité; de même, il est impossible de se former l'idée d'un seul des objets du monde spirituel et moral, qui sont, à notre égard, dans le même rapport que les êtres éloignés et inconnus, autrement que par le témoignage ou par la tradition sociale, qui remonte jusqu'à l'origine du monde, ou à la révélation du monde spirituel et moral que Dieu fit au premier homme; qui, par l'enseignement traditionnel, s'est perpétué dans toute l'humanité, et sans laquelle l'homme ne se serait pas plus douté de l'existence des substances spirituelles et de leurs rapports, et n'aurait pas plus été capable de s'en former la moindre idée, qu'il ne se serait douté de Texistence , et n'aurait pu se former la moindre idée de certains objets corporels, dont il n'aurait eu aucune notion par les sens.
Dès l'instant où l'enfant est parvenu à percevoir, par ses sens, d'une manière claire et distincte , les individualités du monde corporel, l'intellect, agissant par sa propre vertu sur les fantômes singuliers et particuliers de ces objets, les transforme en conceptions universelles et se crée les idées; de même, dès l'instant où l'enseignement domestique lui a révélé les individualités du monde spirituel, il leur apphque les idées qu'il s'est déjà faites des objets matériels ; il transforme aussi ces nouvelles individualités en conceptions universelles, et s'en crée les idées.
Envoyant cet hon:ime, ces animaux, ces plantes, ces minéraux, ces fluides, etc., l'enfant, comme nous l'avons exphqué et prouvé dans la Tradition, se forme l'idée de Thomme, de la brute, de la plante, du minéral, du fluide. En voyant ce que ces différents êtres ont de commun et ce qui les distingue: leur nombre, leurs qualités, leurs accidents, leur quantité, leurs rapports particuliers et les impressions corporelles qu'il en éprouve, il se forme aussi les idées ou les conceptions générales du Genre, de l'Espèce, du Ton, de la Partie, de la Grandeur, delà Force, de la Cause, de l'Effet, de l'Utile et du Nuisible; et, à l'aide de ces conceptions et de ces idées, il commence à raisonner, mais
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seulement dans Tordre corporel, et il s'en tient là, tant que rien ne lui révèle le monde spirituel (1).
De même, lorsque , au moyen du langage, on a appris à l'enfant qu'il a une àme, qu'il y a un Dieu, (ju'il y a de bons et de mauvais esprits, qu'il faut faire cette chose et s'abstenir de telle autre chose, qu'il y a une obligation morale qui lie la conscience, etc., il se forme l'idée de l'Ame, de Dieu, de l'Esprit, de la Vertu, du Vice, du Bien, du Mal, de la Conscience, du Devoir, et prend place dans le monde des intelligences.
D'après la vraie philosophie. Dieu est le seul être qui n'est pas dans le Genre , Deus non est in génère , comme l'ange n'est pas dans l'espèce, parce qu'il n'y a pas plusieurs Dieux formant un genre auquel appartient le vrai Dieu ; mais Dieu étant non-seulement un, mais aussi unique de sa nature, de son essence, de son genre, il est, en quelque sorte, le seul de ce genre; il fait à lui seul un genre à part; il est un genre unique et complet dans l'unité, et non l'unité d'un genre. De même que les anges, se distinguant entre eux par des espèces différentes, et non par individus de la même espèce^ et chaque ange, formant à lui seul une espèce, par la plus ou moins grande perfection de sa nature, chaque ange est une espèce individuelle, et non l'individu d'une espèce. Ainsi Dieu est le seul être que l'enseignement traditionnel révèle tout entier et en même temps par rapport à son individualité et à sa nature générique et infinie; seule, l'idée de Dieu est révélée et transmise toute faite. Quant aux autres objets du monde spirituel , la tradition ne fait qu'indiquer les individualités , et c'est l'intellect qui , en les généralisant , s'en forme la conception générale, ou l'idée. En sorte que le témoignage ou l'enseignement joue, à notre égard, par rapport aux
(1) c'est le cas de ces quelques enfants égares et restés dans les forêts avant d'avoir appris le langage par lequel l'enseignement social a complété le développement intellectuel de riionime, et qui sont devenus V homme sauvage. Us ne sont pas des bêtes, puisqu'ils raisonnent et conservent leur vie par le raisonnement, mais ils ne sont pas des hommes non plus, puisqu'ils ne raisonnent et ne vivent (jue dans le monde des corps, et qu'on n'a pu surprendre en eux la moindre idée de Dieu, de l'âme, ou du devoir. Ce sont donc des enfants restés toujours enfants : in statu perpetux infaniiœ, selon l'expression de saint Ihomas.
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êtres du monde spirituel^, le même rôle que jouent les sens par rapport aux objets du monde corporel. Les sens nous présentent les images des êtres corporels^ et notre intellect s'en forme les idées, et comprend le monde des corps; l'enseignement nous fournit les notions des êtres spirituels, et notre intellect s'en forme les idées et comprend le mode des esprits; et ce n'est qu'après que, par ce double témoignage, le témoignage des sens, lui révélant les corps, et renseignement traditionnel, lui indiquant les esprits, Tintellect s'est fait une provision plus ou moins abondante d'idées des objets de ces deux mondes, de manière à pouvoir comparer, composer ou diviser ces idées et les jugements qui en résultent; ce n'est qu'après qu'il a contracté l'habitude de disposer de ces premiers principes qu'il devient raisonnant, qu'il devient la Raison ou I'habitude des premiers PRINCIPES, habitus primorum principiorum.
Voilà ce qu'est la raison, et comment elle se forme. 11 est donc évident que les idées, les jugements, par lesquels se fait le raisonnement, ne sont et ne peuvent être son œuvre. Car comment pourraient-ils, ces jugements, ces idées, être l'œuvre du raisonnement, puisqu'ils doivent toujours le précéder, et que y loin qu'ils puissent être le produit du raisonnement, c'est au contraire, le raisonnement qui est leur produit?
Le raisonnement est la synthèse ou l'analyse logique ; la synthèse et l'analyse sont, en quelque manière , le raisonnement chimique. Car, comme on ne peut faire de la synthèse ou de l'analyse qu'avec des éléments ou sur des corps existants , de même on ne peut composer ou diviser les propositions et faire un raisonnement qu'avec des idées et sur des sujets connus. Et comme le chimiste réunit par la synthèse ou sépare par l'analyse les éléments, mais ne les fait pas; ainsi l'intellect raisonnant réunit par l'affirmation ou sépare par la négation les vérités qui sont la matière de son opération, mais il ne les invente pas.
Comme donc, pour arriver, par le raisonnement^ à savoir les propriétés, les qualités, les accidents, les habitudes d'un corps, et ses rapports avec les autres corps, on doit, 1° connaître le monde des corps; 2° avoir des idées universelles sur les corps; 3° être certain que le corps est existant ou possible; de même,