‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 72 sur 76 · CONTRADICTIONS DES PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

CONTRADICTIONS DES PHILOSOPHES

ianta ohscurîtate naturx et dlssensionibus tantis summorum viroruniy qui de rébus contrariis tantopere disputant^ asseniior huic sententiœ : Nihil pebcipi posse (Acad. II).

De nos jours, une intelligence d'élite^ une belle âme, M. Jouf- FBOi , a avoué, lui aussi, dans les mêmes termes : Que, dans les voies de la philosophie et en écoutant les philosophes, il n'a rencontré que le scepticisme, et son dernier mot, en mourant, n^a été qu'un anathème contre les philosophes et la philosophie. En sorte que , marchant à la lueur trompeuse de la raison particulière , comme le philosophe romain avait fini par perdre la foi naturelle aux vérités apprises par renseignement social, ainsi le philosophe français a fini par perdre la foi surnaturelle aux vérités apprises par l'enseignement divin. Saint Thomas n'a donc rien exagéré, en affirmant que les investigations purement rationnelles, donnant nécessairement lieu à la diversité et à la contradiction des opinions sur un même sujet , loin de rendre certaines les vérités douteuses, ne peuvent que rendre douteuses les vérités les plus certaines et les mieux démontrées : Apud mullos in duhitatione marièrent ea qux surit verissime demonS' irata ; prxcipue cum videanta diversis diversa doceri,

Cicéron a dit : « Il n'y a pas d^absurdité , quelque grande et grossière qu'elle soit , qui n'ait eu un philosophe pour maître : Nihil est tam absurdum quod non dicatur ab aliquo philosopharum. Les dialogues de Lucien ne sont qu'un horrible réquisitoire contre les philosophes et contre la philosophie. Lucrèce nous apprend que c'est la langue d'un 'philosophe de la Grèce qui, la première, a osé formuler le blasphème : « que Dieu n'est pas. » De son côté, saint Paul a résumé dans ces deux mots les travaux des philosophes de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome : « Ils ont cherché la sagesse et n'ont rencontré que la « folie : Sapientiam quœrunt, et siultifactl sunt. » C'est, comme on le voit, la môme pensée exprimée en différentes manières, c'est-à-dire : que toutes les aberrations, tous les délires, tous les scandales de la raison humaine, ont été l'œuvre de la philosophie, et que l'Idéalisme, le Matérialisme, le Panthéisme, TAthéisme, toutes, en un mot, ces immenses erreurs, qui ont égaré les plus grands peuples et détruit les plus florissantes sociétés, ne sont pas sorties des temples ni des livres des prêtres , mais

des académies et du cerveau des philosophes. Or, le moyen de révoquer en doute un fait attesté par des philosophes païens eux-mêmes et par le plus grand docteur du monde chrétien ! Voilà pour les temps anciens.

Quant à Y ivraie des erreurs qui, selon la prédiction de l'Évangile, a pu germer à côté du froment des doctrines du christianisme, il est certain aussi que Thomme emnemi , inimicus homo, ne Ta sursemée dans le terrain de FÉglise, du commencement mêmederÉghse, que parl'organe des philosophes. Car TertuUien, saint Irénée, saint Jérôme, saint Augustin, témoins oculaires du fait, et dont on lira plus loin les éclatants témoignages, s'accordent tous à regarder Platon comme le patriarche des hérétiques, et la philosophie des académiciens comme I'assaisonne-

MENT DE toutes LES HÉRÉSIES et la SOURCE DE TOUTES LES IM- PIÉTÉS.

Enfin, comme il sera démontré dans le cours de cet ouvrage, particulièrement dans sa dernière partie, où il sera question de la 3IÉTH0DE, toutes les réformes apportées à la philosophie dans ces derniers temps, loin d^avoir aidé l'esprit humain à faire un seul pas en avant, n'ont servi qu'à le faire reculer dans la voie du vrai , et n'ont fait que constater, de la manière la plus éclatante , l'impuissance de la philosophie à conduire les hommes à la possession de la vérité. Qu'on écoute sur ce sujet un écrivain non suspect, le profane abbé Ge^ovesi, le plus célèbre des philosophes italiens du dernier siècle , le panégyriste le plus fanatique et l'apôtre le plus zélé des prétendues réformes de la philosophie, accomplies par Bacon et Descartes :

(a L'expérience de tous les jours, a-t-il dit , nous apprend que, et dès l'instant où la littérature a com.mencé à faire des progrès^ a les questions n'ont fait qu'augmenter aussi. Tout Tavantage « qu'on a obtenu des nouvelles études se réduit à voir Vobscu?Hté (( et les ténèbres envelopper ces vérités pour lesquelles nos pères « avaient la plus grande vénération , s'ils les avaient reçues par « la tradition, ou qu'ils tenaient pour très-certaines, s'ils les c( avaient trouvées eux-mêmes. Le nouveau, qu'on a voulu subs- « tituer à l'ancien, ne vaut certain emext pas mieux que ce qu'on (( A DÉTRUIT. En sorte que, si nous continuons à marcher dans cette (( voie où nous sommes entrés, dans ?m ou deux siècles, c'en sera

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« fait de la science humaine tout entière, et nos descendants ne « sauront autre chose,, si ce n'est qu'ils ne sauront plus rien (l).»

A l'exception près que cette prophétie qui^ selon son auteur, ne devait s'accomplir que dans un ou deux siècles, s'est accomplie trente ans après qu'elle avait été faite; jamais prédiction ne s'est plus exactement vérifiée. Car, depuis un siècle^, c'en est déjà fait de la science humaine tout entière, dans l'ordre intellectuel moral, politique; et, pour ce qui concerne les vérités de cet ordre, nous ne savons plus autre chose, si ce n'est que nous ne savons plus rien.

11 est incontestable que le protestantisme , avec l'infâme cortège de toutes les erreurs et de tous les crimes anciens qu'il a ramenés en Europe, n'a eu que le philosophisme grec pour père; car ce n'est qu'en introduisant dans la théologie la théorie de Platon sur le libre examen en philosophie, que Luther a enfanté à son tour toutes les modernes hérésies, et ce n'est qu'en revendiquant pour la philosophie la même théorie que Luther avait adoptée pour la théologie que Descartes a engendré le siècle de Voltaire qui dure encore, et son évangile qui n'est que la négation complète de toute vérité et de toute vertu, de toute révélation et de toute raison, de toute religion et de toute société.

Voltaire n'a été possible qu'après Descartes, Descartes ne l'a été qu'après Luther, et Luther et Descartes ne l'ont été qu'après qu'on eut ressuscité Platon et sa philosophie. Cette philosophie a été la préface obligée du protestantisme, le protestantisme l'a été du cartésianisme, le cartésianisme Ta été du philosophisme voltairien du dix-huitième siècle, et ce philosophisme voltairien l'a été du rationalisme de notre siècle. L'ignorance et l'hypocrisie, l'entêtement et le fanatisme de l'école cartésienne, ont beau se roidir, se révolter contre ces rapprochements historiques et crier à la calomnie , ils n'empêcheront pas les hommes sérieux de reconnaître cette triste filiation de modernes erreurs;

(1) « Experimento scimus, ex quo litferaria res ciinctaest, quaestiones etiam « cunctas, et rébus, quas veteres aut, traditas, sancie venerabaiitur, aut inven- « tas, certo tenebant, tenebras obtrusas, nihilo intérim meliori advecto. Ita ut « si, ut cœpimus, pergamus, infra unum aut alterurn scculum de tota hominum « sapientia actum erit; nihilque sapient poster), nisi se nihil scire {Ars logico- (t crUica, lib. I, cm, § 8).»

ils ne parviendront jamais à faire croire que Quatre-vingt-treize a calomnié Descartes en lui décrétant une statue et un culte religieux; que tous les maîtres d'erreurs et les philosophes incrédules de toutes les nuances ne sont pas logiques en proclamant Descartes, avec un enthousiasme unanime, leur maître commun, leur patriarche et leur père , et qu^enfm les tristes sectaires de Saint- Simon ont été des insensés en prononçant cette parole pleine de sens et de vérité, qui résume à elle seule toute Thistoire de la philosophie moderne : a Grâce à Descartes, nous sommes tous « protestants en philosophie : comme, grâce à Luther, nous som- (( mes tous philosophes en religion. »

Il est donc plus clair que le jour que la philosophie, n'étant pas le moyen naturel donné à l'homme pour connaître et posséder la vérité, n'est pas non plus la connaissance rationneUe de la vérité , et que toute définition qui lui attribue un tel rôle et un tel but, est radicalement fausse, absurde, inepte et ridicule.

DEUXIÈME CHAPITRE

DE CE qu'est vraiment LA PHILOSOPHIE. DE SES PARTIES ET DE SON BUT VÉRITABLE ET LÉGITIME.

§ l^^ utilité et définition de la philosophie. — Elle diffère de la théologie. — Objet de la philosophie. — Divisions de la philosophie. — Vrai but de la philosophie.

Faudra-t-il donc condamner à l'ostracisme la philosophie comme une science dangereuse ou au moins vaine et sans objet? Faut-il faire un auto-da-fé de tous les livres des philosophes et de certains philosophes eux-mêmes? Non, certainement non; et quoique, tout bien considéré, le genre humain ne perdrait pas grand' chose à une pareille hécatombe, cependant telle n^est pas, telle ne peut pas être notre pensée, puisque nous faisons ici nousmême de la philosophie. Bien plus, nous aimons la philosophie, car nous en avons fait le sujet de nos études pendant quarante

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