‹ La philosophie chrétienne (volume 3)Chapitre 73 sur 76 · UTILITÉ ET DÉFINITON DE LA. PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

UTILITÉ ET DÉFINITON DE LA. PHILOSOPHIE

ans. Nous sommes donc bien loin de contester Tutilité et même la nécessité de cette discipline; seulement il faut s'entendre sur sa vraie nature et sur son vrai et légitime objet. Après donc avoir montré ce que la philosophie n'est pas et ne saurait être, nous allons maintenant montrer ce qu'elle est vraiment, ce qu'elle doit être, sous peine de n'être pas du tout, ou de n'être qu'un apprentissage funeste^ et, dès lors, pire que rien : car le mal est pire que le néant.

La philosophie, quant au mot, n'est que l'amour ou le désir de la sagesse y car ce mot se compose des deux mots grecs : philos qui signifie amateur, et sophia qui signifie sagesse. C'est que, chez les Grecs, tous ceux qui aimaient passionnément une chose étaient dits philoi ou amateurs de cette chose. Comme donc on appelait philodoxoi ceux qui poursuivaient les honneurs, on a nommé philosophoi ceux qui aimaient la sagesse et philosophia ce sentiment de l'âme.

Le premier à faire usage de ce mot a été Pythagore. En voici l'occasion : un roi, frappé d'admiration pour son éloquence et pour son savoir, s'étant écrié : «Voilà un véritable sophos » [sage)! Pythagore, avec une modestie que nos philosophes lilliputiens feraient bien d'imiter, répondit: «Dieu seul est sophos ;^o\\v moi, je ne suis que philosophos » (aimant la sagesse).

Voilà pour ce qui regarde le mot « philosophie. » Quant à la chose, pour savoir ce qu'est la philosophie, il faut observer que les savants ont toujours et partout distingué deux manières de connaître une chose ou deux espèces de connaissances.

Quelque grande que soit la supériorité de l'amour du bien, propre à l'homme, sur l'amour du bien propre à la brute, tout amour du bien de la part de l'homme n'est pas la Vertu. On n'est vraiment vertueux que lorsqu'on aime le bien par des motifs nobles et désintéressés, d'une manière permanente et complète, et avec la disposition de le faire partager même aux autres par le dévouetnent.

De même, quelque grande que soit la supériorité de la connaissance de la vérité, propre à l'homme, sur la connaissance propre à la brute, toute connaissance de la vérité de la part de l'homme n'est pas le savoir. On n'est vraiment savant que lorsqu'on connaît la vérité dans ses raisons^ dans ses principes, dans

ses causes^ dans ses rapports^ dans ses conséquences, dans ses effets,, et qu^on est capable de faire partager cette connaissance aux autres par V enseignement. Car, comme saint Thomas l'a fait observer avec la profondeur et la clarté qui lui sont propres, un être n'est parfait, dans son acte ou dans son opération, que lorsqu'il peut rendre un autre être semblable à lui. Comme donc un corps n'est vraiment chaud que lorsqu'il peut chauffer d'autres corps , de même on n'est vraiment savant que lorsqu'on peut instruire les autres : car enseigner n'est que faire naître dans les autres la science qu'on possède en soi-même (1).

La connaissance des choses, commune à tous les hommes, se dit vulgaire, parce qu'elle est propre aux personnes qui n^ont pas fait des études, et qui forment la masse du peuple; elle s'appelle aussi superficielle, parce qu'elle s'arrête à l'impression immédiate que font les choses, présentées à notre imagination par les sens ou à notre esprit par la parole; elle se nomme enfin connaissance historique ou àwjait, parce qu'elle ne dépasse pas la simple notion du fait, et n'en atteint pas la raison intime et la cause.

La connaissance des choses, propre aux savants, se dit eausativey parce qu'elle implique la notion des causes de ce qui est ou peut être, de ce qui se fait ou peut se faire ; elle s'appelle aussi connaissance formelle, parce qu'en s'élevant au-dessus de la matière de tout composé naturel ou logique, elle en considère le principe actif qui en est la forme', enfin on la nomme connaissance scientifique, parce qu'elle constitue la science proprement dite. Ainsi tous les hommes, sachant que l'àine est spirituelle et non sujette à la mort, n'ont que la connaissance historique de ce dogme; mais ceux, parmi eux, qui, en outre, savent les raisons et les causes par lesquelles l'on prouve la spiritualité et l'immortalité de l'âme, ont du même dogme la connaissance causative.

De même donc qu'il y a trois manières d'aimer le bien : la manière matérielle, propre à la brute; la manière spirituelle, mais

(1) « Unumquodque lune est perfectum in actu suo, quando potest facere al- « terum simile sibi. Sleut igitur signum caliditatis est quod possit aliquid cale- « facere ; ita signum scientiae est, quod possit docere : quod est scientiara in al- « tero causare. »

Page 1