AVEUX DES PHILOSOPHES
départi le privilège de connaître la vérité^, ne pouvait l'atteindre que, comme saint Thomas vient de le faire observer, après un laps de temps et de rudes et obstinés travaux: Notinisi paucis et ad longum tempus. Car on connaît les lamentables plaintes formées par Théophraste et répétées par Cicéron, au nom de tous les anciens sages, contre la Nature, parce qu'elle accorde une vie très-longue aux corneilles qui ne savent qu'en faire, et la refuse aux hommes qui pourraient l'utiliser pour arriver à la connaissance de la vérité : de manière qu'à peine a-t-il commencé à voir de loin ses lueurs, il lui faut s'éteindre, sans avoir pu jouir pour quelques instants de sa beauté.
M. Saisset en a, sans aucun doute, menti impudemment à l'histoire du genre humain, en affirmant, comme on vient de l'entendre, que le dogme d'un Dieu unique et spirituel ne date que de V époque de Socrate et de Xénophane ; mais, ayant commencé par nier que la Divinité se soit révélée à l'homme en le créant, il a au moins été logique dans son immense et impie mensonge ; et, en ajoutant que tout grand ouvrage veut du temps^ et que la raison a eu besoin de trois ou quatre mille ans pour percer ses ténèbres natives, il ne fait que reconnaître, au nom de la philosophie moderne, la grande vérité que Cicéron avait reconnue au nom de la philosophie ancienne , et saint Thomas au nom de la philosophie du christianisme, c'est-à-dire que s'élever à la connaissance d'un Dieu unique et spirituel, par les seuls efforts de la raison, c'est un grand ouvrage qtii demande un temps immense . Mais, en avouant que, livrée à elle-même, la raison humaine aurait eu besoin de trois ou quatre mille ans ^OMV percer ses ténèbres natives j concernant le Dieu unique et spirituel, il a reconnu que la connaissance de Dieu, que l'histoire de l'humanité nous montre comme une étoile fixée sur son berceau et l'éclairant dès le commencement, n'est pas l'œuvre de la raison ni de la philosophie, qui n'est arrivée que trois ou quatre mille ans plus tard, et que, comme l'a dit le Docteur angélique , il y a six siècles : « Si Dieu ne s'était pas révélé lui- « même à l'homme, le genre humain tout entier serait resté dans « LESTÉ?iÈBREs par rapport à la connaissance de cette sublime et « précieuse vérité. »
En troisième lieu, qui ignore les divisions, les contradictions.
les luttes, les guerres des philosophes, sur les plus simples et premières vérités ? On chercherait en vain non-seulement deux sectes, mais aussi deux individus de la même secte ayant, sur quoi que ce soit, la même opinion. Ce qui pour l'un est blanc, est noir pour l'autre; ce qui pour celui-ci est une vérité mathématique, est pour celui-là une énorme extravagance; ce qui pour un tel est de la sagesse, n'est que de la folie pour tout le reste ; et, chose encore plus singulière, en plein désaccord avec les autres, chaque individu n'en est pas moins en désaccord avec luimême. Ce qui lui paraît vrai dans un temps , lui paraît faux dans un autre. Les opinions de sa vieiUesse n'ont rien de ressemblant avec celles de sa virilité. Il change d'avis d'une saison à une autre de la même année, et même du matin au soir du même jour, et on rencontre à chaque instant des hommes qui aujourd'hui disent anathème à une opinion pour laquelle ils se seraient hier fait couper le cou. L'histoire de la philosophie n'est qu'une véritable histoire des variations des sectes philosophiques et des philosophes mêmes; c'est pourquoi Cicéron a comparé les anciens philosophes à une troupe de comédiens ou de charlatans, offrant pendant le jour au pubhc, comme des chefs-d'œuvre ou des miracles de sagesse, les songes que chacun d'eux a faits pendant la nuit : Audite portenta et miracula^ non disserentium philosophorum , sed somnian^ tium (de Natur. Deor.)', et saint Paul, avec plus de raison, appelle les philosophes du paganisme : De faux sages et de véritables fous : Dicentes se esse sapientes, stulti facli sunt ; car, comme les habitants d^une maison de santé sont bien des aliénés, mais il n'y en a pas deux qui le soient au même degré, ainsi les philosophes de l'antiquité sont tous des fous, mais il n'y en a pas deux qui délirent de la même manière.
Ce spectacle n'est rien moins que rassurant. C'est là la honte et le grand scandale de la philosophie. « En présence, disait encore Cicéron, de l'obscurité profonde qui enveloppe toute la nature, et des dissensions si tranchées, des contradictions si palpables, qui divisent les plus grands hommes sur les plus petites choses, et n'y laissent planer que l'incertitude et le doute, je me vois forcé de suivre la doctrine académique : Que l'homme ne
PEUT RIEN COMPRENDRE ET NE PEUT ETRE CERTAIN DE RIEN : In