‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 65 sur 76 · VBAI MOYEN DE LA. CONNAITRE · texte numérisé non relu

VBAI MOYEN DE LA. CONNAITRE

2° Même le petit nombre de ceux pour qui les études philosophiques ne sont pas impossibles , ne peuvent les entreprendre qu'à un certain âge. Il en est de même de toute société : il faut qu'elle ait atteint un certain degré de développement intellectuel, de progrès et de civilisation, pour avoir une philosophie. Or^ en tant que moyen supposé de connaître la vérité, la philosophie ne date que de quelques siècles avant Père vulgaire. Il est donc manifeste que^ ne s'étant pas trouvée toute prête au premier âge de rhumanité;, et ne pouvant pas se trouver non plus toute prête à tout âge de l'homme et de la société^ elle n^est pas non plus le moyen PROPRE dont Thomme, la société^ le genre humain, ont besoin pour connaître la vérité.

3° En établissant la philosophie comme le moyen naturel d'arriver à la vérité, nos rationalistes ne sauraient pas prétendre que ceux qui s'y appliquent jurent sur la parole d'un maître : ce serait exiger, de la part de tout philosophe, qu'il connaisse la vérité, non en philosophant, mais en obéissant ; non par le raisonnement, mais par Pautorité; non par la discussion, mais par la tradition; non par la philosophie, mais par la foi. A moins, donc, de se mettre en contradiction avec eux-mêmes, nos adversaires sont forcés d^exiger que tout philosophe se forme lui-même et soit son propre ouvrage. Or, il est certain que, pour atteindre ce but , il faut connaître plusieurs langues , parcourir les traités des philosophes les plus célèbres, comprendre leurs pensées, peser leurs arguments, discuter leurs systèmes , comparer entre elles leurs opinions. Il faut pénétrer les profonds abîmes de la nature de Dieu et de Thomme, de l'esprit et de la matière. Mais tout cela demande une force non commune d'intelligence, une grande subtilité de jugement, un ardent transport pour les travaux intellectuels, et une constance de volonté à toute épreuve : qualités qui se trouvent très-rarement unies dans un seul homme , et qu'on chercherait en vain dans la majorité des hommes. 11 faut surtout un temps très-long dont peu d'hommes peuvent disposer. Il s'en faut donc beaucoup que la philosophie soit le moyen FACILE dont Phomme a besoin pour arriver à la vérité.

4" Encore, si, après de longues et sérieuses études sur la nature des êtres et les êtres de la nature , on pouvait atteindre la

vérité certaine et la certitude de la vérité ! Cette certitude ne pourrait résulter que d'un système unique , d'une philosophie complète, invariable, réunissant les esprits dans une foi commune aux mêmes opinions. Mais la philosophie, telle qu'on l'entend, n'étant et ne pouvant ôtre que la création de la raison particulière de chaque philosophe,, ne saurait jamais aboutir à former, toute seule, une doctrine générale, généralement admise parmi les philosophes eux-mêmes, et s'imposant à tous comme vérité certaine, par cela même qu'elle réunirait l'assentiment de tous. La philosophie dont il s'agit ne peut donc être et n'est en effet que la science de la division. Son histoire, c'est l'histoire de la tour de Babel. Qui ne connaît pas l'inconstance de ses principes, la variété de ses doctrines, la contradiction de ses systèmes^ la multiplicité de ses sectes, la vanité de ses disputes? Or, cette absence de concorde, d'harmonie, d'unité dans les opinions des philosophes, ne prouve-t-elle pas évidemment que ces opinions ne sont rien moins que certaines ?

Les signes, les caractères ou les critériums, pour discerner la vérité de l'erreur, sont aussi incertains que les vérités ellesmêmes. On en compte une vingtaine , qu'on vous donne tous comme infaillibles, et dont pas un seul n'est même probable, puisque chacun de ces critériums , se prétendant vrai , a contre lui la sentence des dix-neuf autres critériums, qui tous le condamnent comme faux. Aujourd'hui même, après tant de siècles de philosophie, on en est encore à discuter si certitude il y a, et môme s'il y a vérité. La seule vérité certaine de la philosophie, c'est qu'en philosophie il n'y a rien de certain. Après tant et de si longues disputes , le grand problème de la certitude n'a rien perdu de son incertitude. Dès les premiers pas qu'on fait dans la science, on le rencontre toujours sur son chemin , comme un revenant , décourageant ceux qui viennent demander la certitude à la philosophie, et faisant entendre que la philosophie n'est pas le moyen CERTAIN de conquérir la vérité.

Enfm, dans le terrain de la philosophie, l'ivraie croît au milieu du blé et rétouffe. Dans tous les écrits des philosophes ^ anciens et modernes, qui ont voulu philosopher en dehors du dogme rehgieux et des traditions de l'humanité, les quelques rares vérités qu'on y rencontre s'y trouvent mêlées aux plus

MOYEN NATUREL DE GONNAITJIK DIEU. lO'J

grossières erreurs , de manière à ne pouvoir pas les reconnaître. Seuls^ les livres des philosophes vraiment chrétiens, et qui ne sont que des commentaires rationnels de la vraie religion et des croyances de l'humanité, offrent Tor de la vérité séparé de toute scorie d'erreur. La philosophie qui veut marcher toute seule est donc, son histoire le prouve, également impuissante à fournir la vérité PURE et la vérité CERTAINE.

Résumons cette analyse dans un syllogisme. Le moyen qui n'est ni universel, ni prompt, ni facile, ni certain, ni fidèle^ n'est pas le moyen naturel donné à l'homme d'atteindre la vérité. Mais la philosophie n'est un moyen ni universel, ni prompt, ni facile, ni certain, ni fidèle : donc la philosophie n'est pas le moyen naturel donné à l'homme pour atteindre la vérité ; et conséquemment attribuer exclusivement à la philosophie le rôle de conduire les intelligences humaines à la vérité , et définir la philosophie : « la connaissance rationnelle de la vérité,» c'est pécher, en même temps, contre la raison et contre la vérité.

§ 3. Le raisonnement ou la philosophie n'est pas le moyen naturel de connaître Dieu y ni les autres vérités Jiécessaires au genre humain. — Absurdités, aveux et contradictions des philosophes anciens et modernes.

Nous avons emprunté à l'Ange de l'école toute cette argumentation contre la thèse du rationalisme : « Que le moyen na- (( turel donné à l'homme pour arriver à la possession de la vé- « rite , c'est le raisonnement ou la philosophie.

« Quant à l'immense majorité des hommes, il est manifeste, « dit ce grand Docteur, qu'obligée de se procurer les moyens de « conserver la vie corporelle et de s'occuper des soins domesti- « ques, elle ne peut pas même penser à s'adonner aux recher- « ches scientifiques; elle y penserait, qu'elle ne serait pas capa- « ble d'en profiter. Ainsi donc, si l'investigation scientifique ou « l'étude de la philosophie était le seul moyen'd'arriver à la con- « naissance de la vérité, cette étude étant impossible à l'immense « majorité des hommes, la connaissance de la vérité le serait « également pour elle; et, par une loi résultant des conditions « nécessaires de l'humanité, cette majorité serait impitoyable-

« ment exclue du précieux patrimoine de la vérité (Sinn- cont. « ge}ît., lib. I, c. iv). »

Mais , afin d^en faire mieux sentir la force et l'importance , saint Thomas a appliqué à un cas particulier cette doctrine générale concernant la nécessité qu'a la raison d'un autre moyen naturel que le raisonnement pour atteindre même les vérités conséquences, même les vérités du ressort et de la compétence de la raison. Ce cas particulier, c'est la connaissance de Dieu. Cette connaissance, dit saint Thomas, renferme deux ordres de vérités : l'un est Tordre des vérités dont la raison, renseignement social, peut se rendre compte et s'en créer la certitude rationnelle par la démonstration; l'autre est Tordre de ces vérités, touchant la nature divine et sesperfections, que la raison ne peut pas même soupçonner^ et moins encore découvrir. Eh bien, dit le docteur angélique, même les vérités du premier de ces deux ordres, que la raison seule peut aborder, touchant Dieu, ont dû être révélées (1) , sans quoi la raison de l'immense majorité des hommes les eût toujours ignorées.

C'est, poursuit saint Thomas, que cette grande et première vérité est le suprême degré de la science humaine, le point culminant des connaissances intellectuelles, le dernier but de toute la philosophie (2). Pour parvenir même aux simples idées de Dieu, que la raison peut saisir, il faut avoir parcouru toute la carrière du savoir humain; avoir fait les plus longs et plus sérieux travaux, et il faut avoir contracté une longue habitude des choses intellectuelles, rien que pour commencer la recherche d'une si grande et sublime véi'ité (3) : ce qu'un très-petit nombre d'hommes est capable de faire. S'il n'y avait donc pour l'humanité, conclut saint Thomas, d^autre moyen d'arriver à la connaissance de Dieu que celui du raisonnement particulier, ou

(1) « Diiplici yeritate di^^norura intelligibilium existente : una ad quam ra- « tionis iuquisitio periiiigere potest; altéra quae omue ingeniuiu hiimauae ra- « tionis exceclit : utra convenienter divinitus credenda proponitur. »

(?) « Summus gradus huniancT cognitionis in cognoscendo Deum consistit. (I Cognitio Dei est l'astigiuDQ hnmanœ cognitionis. Totius fere philosophiae con- « sideratio ad Dei cognitionem ordinatur. »

(3) " Mullapr^cognoscereoportet.ISon nisïpost longaexercitiaintellectus « humanus idoneus 'mvenirï potest. «

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