FAUSSES DEFINITIONS DE LA PHILOSOPHIE
On dirait aussi que, par cette origine qu'ils ont donnée à l'homme ; les Rationalistes aient voulu donner la généalogie de leur race^ et nous apprendre qu'ils descendent en ligne droite d'une bête qualifiée : ce qui, du reste^ n'a rien d'improbable. Mais, quelle qu'ait été leur intention^ voici ^ diaprés la tradition de leur école , qu'on trouve dans Horace , quelle aurait été la condition primitive du genre humain, comment la philosophie serait sortie de son cerveau, et ce que serait vraiment la philosophie. « Lorsque les hommes sortirent, « pour la première fois, comme des champignons, des entrailles « de la terre, ils n'étaient, ni plus ni moins, qu'un troupeau d'a- « nimaux muets et immondes : cum prorepserunt primis ani- « malia terris^ mutum et turpe pecus. N'ayant d^autres armes « que les mains et les ongles , ils guerroyaient, pour un peu « de gland ou pour une tanière , en s'égratignant mutuelle- « ment, et en se battant à coups de poings: unguibus et pu- « gnis pugïiabant. Ce ne fut que plus tard qu'ils employèrent « le bâton et d'autres armes, que l'usage leur apprit à fabri- « quer : dein fustibus et armis qude fabricaverat usus. Enfin , « un beau jour, dont il n'est resté aucun souvenir, ces bêtes « fauves , rapientes more ferarum , s'apprivoisèrent ellesc< mêmes, s'entendirent pour former le langage, donnèrent le « nom aux choses, commencèrent à faire usage du sens moral, « et cessèrent de se détruire par la guerre : donec verba quibus « voces sensusque notarent, nominaque invenere; dehinc absis- « tere bello. Ils allèrent plus loin encore : ils inventèrent la so- « ciété, ils bâtirent des villes, ils firent des lois pour punir le vol, c( le meurtre et l'adultère ; et ce fut la force du droit qui rem- (( plaça le droit de la force, d'après lequel, jusque-là, le plus « vaillant arrachait aux autres la femelle et en faisait sa proie , « comme dans le troupeau le taureau le plus fort finit par s'ap- « proprier la génisse : oppida cœperunt munire^ et ponere leges, (( ne quisfur esset, neu latro, neu quis adulter.,. Perierurd illi « quos venerem incertam rapientes viribus editior cedebat, ut in « grege taurus. » Enfin, ils atteignirent la raison, qui les changea en hommes, et la science, qui en fit des philosophes. « Car « ce n'est pas la nature qui a pu apprendre à l'homme à discerc( ner le juste de l'injuste; mais c'est l'homme même qui, pour se
a soustraire à roppression, a inventé le droit, ou le bien et le mal, a comme le vrai et le faux:^'?(m inventa metu injusti. Nec naa tura potest justo secernere iniquum, dividit ut hona diversis, Mi fugienda petendis. »
Voilà^ d'après Horace^ ce que les souvenirs des temps et les fastes du monde nous apprennent , et ce qu'on doit tenir pour certain sur Torigine de riiumanité, de ses connaissances, de ses lois et de ses mœurs: Jura metu inventa injusti fateare necesse est : tempora si fastosque velis evolvere mundi. Et voilà comment aurait apparu au monde la philosophie.
Quant à Tespèce de bêtes à laquelle appartenaient les êtres humains avant de devenir hommes, on ne sait rien de précis; car, d'après le poëte historien de l'humanité philosophique, ces premiers pères, étant morts sans éclat (ignotis perierunt mortibus ilLi), il n'est resté aucune trace de leurs corps, pas même à l'état de fossile ; on ne peut donc savoir s'ils avaient deux ou bien quatre pattes. Seulement, comme la nature primitive des races se perpétue et se révèle dans les descendants les plus éloignés, et, qu'en parlant de lui-même, Horace tantôt nous assure « qu'il n'était, ni plus ni moins , qu'un pourceau du a troupeau d'Épicure : me bene curata jjelle vises Epicuri de « grege porcum , » et tantôt il se dit « un âne de la plus méa chante nature : demitto auriculas, ut iniquse mentis asel- « lus; » il y a lieu de croire qu'à son origine, Phomme philosophique était moitié âne et moitié pourceau, avec des doses, plus ou moins forteS;, du dévergondage du chien, du coassement de la grenouille, de la vanité du paon, des contrefaçons du singe, de la perfidie du loup, de Tastuce et de Ihypocrisie du renard; car, à en juger par le portrait que nous a laissé saint Paul des anciens philosophes i^Rom. I^ 18), et dont les modernes ne font que prouver la fidélité, c'est de tous ces éléments que se compose rhomme de la philosophie, et, à plus forte raison, le philosophe lui-même (1).
(1) Ceux qui trouTeront ce langage trop sévère, à l'égard de nos philosophes, et qui voudraient que nous les traitassions avec plus de douceur et plus d'égards , n'ont qu'à parcourir le Premier Appendice , à la fin de ce volume, pour se convaincre qu'en traitant les pliilosophes antichrétiens comme nous
l'homme-bête de la philosophie. 7
Qu'on ne dise pas que, dans le document qu'on vient de lire, Horace n'a fait que poser la doctrine sur l'homme, d'après Leucippe, Démocrite et Épicure, et toute l'école sensualiste, mais que la doctrine de Platon et de Fécole rationaliste sur l'homme était bien différente ; car, d'abord, s'étant tous formé leur philosophie par leur raison particulière, les anciens matérialistes (aussi bien que les modernes) étaient, par leur méthode, des rationalistes aussi légitimes, que les rationalistes étaient (toujours d'après saint Paul) des matérialistes pur sang, par leurs mœurs. Ensuite Gicéron, grand platonicien s'il en fut jamais, et restaurateur de PAcadémie de Platon à Rome, parle tout à fait comme Horace sur l'origine de Phomme. Selon lui aussi, « privés de c( toute notion de Dieu, de tout principe religieux, de toute idée (( morale, et même de toute raison, les premiers hommes ne fu- (( rent que des brutes, ne vivant que dans les bois, à la manière « des bêtes fauves, et n'ayant rien d'humain : Fuit tempus cum c( in agris homines passim bestiarum more vagabantur, et sibi « victu ferino vilam procurabant. Nec ratione animi quidquain « adininistrabant , Nondum divinx religionis, nondum kumani « officii ratio colebaiur, etc. » (De Invent.)
Cette doctrine traditionnelle du rationalisme ancien sur Phomme primitif, dont Cicéron et Horace n'ont été que les témoins, forme aussi le point de départ, la base, le symbole du rationalisme moderne. Le fondateur de l'école rationaliste en Italie, au commencement du dernier siècle, le célèbre Vico, a fait de la doctrine de l'homme béte à son origine, le fond de toute sa philosophie, et l'a soutenue, en toutes lettres, dans tous ses écrits. Si le fondateur de l'école rationaliste en France, Descartes, n'a pas ouvertement professé la même doctrine par les mots, il en a fourn et autorisé les principes; car établir, comme il l'a fait, que la connaissance de toute vérité doit être, pour chaque homme^ le résultat de ses évidences, de ses investigations, de ses efforts, c'est admettre qu'une raison non enseignée d'aucune manière, et n'ayant reçu aucune vérité, c'est-à-dire une raison qui n'est pas raison, puisse le devenir par elle-même, et que, par consé-
le faisons, nous leur rendons la justice qui leur est due, et ne nous écartons pas le moins du monde des règles et de lesprit de l'Évangile.
8 PREAMBULES DE LA PHILOSOPHIE. IMRODUCTION.
quent, rien que bête à son origine^ Fhomme a pu, indépendamment de toute révélation et de tout enseignement, même humain, se donner lui-même la raison, la science, et se changer en homme. En effet, c'est en partant de ces principes, posés par Descartes, et croyant traduire fidèlement la pensée de Descartes, que les Voltaire, les Rousseau, les Condillac, les Diderot, les Helvétius, les Lamettrie et tutti quanti les rationalistes de toutes les nuances du dernier siècle, jusqu'à Dupuis et Volney, ont professé, avec la même assurance et dans les mêmes termes qu'Horace, la doctrine de l'homme sorti bête du sein de la terre, et devenu homme par ses propres moyens.
Il en a été de même des rationalistes de notre siècle, depuis de Gérando jusqu'à M. Cousin. Seulement ce dernier, que le Semi-rationalisme a canonisé sous le titre de Tillustre chef du RATIONALISME FRANÇAIS (1), a bcaucoup rencliéii swvle pourceau d'Épicure lui-même; car, sur ce sujet, personne n'a jamais poussé plus loin que lui le mépris de Thomme, ni le cynisme de l'absurdité (2).
L'humanité primitive de maître Cousin, tout en ayant été aussi bête et aussi immonde que celle de maître Horace, n'a cependant pas été empêchée par sa stupidité d'opérer dts merveilles. Un jour, s'étant aperçue d^avoir Pinstinct de Viitile^ elle inventa les mathématiques (sic), et voilà notre grande bête devenue tout d'un coup mathématicienne ; ce qui, peut-être, a donné heu à l'ancien proverbe, qui reconnaît des rapports intimes entre les mathématiques pures et Vasinité : Parus mathematicus , purus asinus.
Plus tard, en jetant un nouveau regard sur elle-même, et comprenant qu'elle avait aussi l'instinct àxx juste, elle se hâta de le réahser; et, bien qu'elle ne conntit pas encore les lois delà raison, elle fonda la raison des lois, le droit, et fonda la famille et la société (sic).
Quelque temps après, par un troisième retour sur son propre
(1) Par l'organe de cette âme simple du P. Cliastel. Cependant le rationalisme français est la grande hérésie du jour, condamnée par l'Église. (Voyez au deuxième Appendice à la fin de ce volume ).
(2) Voyez la treizième leçon de son Cours de VJiistoire de la philosophie.
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étre^ ayant pu se convaincre qu'elle avait l'instinct du beau, Fenvie lui prit de faire des tableaux et des statues. Elle se mit aussitôt à Tœuvre; elle réussit au delà de ses propres espérances; c'est ainsi qu'elle créa les beaux-arts.
L'homme-bete était dominé, plus que ne l'a jamais été, dans la suite, la béte-homme, du désir de se connaître. Le nosce teipsum de Fancien Oracle était sa plus constante préoccupation. En creusant donc toujours davantage dans les profondeurs de sa nature, il s'y reconnut possédant l'instinct du surnaturel et du mystérieux ; il s'y livra tout entier, et il parvint à inventer Dieu et son culte, la religion et ses mystères {sic).
Mais, chose étonnante ! tout en ayant lui-même inventé Dieu et les mystères, il se vit hors d'état de les comprendre. Ne pouvant donc se consoler de ne pouvoir se rendre compte de ses propres créations, il se mit à la recherche d'un moyen de s'en défaire, dans le cas oii il n'eût pu les dominer. Le hasard vint à son aide. Une lumière subite et inattendue lui révéla ce dont, pendant plusieurs milliers d'années d'existence, il ne s'était jamais douté, c'est-à-dire : d'être instinctivement raisonnable. Il fit un dernier effort, un bond heureux, il se lança dans le monde des êtres intelligents, et d'un seul coup il se trouva raisonnant. En raisonnant, — bien entendu, avant môme de pouvoir raisonner, — il découvrit les premiers principes, les idées qui forment la raison, et se donna la raison : comme, en parlant, avant même de pouvoir parler, il trouva et articula les mots qui forment le langage, et se donna le langage. Et, en parlant et en raisonnant jour et nuit, pour se dédommager des longues années de son mutisme et de sa bêtise, il parvint à parler de tout, à penser à tout, à tout savoir; il fonda toutes les sciences, toutes les langues, et créa la philosophie {sic). C'est ainsi que, par son propre travail, la bête primitive s'est changée en homme, et l'hommebête en philosophe; parce que, de ce moment, il sut et il put [sic) se rendre compte de la nature de Dieu, voir clair dans les mystères de la religion, disposer du surnaturel selon sa propre volonté, c'est-à-dire juger ce qu'il avait imaginé sans le comprendre, et se rendre maître de ce qu'il avait créé sans pouvoir s'en affranchir.
Ainsi, d'après M. Cousin et d'après l'école qu'il a fondée, la phi-
losophie n'est que le dernier degré du progrès humanitaire; n'est que l'effort suprême par lequel l'homme a toutfait^ tout arrangé, tout connu dans Tordre intellectuel, moral et religieux ; n'est enfin que la loi souveraine qui seule doit régner et doit tout gouverner^ l'homme, la science, la religion et la société. En vérité, si les Traditionalistes ne sont pas contents de ce système si beau, si noble, si sublime et surtout si logique, concernant l'origine et la nature de la philosophie , ils sont bien difficiles , bien insolents, bien aveugles, voire même bien bêtes, eux aussi. Et notez qu'en parlant ainsi, en vrai écolier d'p]picure, M. Cousin n'a pas cessé d'être considéré et de se considérer lui-même comme le plus grand docteur de l'école de Descartes et le commentateur le plus fidèle de ses doctrines, et qu'en professant, en des termes aussi explicites, le matérialisme grec, il n'en est pas moins demeuré toujours Villustre chef du rationalisme français. Niez donc que des affinités, des intelligences secrètes existent entre ces deux doctrines, et que leur point de départ et leur terme soient les mêmes !
Ce qui est certain, c'est que rien ne surpasse en scélératesse, en impiété, en ignobilité, en stupidité et en absurdité cette théorie, et que le siècle dans lequel une théorie pareille, prôchée sérieusement du haut de la chaire scientifique, n'a pas été siffiée, mais applaudie à outrance ; n'a pas conduit au pilori ceux qui ont eu le triste courage de la lui imposer, mais leur a mérité les titres et le fauteuil des savants, et leur a ouvert la route des honneurs et des premières places de l'État; qu'un tel siècle, disonsnous, est bien malade, et a perdu tout sens moral et toute pudeur, toute foi et toute raison.
§ 3. Za science moderne de la vérité est la science ennemie de la vérité, — Nécessité de ce Traité sur les Préambules de la philosophie. — Plan et division du même Traité. — On y trouvera la solution des quatre grandes questions du jour y sur la science. — Sajis ressembler en rien aux COURS ordinaires de Logique, il peut assurément en tenir lieu.
L'usage que , depuis deux siècles, et spécialement de nos jours, on fait de la philosophie, même dans les écoles réputées les plus orthodoxes, est aussi déplorable et aussi funeste que l'ignorance de son origine et de sa nature y est profonde et uni-