‹ La philosophie chrétienneChapitre 100 sur 249 · COMMENT L'AME INTELLECTIVE EST L\ C\USE · texte numérisé non relu

COMMENT L'AME INTELLECTIVE EST L\ C\USE

est celle-ci : «Tout agent libre opère librement, et a la conscience de ses opérations. Si donc il n'y avait, dans l'homme , d'autre principe agissant que l'âme, elle devrait librement disposer du corps, en connaître tous les mouvements, et se rendre compte de tout ce qui se passe dans le corps. Mais c'est tout le contraire qui arrive. A l'exception près de certains mouvements extérieurs qu'on appelle volontaires, tout ce qui s'opère de phénomènes dans l'intérieur du corps s'y opère à l'insu de l'âme, en dehors et quelquefois même contre sa volonté. L'œuvre de la digestion et de la nutrition, tous les actes de la vie animale, s'y font sans que l'âme y prenne la moindre part, sans qu'elle en ait la moindre connaissance, et sans qu'elle puisse les empêcher. Il est donc évident que, ne se faisant point par l'âme, tout cela se fait par un autre principe agissant, par le principe vital, différent de l'âme et indépendant de l'âme; et qu'il y a dans l'homme au moins deux principes agissants, deux âmes.

Cette objection est le point de départ des docteurs vitalistes de Montpellier, et le cheval de bataille mis sans cesse en avant par leur ancien chef. « M. Lordat, dit la Revue médicale, voyant « dans l'homme des actions organiques qui s'exécutent sans « conscience et volonté de l'âme, induit, de son autorité privée, « qu'elles doivent avoir pour cause un principe vital, une âme, « autre que l'âme pensante, sous prétexte que celle-ci sait et « veut toujours ce qu'elle fait: induction bien légère pour con- « duire des hommes graves ^15 mars 18o8). » La Revue a raison; cette induction n'est pas logique, mais plate, lourde, absurde, ridicule, propre aux esprits incapables de rien comprendre aux opérations de l'esprit; et, dès lors, c'est une induction indigne d'hommes se donnant les grands airs de la gravité de la science et de la science de la gravité.

Les fonctions de la vie organique de tout composé vivant sont du ressort de la vertu viïg'e/a/ït;^,' car c'est par cette vertu que l'être animé se nourrit, grandit et se reproduit. On ne dira pas, sans doute, que la brute soit mieux partagée que l'homme. S'il était donc vrai que ces fonctions corporelles s'exécutent sans conscience et volonté de l'âme inteliective dans l'homme, il faudrait, à plus forte raison, admettre qu'elles s'exécutent sans la conscience et la spontanéité de l'âme sensitive dans la brute ; et si

dans rhomme elles devaient avoir pour cause un principe vital, une âme autre que l'âme pensante, à plus forte raison encore devraient-elles dans la brute avoir pour cause un principe vitale une âme autre que l'âme sentante ; et il faudrait admettre deux âmes^ même dans la brute, dans laquelle cependant l'école cartésienne de Montpellier n'en admet pas même une seule. Et puisque l'homme est tout ce qu'est la brute, et que, par surcroît, il est être intellectif, il faudrait toujours admettre qu'il a non pas deuœ, mais trois âmes, les deux de la brute et la sienne propre; il ne faudrait plus parler d'un double, mais d'un triple dynamisme. Et voilà encore une fois nos philosophes apothicaires obligés de souscrire à l'ordonnance de Platon, qui avait prescrit que Vanimal bipède et sans plumes aurait, ni plus ni moins, trois âmes bien caractérisées et bien distinctes l'une de l'autre, la première au foie, la deuxième au cœur, et la troisième au cerveau.

Continuant à fustiger le double dynamisme de Montpellier et ses complices de Paris, la Revue médicale ajoute : « Est-ce que « la bonne moitié des actes de l'âme intelligente ne se fait pas « à son insu? L'âme humaine n'a-t-elle pas une respiration con- « tinue, une vie perpétuelle, une activité permanente, dont elle « n'a pas conscience? Les actes sentis, voulus et pensés ne sont « que transitoires ou intermittents; ils ne prennent, en comparai- « son, qu'une petite portion de l'existence de l'homme. Voilà le « fait. Dirons-nous que l'âme n'agit que lorsqu'elle pense et qu'elle a veut, et ferons-nous un principe vital pour les actions du reste « de sa vie intellectuelle?... Voyez, au contraire, si elle n'a pas « un domaine d'action latente , quasi-impersonnelle, où elle « opère sans cesse, tant dans le monde supérieur de l'entende- « ment que dans le monde inférieur de l'organisme.,... Il n'est « donc pas vrai que l'âme ne fait que ce qu'elle sait et veut; l'âme « fait beaucoup plus qu'elle ne sait et ne veut. »

Et, en effet, pourquoi les philosophes disputent-ils depuis si longtemps sur l'origine des idées et des sensations? Pourquoi, d après l'école cartésienne, est-ce Dieu qui, a l'occasion de la moditication de notre corps par les objets extérieurs, modifie notre esprit, et est la seule cause efficiente de nos sensations et de nos idées ? Et pourquoi, d'après la philosophie chrétienne, est-ce l'âme elle-même qui, au fur et à mesure que le corps est affecte par

'2Ô4 § 92. COMMKNT l'aME I.NTl.LLECTIVE EST L4 CAUSE

une chose sensible, spiritualisc le matériel, et snif ; et, au fur et à mesure que l'imagination lui présente le fantôme d'un objet, imiversalise le particulier et entend? Pourquoi en est-on encore à savoir laquelle de ces deux hypothèses est la vraie? si ce n'est parce que l'âme sent et entend, sans savoir comment , et sans le concours de sa volonté. Soit donc qu'elle voie et puise en Dieu les idées et les sensations, soit qu'elle se les forme elle-même, toujours est-il que, même dans l'ordre purement intellectuel, l'àme fait ce qu'elle ne sait pas, et, bien des fois, même ce qu'elle ne veut pas. Pourquoi donc serait-il impossible qu'elle opérât aussi, sans le savoir et sans le vouloir, dans l'ordre purement corporel ?

Mais, si l'observation de la Retnie médicale est vérité, elle n'est pas toute la vérité. Et, comme il arrive aux esprits droits, mais peu instruits dans la vraie philosophie, cet excellent recueil a, dans ce qu'il vient de reprocher au vitalisme, plutôt deviné, pressenti, que démontré la vérité; plutôt indiqué que réfuté l'erreur. Nous allons combler cette lacune, avec des matériaux empruntés à l'Écriture et à saint Thomas. Le sérieux de l'objection en vaut bien la peine.

Cette objection n'en est une que lorsqu'on admet l'hypothèse de Platon :Que l'âme intellective n'est unie au corps que comme le Moteur au Mobile, le Batelier au Bateau. Mais elle disparaît devant la théorie chrétienne : Que l'âme intellective est forme substantielle du corps. 11 n'y a pas de doute que, si l'âme intellective n'était que simple moteur du corps à l'extérieur, on devrait attribuer à un autre agent qu'elle tous les phénomènes du corps ({ui se produisent à l'intérieur, en dehors de sa connaissance et de sa volonté. Mais, dès l'instant qu'on reconnaît que l'âme est, non-seulement moteur, mais forme substanlielle du corps, il devient évident, au contraire, qu'il lui faut attribuer, à l'exclusion de tout autre principe, non-seulement tout ce qui s'opère dans le corps, mais Vèlre même du corps. Car c'est par la forme, actualisant la matière, substuntiant. spécifiant et individualisant la matière, que tout com})osé vivant csl ce qji'il est, et opère comme il opèie. Le moteur n agit sur le mobile que par sa vertu motrice; mais la formeagitsur la matière, même par son propre être, qu'elle lui communique par son essence, par laquelle la matière

est constituée en acte, en tel acte, et rendue capable de telles opérations. Ainsi, véritable moteur, par sa vertu motrice, dirigée par la volonté, l'âme intellective soutient donc et meut extérieurement le corps; mais, véritable forme substantielle du corps, j)ar son essence, par son être, elle vivifie toutes les parties du corps, et leur conserve leur vertu ou leurs forces élémentaires, afin qu'elles puissent accomplir les fonctions qui leur sont propres. Ainsi, par exemple, c'est l'estomac et non pas l'âme qui digère ; mais l'estomac ne digère que par la présence de l'âme, qui lui conserve la vertu de digérer. C'est pourquoi, lorsque l'âme se sépare du corps, toutes les fonctions de la vie animale cessent à l'instant même, comme tout mouvement dans un pendule s'arrête à l'instant même où le ressort en est cassé. Preuve évidente que l'âme intellective est le principe unique même de tout acte, de tout mouvement, de tout phénomène de la vie animale, [expliquons encore davantage cette importante doctrine, par des comparaisons empruntées à la théologie ; car, Thomme ayant été créé à limage et à la ressemblance de Dieu, pourquoi lui contesterait-on le droit de chercher à se mieux connaître, en regardant son auguste Original ?

Saint Paul dit : « C'est en Dieu que nous vivoiis, que nous nous mouvons, et que nous sommes : In ipso enim vivinuis, movemuret smyius {Act. 17).» Évidemment, par cette grande parole, l'Apôtre des gentils n'a pas voulu dire que nous ne vivons que de la vie de Dieu ; que ce n'est que Dieu qui nous meut dans tous les sens, et que nous n'avons d'être que dans l'être de Dieu. Ce serait le panthéisme ; ce serait rendre Dieu responsable de tous les actes humains. Le vrai sens de cette belle sentence est donc : Que, tout en vivant nous-mêmes, en nous mouvant nous-mêmes, en étant nous-mêmes et en nous-mêmes, nous ne vivons, nous ne nous mouvons, nous ne sommes que par la vie, par le mouvement, par l'être que Dieu nous a donnés et qu'il nous conserve. Ainsi Dieu agit en nous de deux manières : ou d'une manière immédiate, directe et particulière, comme lorsqu'il répand sa lumière dans notre esprit, sa grâce dans notre cœur; ou d'une manière médiate, indirecte et générale, en nous conservant l'être et les facultés qu'il nous a départis, et par lesquels nous sommes et îious opérons, et c'est vi'aiment nous.

256 § 93. COMMENT l'aMK INTELLECTIVE EST LA CAUSE

ET NON LUI, qui faisons ce que nous faisons. Par celte distinction, Ton comprend comment il se fait que nous ne pouvons rien faire ni même être qu'en Dieu, avec Dieu, et que cependant nous pouvons agir contrairement à la volonté de Dieu; en un mot, que nous sommes parfaitement maîtres de nos actes et seuls responsables de nos mauvaises opérations.

A l'exception près que Dieu n'est pas uni aux êtres créés d'une manière substantielle, il en est de même de l'action de l'âme intellective sur le corps; elle agit sur lui, comme moteur, d'une manière immédiate, directe et particulière, en déterminant, par un acte de la volonté, les mouvements extérieurs de sa moitié; et, comme forme substantielle, d'une manière médiate, indirecte, générale, conservant au corps son être, et à toutes les parties du corps les forces, les propriétés, l'aptitude par lesquelles ces parties exercent, elles et non Vâme, leurs fonctions spéciales. Par cette distinction, l'on s'explique aisément aussi comment il se fait que le corps ne peut rien faire, h'est même que par l'âme et avec l'âme intellective, et que cependant il opère, à l'insu de l'âme et contrairement au désir de l'âme ; en un mot, que le corps soit en quelque sorte indépendant de l'âme, dans l'accomplissement des actes de la vie animale. En sorte que c'est une pensée presque aussi grossière et aussi niaise de supposer plusieurs âmes dans Ihomme , pour ^e rendre compte de la pluralité de ses vies, que l'était celle des anciens manichéens, de supposer deux principes, l'un bon et l'autre mauvais, pour concilier la coexistence du bien et du mal dans l'univers.

§ 93. Suite du mcme sujet. Exposition de la doctrine de la théologie et de la philosophie. catholiques, sur les différentes manières dont Dieu, l'Anyc et VA7ne humaine sosT dans lkliku. — Dieu, ayant créé l'homme à sa ressemblance, a conféré à l'âme humaine le privilège d'être tout entière dans le corps et dans chaque partie du coi'ps, comme il est tout entier dans l'univers et dans tous les êtres de l'univers. — Conséquences péremptoires de cette magnifique doctrine sur l'âme, contre l'objection principale des

dualistes L'ignorance pitoyable de ces prétendus savants, touchant

cette grande philosophie, est la cause de leur erreur.

Afin de rendre plus claire cette réponse , nous avons besoin de rappeler ici cette profonde doctrine de saint Thomas, suivie

par toutes les écoles catholiques, touchant les différentes manières dont les corps et les esprits se trouvent dans un lieu, et dont les formes substantielles se trouvent dans leurs corps. Nous consacrerons d'autant plus volontiers quelques instants à l'exposition de cette doctrine, qu'elle est plus apte à faire comprendre d'autres importantes doctrines de la philosophie clu'étienne.

Tout ce qui est, quel que soit sa nature, peut, dit saint Thomas, se trouver dans un heu ; mais les corps ne sont pas dans le lieu de la même manière que l'Ange et Dieu y sont : Es^ae in ïoco diversiinode convenit corpori et Ange/o et Deo (I p., q. 32, art. 2 et 3). Les corps se trouvent dans le lieu circonscriplivement, parce que tout corps qui est dans un lieu y est circonscrit, selon ses dimensions et sa mesure, par le lieu qu'il occupe: Corpxis est in /oco circumscbiptive, quia commenauratiir loco. L'Ange n'est ni renfermé dans le lieu où il est , ni mesurable par lui ; il est déterminé par lieu, en tant qu'il est dans un lieu de manière à ne pas être à la fois dans un autre ; il n"est donc pas circonscriptivement, mais dpfinilivenient dans le lieu : Ati- (jfflus ciu/em non circumserijjtiie, citm non commensuretur loco, sed DEFINITIVE, quia ita est in une loco, quod non in alio. Mais Dieu, étant infini et ne pouvant être ni circonscrit ni défini par aucun lieu, et étant partout, ne se trouve ni circonscriptivement ni définitivement dans le lieu: Deus autem nec circumscriptive, nec définitive, quia est ubiqiic.

L'Ange (et à plus forte raison Dieu) est dit être dans un lieii, en tant qu'il exerce sa vertu dans ce lieu, de manière à ce que le lieu en soit immédiatement affecté. Il est donc dans le lieu en qualité de contenant parfait, et non en qualité de contenu : Angélus dicitur esse in loco, per hoc quod virius cjus immédiate contingit locum, per modurn conlinentis perfccti. Tout ce à quoi l'Ange applique immédiatement sa vertu est censé un lieu par rapport à lui, bien qu'il n'y ait pas continuité (espace continu) : Totum illvd, cui immédiate applicatur virtus Angeli, reputatur lit vnus locus ejus ; licet non sit continuum. C'est ainsi que l'Ange est dans l'àme qu'il éclaire, garde et dirige; et que, mais d'une manière encore plus complète et plus parfaite, Dieu habite dans l'âme qu'il possède par son amour et sanctifie par II. 17

258 § 93. COMMENT l'AME INTELLECTIVE EST LÀ CAUSE

sa grâce : quoique l'âme ne soit pas un Continu non plus.

Ainsi donc, l'Ange n'est pas dans le lieu, comme dans un point de l'espace, car le point de l'espace est une partie indivisible de l'espace, qui cependant est toujours un site; tandis que l'Ange est un êlre indivisible, lui aussi, mais étranger à tout ce qui est dans le genre de la quantité et du site : Naui puncliim est Indivisibile habens situm; sed Augelus est Indivisibile extra genus quanlitatis et silus. Il n'a donc pas besoin qu'on lui détermine un lieu indivisible selon le site , mais un lieu, divisible ou indivisible, plus grand ou plus petit, selon qu'il applique volontairement sa vertu à un corps grand ou petit : ce corps fîU-il môme un corps grand ou petit, et alors tout ce corps, auciucl il attache sa vertu, lui corresjjond comme étant son lieu : Unde, non est necesse, quod determinetur ei unus locus, indivisibilis secundum situttiy sed vel divisibilis vel indivisibilis, vel major vel niinor, secundum quod voluntarie applicat siiam virtutem ad corpus majus vel minus; et sic totum corpus, ad quod per suam virtutem applicatur, correspoîidet ei si eut locus.

Quant à Dieu, la théologie chrétienne enseigne qu'il existe en trois manières dans toutes les choses créées : par présence, par puissance et par essence. Exister, dans les choses créées, par présence, c'est les connaître actuellement toutes. S'y trouver par puissance, c'est opérer à leur égard, les créant et les conservant. Y être par essence, c'est être présent à tout, selon sa propre substance et sa propre entité. Cette troisième manière d'être de Dieu, dans toutes les créatures et au delà, constitue proprement le grand attribut de son immensité. Par cet attribut, Dieu est infiniment partout : dans le monde, il est en soi-même et dans les choses créées ; hors du monde, il est seulement en luimême, comme il y était avant la création du monde; et de plus il est hors du monde de tous les côtés {undequaque) par la diffusion infinie de son entité, et non par une présence locale, ou comme dans un lieu réel, car toute créature étant dans le monde, il n'y a pas de vrai lieu hors du monde. Mais cette diffusion infinie de son entité n'est pas de l'extension formelle; car être formellement étendu, c'est avoir des j)arties hors des parties, par rapport au lieu : ce qui ne saurait convenir à la simplicité de la nature divine ; mais c'est de l'extension virtuelle,

infinie, en tant que, par son immensité, il coexiste, selon toute sa simple entité, avec tout lieu et avec toute créature existante, et qu'il est en même temps apte à remplir, sans la moindre mutation ou circonscription de son être, tous les lieux et tous les espaces possibles, multipliés à l'infini. Enfin, la nature divine étant une et indivisible, non-seulement Dieu existe tout entier, hors de tout lieu, auprès de lui-même et en lui-même; mais encore il existe tout entier dans tous les lieux, dans tout le lieu et en chacune des parties de chaque lieu : Totus extra omnem locum, et quidem apud se ipsuin, et in se ipso, et totus in toio loco, et totus in quolibet parte loci.

Saint Thomas a dit : « Dieu est tout entier dans tous les êtres ensemble et dans chaque être, comme l'àme est dans le corps et dans chaque partie du corps : Sicut anima est tota in qualibet parte corporis, sic Deus est totus in omnibus et singulis (I p., q. 8, art. 2 et 3). » A plus forte raison l'on peut dire que lame humaine est dans son corps connue l'ange dans son lieu ; c'est-àdire comme contenant le corps, et non comme étant contenue par le corps; parce que, d'après le même Docteur, loin que le corps contienne l'âme, c'est plutôt l'àme qui contient le corps, et fait que les différentes parties du corps soient un corps et ce corps : Magis anima continet corpus, etfacit ipsum esse iinum^ quam e converso. A plus forte raison encore peut-on dire que l'àme est dans le corps non circonscriptivemenl mais définitivement, en tant que le corps la détermine par rapport au sujet de sa vertu, mais qu'elle n'est ni mesurable ni circonscrite par le corps ; et que le corps ne lui correspond comme un lieu pu elle est, qu'en tant que ce corps, auquel elle est unie, et non pas un autre corps, est le sujet de ses opérations.

C'est qu'en créant l'àme humaine d'une nature non égale, mais semblable à la sienne {ad similitudinem Dei factus est homo), d'une nature simple et spirituelle , Dieu lui a conféré, dans une certaine mesure, non-seulement fêtrc, l'intelligence, la sagesse, la puissance, la bonté, mais, en certaine manière, l'inmiensité aussi ; en sorte qu'elle est en elle-même, hors du corps et dans le corps, comme Dieu est en lui-môme, hors du monde et dans le monde. Elle est en elle-même, parce qu'elle subsiste en ellemême et par elle-même; se connaît elle-même, opère en elle-

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même, accomplit, à elle seule, les actes sublimes de la vie intellective, la génération des idées, de la raison, du verbe intérieur et la production des actes de la volonté. Elle est dans le corps, sansy être entièrement enfermée; car, parla pensée, elle peut se transporter hors du corps, se promener par l'univers, et môme hors de l'univers. Elle est dans le corps par présence^ parce qu'elle connaît une partie des phénomènes qui s'opèrent dans son corps. Elle y est par puissance, parce que, moteur du corps, elle le meut comme bon lui semble et le transporte où il lui plait; forme substantielle du corps, elle le fait être, le conserve dans son être, faii être toutes les parties du corps, et leur conserve les vertus, les aptitudes, les facultés requises pour accomplir les actes auxquels elles sont destinées. Elle y est enfin par essence, parce que, simple et indivisible, elle ne s'étend pas par tout le corps et hors du corps, fonnellement , ce qui est le propre de la substance matérielle, wms virtuellement, comme il convient à sa nature spirituelle. Et, enfin, elle est aussi tout entière dans tout le corps, et tout entière dans chaque partie du corps ; comme Dieu est tout entier dans tout le lieu, et en chacune des parties de chaque lieu. Seulement, cette manière d'être de Dieu, en tout, lui est propre, nous le répétons, par la diffusion de son entité infinie et de son immensité; tandis que l'àme humaine n'est de la même manière dans le corps, que parce qu'elle esi forme, non accidentelle, m?ih substantielle du corps. Voici encore d'autres belles et profondes considérations de saint Thomas, sur cette mystérieuse manière dont l'àme est dans le corps :

« La forme substantielle est la perfection non-seulement du tout, mais aussi de chacune de ses parties. Car un tout, composé de parties ayant chacune son être, est une agrégation de différents êtres accidentellewent unis, un tout accidentel, comme une maison, dont les parties ont et conservent leur être, môme après leur union : la forme donc qui ne donnerait pas un être connnun aux parties du tout, ne serait semblable qu'à la forme que l'architecte a donnée aux pierres et au bois, i)Our en former une maison; ce serait une forme artificielle et purement accidentelle. Puisque donc l'àme est forme substantielle, elle doit être la forme et l'acte non- seulement du tout, mais

de chacune des parties, et c'est elle qui doit leur donner l'être. C'est pourquoi, lorsque l'âme en est partie, ce n'est que dans lin sens fort vague et fort équivoque qu'on appelle animal ou homme le corps qui reste ; c'est dans le même sens que l'on appelle animal un animal peint ou de pierre. 11 en est do même de la main, des yeux, de la chair et des os du cadavre : on ne continue à nommer ainsi ces parties que dans un sens très-étendu et impropre, pour indiquer plutôt ce qu'elles étaient que ce qu^elles sont ; car à la vérité ces parties ne sont plus ni main, ni yeux, ni chair, ni os, puisqu'elles ne sont plus aptes à remplir les fonctions propres de ces organes. Tout ce qui demeure dans son espèce, même après la dissolution du tout, comme les pierres et le hois d'une maison démantelée, conserve les propriétés et l'opération propres à l'espèce. Mais, au départ de l'àme, les différentes parties du corps humain n'ont plus l'opération de leur espèce, ne sont plus des organes des différentes fonctions de la vie animale; donc il est évident que ces parties n'ont pas d'être à elles, puisqu'elles ne peuvent pkis exécuter aucun acte propre lorsque l'àme s'en est séparée.

"Or tout acte premier ou toute forme est et doit être dans la chose dont il est forme ou acte ; mais l'âme est forme et acte non-seulement de tout le corps, mais aussi de chaque partie du corps : donc elle est non-seulement dans tout le corps, mais aussi dans chaque partie du corps (1). »

Non-seulement l'àme est, mais elle est tout entière dans tout

(1) « Quia anima unitur corpori ut forma, necesse est quod sit in foto et qua- « libet parte corjjoris ; non cnini est forma corporis accidentalis, sed substan- '< lialis. Substaulialis autem forma non solum est perlectio totius, Fcd cujusli- " liet partis. Cum enim totum consistât ex partibus, Connu totius, qua^ non dat « evse singulis partibus, est compositio et ordo ; sicut lorma domus.et lalis (orina « est ac'identaiis. Anima vero est forma si.bslantialis. Unde oporlet quod sit i< forma et acliis non solum totius, sed cujusiibet partis. Et ideo, recedenle « anima, sicut non dicitur animal et fiomo ni>i equivoce, quemudiiodum ani- « mal pictum vel iapideum, ita est de manu etoculo aut carne et osse. Cujus (1 sij;num est quod nulla pars corporis liabet proprium rpus, anima recedente, « cum tamcu omue quod retinet speciem, retineat operationem speciii. Actus « autem est in eo cujus est acius. Unde oportet aniniaiu c;se iu loto corpore, « el in qualibet parte corporis (1 p., q. 8). »

262 § 93. COMMENT l'AME INTELLECTIYE EST LA CAUSE

le corps et dans chaque, partie du corps. « La totalité, poursuit saint Thomas, est de trois espèces, 1° Il y a une totahté qui peut être coupée en parties quantitatives : c'est la totalité de toute ligne ou de tout corps. 2° Il y a la totalité qui peut se diviser en parties purement rationnelles ou dans les parties de l'essence de la chose: connue la chose définie peut se résoudre dans les parties de sa définition, et tout composé substantiel, dans la forme et la matière. 3° Il y a, enfin, la ioiàWiù potentielle, qui se divise selon les diflérents degrés de vertu qu'elle déploie (1).

« La totalité de la première espèce ne peut nullement convenir à rame humaine, qui, substance simple et spirituelle, est indivisible, et ne peut se partager en parties quantitatives. Ce n'est donc point par une partie d'elle-même qu'elle se trouve dans un endroit du corps, et par une autre partie dans un autre endroit du même corps. Elle ne se trouve pas plus tout entière dans tout le corps et dans chaque partie du corps, par la totalité de la dernière espèce, ou par la totalité potentielle, ou selon toutes ses facultés, parce qu'elle n'est que par la puissance visive dans l'œil, par la puissance d'auscultation dans Toreille, et par la puissance sensitive dans le reste du corps.

«Ainsi, quoique présent tout entier partout, par son entité infinie. Dieu se trouve cependant d'une manière spéciale dans certains lieux et dans certains êtres, comme dans le ciel, dans les temples et dans 1 "âme des Saints, à cause des effets tout spéciaux et sublimes qu'il exerce dans ces lieux et dans ces êtres, en répandant plus largement sur eux les richesses de sa bonté. Ce n'est donc que par la totalité de la seconde espèce, ou par la totalité de son essence, diversifiant ^ selon les parties du corps, les effets de ses facultés, que l'àme se trouve tout entière dans le corps et dans chaque partie du corps (2) : comme,

(() « Triplex est totalitas. Est cnini quoddam toluiii quoi dividiturin itarlcs <( quantilativas, siciit tota lincavcl totiiiii corpus. Est etiam foluinquod dividilur « in parles ratioiiiset cssiiiticT, siciit ditinituin lu partes dcfmitionis et coni- « posiliim rcsol\ilur in niateriain et fbrniain. Tertiiitu tolina est polentialc « quod dividilur in partes virlutis {Loc. cit.). »

(2) '< Quia anima tolaiilal. m quanlilafivani non liaIxM, nec per se ncc per « accideiis, sudicit diteVc quod anima l<jla esl in qualii)ef parle corporis seciin- « dum totalilaleni virlutis et essentiel', non autem secuLdum totalilalcm vîr-

en quelque sorte, c'est par son essence que, diversifiant selon les lieux et les êtres les effets de ses attributs. Dieu se trouve tout entier dans tout l'univers et dans chaque partie de l'univers.

Voilà de la science et du savoir, voilà de la vraie philosophie de l'âme; voilà ce dont nos prétendus savants ignorent même les premiers mots. Et c'est, hélas ! dans cet état de pauvreté et de dénuement de tout esprit philosophique qu'ils se posent en philosophes et en pédagogues de l'humanité. C'est à fiiire pitié !

Oh ! si l'école vitaliste eût soupçonné, même de loin, ces sublimes et magnifiques doctrines de la vraie philosophie, qui seules peuvent donner la connaissance philosophique de l'homme par Dieu et de Dieu par l'homme, elle aurait rougi d'avoir attribué à une âme purement organique, de sa création, des phénomènes de la vie corporelle qui ne sont et ne peuvent être, eux aussi, que le fait d'une seule et même came, l'âme intellective de création divine ; elle aurait rougi d'avoir fait du rêve de deux âmes daus l'honune le principe fondamental de l'anthropologie médicale! C'est ainsi que l'ignorance des vrais principes est une source féconde d'erreur, bien plus souvent que l'esprit d'orgueil et la mauvaise foi.

§ 94. On ré fuie ce sophisme de V('cole dualiste : Que la doctrine du doiirle DYNAMISME cst Simplement médicale. — Preuves nombreuses que celle doctrine est, tout bonnement, nue ancienne hérésie, condamnée constamment par V Église.

Nous venons de mettre à néant les objections des Dualistes contre notre doctrine; maintenant nous devons faire justice des sophismes et des prétendues autorités dont ils étayent la leur, et prouver une fois de plus que, comme le disaient les anciens, une mauvaise cause perd plus qu'elle ne gagne à être défendue: Causa patrocinio non bonappjor erit.

Le premier de ces sophismes que, dans sa lettre à M. le docteur Sales-Giron, M. Pécholier^ le tidèle héraut de M. Lordat, a ex-

« lulis, quia non sccunduin qiianilibet suani polentiani est in qualii)ot parte « corporis, sed sccundum visum in ocuio, sccundum audilum in aure, et sic « de aliis {Loc. cit.). »

264 § 9-J- DUALITE D'AMES DANS l'hOMME,

posé, avec la simplicité d'un enfant et la bonne foi d'une âme honnête ( BEVUE MÉDICALE, won \ST^S,parJ. 282 ), est «que la doctrine du double dynamisme, purement pliysiologique, estdespliis innocentes, au point de vue religieux ; que le médecin chrétien peut la suivre en toute sùrelé de conscience, et que le théologien n'a rien à y voir. » Eh bien ! c'est le contraire qui est vrai. La doctrine de la pluralité des âmes dans l'homme est une doctrine en opposition flagrante avec l'esprit et la lettre des Livres saints et avec l'enseignement de la théologie catholique; elle est tout bonnement une hérésie, condamnée mille fois par l'Église.

D'après riiistoire biblique de la créalion, l'homme n'est que le composé d'un corps formé du limon de la terre et d'wne âme créée par le souffle de Dieu, et, ainsi que tout ce qui vit sur la terre, il n'a qu'LJNE âme vivante : Omnibus viventibus, in quibus est anima vivens (Gen. I): c'est-à-dire, une seule âme, un seul principe dynamique de tout son être , un seul principe de vie.

Conformément à cette révélation du Code sacré, il est dit, dans le symbole de saint Athanase, que, Dieu parfait, Jésus-Christ est aussi homme parfait, ou homme composé d'une âme rationnelle et de la chair humaine : Per/eclus Deus, peifeclus homo, ex anima ralionali et humana carne subsistens. Ainsi, l'homme n'a pas deux âmes, l'une intellective et l'autre sensiiive, mais une seule et même âme, Vdme rationnelle, et cette âme unique, incorporée à la chair, l'anime, la vivifie et en fait Ihomme naturel, l'homme parfait : Pcrfectus homo ex anima ralionali et humana carne subsistit.

Cette môme doctrine est rappelée dans tous les canons des conciles œcuméniques, touchant le mystère de l'incarnation. Au concile d'Éphèse, on s'est ainsi exprimé : « Comment avons- « nous, selon saint Paul, comnmniqué à la chair et au sang? si « ce n'est parce que l'âme humaine, iinie à lu chair, a, par son « adjonction intime à celte chair, complété cet être animé, rai- (( sonnable, qu'on appelle l'homme (1). »

Au chapitre Finniler du concile de Lalran, sous Innocent III,

(1) » Quoniodo canii cl sanguini comiiiuniiavimus? Anima luiniana.carni imita, uiuiin cl iliiul quidein pcr sui adjuiKlionem ralioue praediluin animal coinplevil, hoc csl homiiicm (Lauiîe, t. IH, p. 798). »

HÉRÉSIE CONDAMNÉE PAR l'ÉQLISE. 265

on trouve cette sentence : «Dès le commencement du temps, Dieu forma du néant, par sa toute-puissante vertu, un double ordre de créatures, spirituelles et corporelles, c'est-à-dire les anges et le monde; puis il créa l'homme, qui n'est qu'un composé d'ESPRiT et de corps : Sua omnipotenii virtute, simul ab inilio temporis, utramque de nihilo condidit creaturam, spiritualem et corporalem , angellcam. videlicet et mundanam ; ac deinde humanam, quasi communem spirilu et corpore.» Il n'y a donc d'autre principe, d'autre moteur du corps, d'autre âme dans l'homme que l'esprit ou l'âme int'^llective. Les Pères du concile de Francfort ont dit : « Nous n'ignorons pas que la na- « ture humaine ne résulte que de deux substances : Vdme et la « chair. Car la terre, dont la main du souverain Artisan a formé « avec un artifice si incompréhensible et d'une si admirable ma- « nière le corps de l'homme, n'a été animée que du souffle de « Dieu, lî^n sorte qu'on ne doit pas chercher à deviner comment « l'àme et le corps ne sont qu'un seul et même individu, l'homme « parfait ; car, pour être si intimement unis, l'esprit et la chair « n'en sont pas moins deux substances tout à fait différentes (1).» Le concile de Vienne a formulé dans ces termes l'Incarnation du Verbe : « En nous appuyant, avec une parfaite sécurité, sur le « fondement de la foi catholique, nous confessons hautement, « avec toute la sainte Église, que le Fils unique de Dieu ne s'est fait « vrai homme, tout en demeurant vrai Dieu en lui-même, qu'en « prenant, unies entre elles, les parties qui constituent notre naa ture, c'est-à-dire un corps humain passible et une âme intel- « lective ou rationnelle qui, par elle-même, a informé vraiment « et essentiellement le corps (2). »

(1) « Non ignorainus e\ duabu<; siibs/nrifiis humanam subsistere naluram, « ex anima niiniruia et carne. Ex llatu nami|iie animata est terra, tara incom- « prehensibili artc, inirabilique modo summi Artificis manu coiili^urala, ut « investigari plenius nequeat qualiter unum sit anima et caro, quae pert'eclum « elticiunt homiiiern, et tamen diversa sit substanlia carnis et spiritus (Labbe, « t. IX. p. 72). »

(2) « Fidei catholicse fundamento firmiter inhaerentes, aperte cum sancta « Ecclesia confitcniiir unigenitum Dei Filium... partes noitra? naturaj simul « unitas (ex ([uibus ipse iii se vcrus Deus existons, verus honio fieret) liuma- 0 nuin videlicet ( orpus passibile et animam intellectivam seu rationalem, ip-

266 § 94. DUALITÉ d'ames dans l'homme,

Ainsi donc, d'après l'enseignement des conciles généraux ou de l'Église, le Verbe éternel n'est homme que parce qu'il a pris iine âme Intellectlvc ci un corps parfaitement semblable au nôtre. L'âme humaine est donc l'esprit, et l'esprit est l'âme : c'est l'âme intellective, et non pas une âme d'une autre espèce, qui est unie au corps, et qui est le principe vital du corps, en même temps que le principe des actes de l'intelligence. Les parties constituant l'homme ne sont ni trois, ni quatre, mais deux : l'esprit et la chair; et c'est de l'union intime, substantielle du principe raisonnable à une chair dépourvue de tout autre principe dynamique, que se compose l'homme. Voilà la doctrine de l'Église touchant le composé humain. La doctrine du double dynanismc est donc contraire à la foi de l'Éylise.

Voici un argument plus direct. On sait déjà que c'est le propre de la forme substantielle de suhstantier, de spécifier et d'individualiser la matière. On sait aussi que toute âme est forme substantielle, et, par conséquent, principe unique dotons les mouvements et de la vie du corps auquel elle est unie. Or le concile général de Vienne, ayant , comme on l'a vu, déclaré dogme de foi cette proposition : « L^ime intellcclive est forme substantielle du corps humain,» a, par cela même, déclaré dogme de foi que la même âme intellective, qui accomplit toutes les fonctions de l'intelligence, est aussi le seul principe dijnami- (juc du corps et de toutes les fonctions de la vie animale. Dire donc que l'homme a deux âmes, l'une qui exécute les actes de l'ordre intellectuel, l'autre qui produit tous les phénomènes de l'ordre physique, c'est déclarer que l'âme intellective est tout à fait étrangère à ce qui se passe dans le corps, aux mouvements, à la vie, à l'élre du corps; c'est affirmer qu'elle n'a pas le moindre rapport avec le corps et qu'elle n'est pas unie subslantiellement au corps ; c'est nier ouvertement que l'âme intellective soit la forme substantielle du corps; c'est, par conséquent, professer une doctrine formellement contraire à un dogme défini ; c'est soutenir, en propres termes, une hérésie, et encourir l'anathème

" suiii rorpus vore et pcr se esseulialiier iuforniaDteni, assuiupissc {Conctl. « Yienn., Labue, t. XV, p. 53). »

HÉRÉSIE CONDAMNÉE PAR l'ÉGLISE. 267

que ce concile a prononcé contre quiconque ose nier que l'âme intellective est forme substantielle du corps humain : Si guis (lixerit aiiimam intellectivam non esse fonnam substantialem corporis humani, anathema sit.

Nous pouvons opposer un troisième argument, plus décisif encore. Dans le livre des dogmes ecclésiastiques, attribué à saint Augustin, et cité si souvent par saint Thomas, comme renfermant la profession de foi de tout savant vraiment chrétien, se trouve ce passage : « Nous n'admettons pas non plus « qu'il y ait deux âmes dans l'homme un. C'est l'erreur de Jacob « et des Syriens, ses partisans. Ce sont eux qui soutiennent que « l'homme a deux âmes, l'une animale qui anime le corps, et « l'autre spirituelle qui exécute les fonctions de la raison. Pour « nous, nous affirmons que l'homme n'a qu'une seule et même « âme, et que c'est elle-même qui, en même temps, vivifie le « corps auquel elle est intimement associée, et se gouverne « elle-même par les lumières de la raison : Neque duas animas « dicimus inhominevmo, sicut Jacobus etalii Syriorum scribunt; (( unam animalem, qua animetur corpus ; et alteram spiritualem, « qucB rationem ministret. Sed dicimus unam et eamdem esse « animam in homine, quse et corpus sua societate vivijicat, et a semetipsam sua ratione disponit {Lib. ecclesiast. dogmat., 9 cap. 15, in princip., t. III 0pp. D. Augustini). »

Voilà donc un exposé, le plus précis, le plus exact de la question qui nous occupe; et voilà la doctrine du double dynamisme ou des deux âmes dans l'homme, qu'on ose présenter comme une découverte moderne, convaincue d'être une doctrine professée par d'anciens sectaires, les Jacobites, stigmatisée, depuis mille ans au moins, dans les termes les plus formels, comme une hérésie bien caractérisée, et repoussée par tous les savants catholiques. Rien n'est plus clair.

Ce n'est pas là le seul témoignage de la tradition catholique qu'on puisse citer cou Ire la doctrine des deux âmes. Dans son traité De l'Ame, Tertullien la combat comme étant l'un des blasphèmes des manichéens et des gnostiques {De Anima).

Théodoret nous la présente comme l'une des hérésies des Apollinaristes, car « c'est des philosophes étrangers (au chris- « tianisme), dit-il, qu'ApoUinaire a appris la distinction de

268 § 94. DUALITÉ d'AMES DANS l'hOMME.

« Ydme et de Vesprit. C'est une erreur contraire aux saintes « Écritures qui enseignent que l'homme se compose d'uwe âme a et d'un corps [Epist. 155). » Ailleurs, le même auteur parle de cette erreur d'Apollinaire, dans les mêmes termes qu'elle est aujourd'hui professée à Montpellier: « Apollinaire, ajoute- « t-il, prtUend que l'homme est composé de trois substances : « du corps, de Vâme vitale et de Vâme raisonnable., qui s'appelle « Intelligence {Dialog. 2, advers. Eulych.]. »

Anastase le Bibliothécaire nous apprend que Photius avait trempé, lui aussi, dans cette erreur ; car il enseignait que l'homme est composé de deux âmes, et il en fut repris connue d'une très -pernicieuse erreur par le philosophe Constanlin, personnage d'une grande sainteté {Préf. au 8« conc. génér.).

11 est donc évident que la doctrine des deux principes dynamiques dans riiomme, l'un intelleclij et l'autre vital, n'est, ni plus ni moins, qu'une hérésie qui date de dix-sept siècles, qui, ayant reparu à différentes époques, n'a été enseignée que par des hérétiques, et qui, comme telle, a toujours été combattue par les savants catholiques et condamnée par l'Église.

Il faut donc être bien ignorant et bien aveugle pour venir l'enseigner au dix-neuvième siècle comme une nouvelle conquête du génie progressif de la médecine, et connue une théorie irréprochable au point de vue de l'enseignement catholique. Mais, quelque regrettable qu'elle soit, une pareille ignorance n'a rien d'étonnant dans un temps où des hommes qui prétendent savoir tout en sont, par rapport au catéchisme, où un élève de septième en est par rapport à la latinité.

.S 95. Impertinence d'un médecin de vouloir enseigner aux Ecclésiastiques VËchlure sainte et la théologie — On commence par réfuter les autorités invoquées en faveur du double dynamisme. — Les mots EbPiiiT et Ame ne signifient pas, dans les Livres sain/x , deux substances distinctes, mais deux facultés de la même âme dans l'homme. — Le Vtrbe intérieur de Vintellect. — Interprétation ridicule donnée par les théologiens dualistes du mot coNTii TioN. — C'est se brouiller en même temps avec la Theo^ logie, la Grammaire et le Sens commun.

Nous devons rendre cette justice aux dualistes de la nuance de M. Pécholier qui^, malgré leur imprudente excursion, que nous venons de signaler, sur le terrain de l'enseignement religieux, ils

l'espbit et l'ame sont la même chose. 269

sont du moins restés médecins. M. Lordat a pensé pouvoir s'élever plus haut, et, après avoir recueilli tant de légitimes lauriers dans le professorat do la médecine^ il s'est cru en état de donner des leçons de théologie. Nous n'exagérons rien; dans sa fameuse brochure; citée plus haut et intitulée : Accord de la doctrine anthropologique de Monipellier avec l'enseirpiejnent religieux, avec la force du raisonnement, avec la douceur et la grâce des formes qu'on lui connaît, il a appris aux théologiens qui lui ont fait de l'opposition qu'ils n'ont pas le sens commun, et que, dans tous les cas, ils ne comprennent pas leur Bible et leur saint Augustin aussi bien que lui, M. Lordat, comprend son Hippocrate et son Galien. «Comment? nous a-t-il dit d'un air de triomphe, vous ne savez donc pas que le dogme du double dynamisme se trouve, en toutes lettres, dans l'Écriture sainte et dans les Pères de l'Église?» {Accord, etc., p. 17 et suiv) Et là-dessus, de déployer une érudition théologique qui étonne.

Ce n'est pas que, connne Ta fait observer, à propos de ce théologien improvisé, la bevue médicale, ce n'est pas que la médecine moderne se préoccupe beaucoup de la religion et de l'orthodoxie; mais c'est que M. Lordat est trop bon logicien pour ne pas avoir vu qu'il fallait une clef à la voûte de son édifice, et pour la chercher ailleurs que dans l'enseignement religieux. Seulement, on n'a pas trouvé tout à fait logique que, dans le besoin de s'appuyer sur l'autorité de l'Église, il se soit institué autorité lui-même, qu'il se soit fait lui-même l'Eglise, ou qu'il ait interprété à sa guise l'enseignement de l'Église ; ce qui est faire du protestantisme à l'ombre et à la faveur du catholicisme.

La trinité humaine du prophète de Tilly est, comme nous l'avons fait remarquer, bien autre chose que celle du docteur de Montpellier. Dans celle-là, Ydme humaine est toujours l'àme humaine ; seul, V esprit humain est nouveau, car il n'est qu'un ange déchu, incarné dans l'homme. Dans celle-ci, Vesprit humain, au contraire, est toujours l'esprit humain, et, seule, l'àme est nouvelle; car elle n'est qu'une substance simple, étrangère à toutes les œuvres de l'intelligence, et chargée exclusivement de l'organisme humain. Cependant les théologiens de ces deux irinités si différentes les appuient à peu près sur les mêmes textes des livres saints et des Pères.

270 § 95. DUALITÉ d'ames dans l'homme.

Comme le Livbf, d'or, qui renferme les impiétés de Michel Vintras, a paru quelques années avant la brochure dans laquelle M. Lordat a déposé ses excentricités, on pourrait croire que le professeur a copié le prophète. Cela a pu d'autant plus facilement arriver, qu'absorbé par ses profondes études sur les auteurs de médecine, M. Lordat paraît n'avoir pas eu le temps de lire une seule page des livres ecclésiastiques ; et qu'il a bien pu, par conséquent, emprunter ses citations à quelqu'un du métier, qui, ayant écrit avant lui, a semblé avoir écrit pour lui. Vintras lui-même , occupé de la fabrique de ses cartons, qui ne lui a pas porté bonheur, n'a pu puiser en lui-même, ni dans les livres écrits, les doctrines et les citations contenues dans le Livre d'ob; aussi avoue-t-il modestement avoir tout appris par révélation d'en haut. C'est le Seigneur lui-môme, la sainte Vierge, saint Joseph et saint JMichel, qui ont été ses instituteurs; et c'est surtout un archange, inconnu jusqu'ici, et ap])elé Sadraniel. son esprit céleste à lui, incarné en lui, qui l'a éclairé, en lui parlant à chaque instant; car on comprend que la grandeur, la sainteté et surtout la pureté d'un personnage tel que Vintras, exigeaient que l'esprit qui lui était échu ne lut qu'un archange.

A la différence que le docteur les a ramassées sur la terre, et que l'évangéHsle les a reçues en ligne droite du ciel, les autorités par lesquelles ils démontrent l'orthodoxie de leur trinité respective sont les mêmes. En les expliquant donc, ces autorités, dans leur sens véritable, dans le sens de l'Église, nous ferons d'une pierre deux coups, nous désarmerons, une bonne fois pour toutes, deux grossières erreurs, deux hérésies qui se reproduisent sans cesse, sous des formes nouvelles, ou plutôt une même erreur, une même hérésie à double face.

Pour nos sublimes interprètes de l'Écriture, la distinction réelle, substantielle entre lame et l'esinit, ou le dualisme animique, se trouverait d'abord en toutes lettres, dans ces paroles de la sainte Vierge: « iJon âme glorifie le Seigneur, ei mon esprit « a tressailli d'allégresse en Dieu , mon Sauveur : Magnijicat a anima mea Dommum ; ei exuliavitspirilus meus in Deo, salu- « tari meo ; » conmie aussi dans le psaume, dans lequel l'esprit du prophète demande à son âme: a Pourquoi es-tu triste, au

l'espeit et l'ame sont la même chose. 271

« point de me troubler? Quare tristis es , anima mea,et quara « conturbas me ? »

Quelle niaiserie ! N'est-il pas reçu dans le langage humain d'attribuer quelquefois ce que l'homme fait à la puissance, à l'organe, par lesquels il le fait? Ne dit-on pas souvent: « Ma mémoire me fait défaut; — Mon intellect ne comprend pas; — Ma volonté n'en veut pas; — Mon cœur ne bat pas; — Mon estomac ne digère pas; — Mes pieds ne veulent plus marcher"? » — Or qui a jamais conclu de cette façon de s'exprimer, commune à tous les hommes, que la mémoire, l'inteUcît, la volonté, le cœur, l'estomac, les pieds, sont des êtres divers, des substances différentes, des âmes distinctes l'une de l'autre, et que l'homme a, au moins, une bonne douzaine d'âmes ?

Est-ce qu'il n'est pas d'un usage universel que l'homme emploie le mot âme pour indiquer ce qui se passe dans sa partie sentimentale, et le mot esprit pour signifier les opérations de sa partie intelligente? Est-ce que, par les termes esprit et âme, on a entendu autre chose que la différente nianière dont la faculté de comprendre et celle de sentir, de la même âme, sont affectées et dont elles opèrent ? Dire donc quf>, par ces deux termes, l'auguste Mère de Dieu a désigné deux êtres, deux substances distinctes, résidant en elle, c'est dire que les hommes reconnaissent un double soleil, parce qu'ils appellent le même soleil, tantôt lumière et tantôt feu.

Tout être qui a l'intellect, dit saint Thomas, a aussi la volonté, comme tout être quia le sens a aussi l'appétit animal : In quolibet habciite ititellcctum, est voliinta'i : sicut in quolibet habente sensuni, est appetitus animalis. Tout être intelligent est donc double dans son unité, car il est intellect et volonté; mais c'est là une dualité de puissances, et non une dualité de substances ou de natures (1).

(I) Ailleurs, le Docteur angéliqiic a a'iisi ex|ili(iU('; la raison pour lafiucUe la même âme liuinaino se dit àmc et espiil ; « Il faut bien considérer, a-t-il dit, « <iue l'ànio rulïonnelle est vraiment et en même temps ùme et esprit. Ou la n dit âme, à cause de la verlu qu'elle a commune avec toute autre espèce d'i\- « mes, la vertu d'animer le corps et de lui donner la vie. C'est pouniuoi l'K- « criture a dit de l'iiomme, qui menait de recevoir l'àme, qu'il devint une « (Une vivante, c'est-à-dire une âme viviliant un corps. Mais on appelle aussi

272 § 95. DUALITÉ d'aMES DANS L'HOMME.

Dans le langage de l'Écrilure sainte et des Pères, comme dans le langage ordinaire des penples chrétiens, les mots esprit et âme sont employés indistincfoment l'im pour l'autre, et tous les deux pour signifier tout entière la partie la plus noble de l'homme, la substance simple, spirituelle, douée de deux nobles puissances, l'intellect et la volonté.

C'est ainsi que Jésus-Christ lui-même a appelé indistinctement âme et esprit cette noble partie de son humanité .'^ainte ; il l'a nommée âme, lorsqu'il dit : «Mon âme est triste jusqu'à la mort.» Et il l'a nommée espri', lorsqu'il s'écria: « Père, je remets mon « esprit entre vos mains. » Et c'est ainsi que saint Jean, en rapportant la mort du Seigneur a dit : «Et, baissant la tète, il rendit « son esprit ,•» au lieu de dire, « rendit .ww âme. » Saint Paul en a fait de même. Tantôt il appelle ûmc l'esprit, comme lorsqu'il dit: « Je me dévoilerai très-volontiers pour vos âmes p-y et tantôt il a appelé esprit l'âme, comme dans ce passage: « Soyez fer- « vents par rapport à VespHt. — Si, en secondant les mouvements « de Vesprif, vous mortifiez les faits de la chair. — Que la grâce « de Dieu soit avec votre esprit. » Mais si, dans ces passages et dans mille autres qu'on pourrait tirer de la Bible, des Pères et des écrivains ecclésiastiques, le mot dine signifie aussi l'esprit de l'homme, et le mot esjjrit signifie aussi son âme, il est également ridicule de dire, comme le veut Vintras, que le mot esjji'it signifie un ange, dans l'homme, distinct de l'esprit qui anime l'homme; et que le mot âme, comme le prétend M. Lordat, désigne le principe vital, distinct de l'âme intellective de l'homme.

« l'ànie rationnelle Esprit, à cause de la Acilii, toute propre à elle , cl que 't nulle autre espèce d'àines ne partage, d'élre une substance immatérielle et « imellickme; Coiisidcrandttvi es/, quod anima ra(ionalis,et anima cslct « spirilus. Diciliir aiitctn esse \î>nift., secundum illud quod est sibi com- '< munc cinn aliis onimabus , quod est vilain corpori dure. Vnde dicitur, " GtNEM, il ; l'Factus est liomo in animam vieenlem,» id est, vitam corpori « dantem ; sed spiiutis dicilur, secumlum illud quod est propnum sibi, ci « non uliis onimabus, qumt, scilicct, liabcat vii tuicm nilctleclivam iinmu- " terialem (I p., q. ^7, art. 6).» Kien n'est plus précis, ni plus clair, ni jilus concluant, que celle explitation, contre l'abus que font les dualistes des mois Esprit et Ame.

l'espbit et l'ame sont la même chose. 273

Dans la langue française;, en particulier, qui est si philosophique, on dit communément: a II a beaucoup d'esprit. — C'est un esprit élevé, ou un faible esprit.» — Et: « Il a de l'âme. Je vous aime de toute mon âme. » Mais, en pareils cas, on distingue l'esprit et l'âme, non comme deux substances, deux natures, deux êtres, deux agents résidant dans l'homme, mais comme deux facultés, deux puissances, et, si on le veut, deux parties de la même substance, du même agent, du même être.

Quant aux mois du Psaume qu'on nous oppose, pourquoi dans ce Psaume le prophète n'aurait-il pas, d'après le style éminemment poétique des livres saints, traduit par des paroles l'un de ces entretiens ineffables que l'intelligence humaine a avec ellemême? Et pourquoi serait-on obhgé d'attribuer à deux intelligences, à deux âmes différentes, existant dans le même homme, ce dialogue prophétique, qu'il est si simple, si naturel d'attribuer aux différentes facultés de la même intelligence ou de la même âme? Parce que messieurs les dualistes ne comprennent pas un mot à ces merveilleux phénomènes de l'âme humaine, et que, dans l'épaisseur de leur esprit, ils ne peuvent se décider à admettre des entretiens possibles qu'entre deux êtres substantiellement différents, est-ce une raison pour qu'il en soit ainsi ?

Ils insistent d'un ton railleur: « Quelles sont ces facultés, « ayant chacune un verbe parlé, par lequel elles s'interrogent « et se répondent ? » Eh oui, messieurs, il y a vraiment le verbe des facultés humaines, comme il y a le Verbe des Personnes divines. C'est la parole intérieure, c'est le verbe de l'homme, pâle image de la parole intérieure, du Verbe de Dieu, le verbe que saint Augustin appelle le fils de l'intelligence, prolem mentis. Les divines Personnes ne se parlent-elles pas entre elles, d'une manière ineffable, dans les profondeurs de la même nature divine, sans que, pour cela, elles soient trois natures distinctes, trois Dieux? Pourquoi les trois puissances de l'homme, qui, d'après les deux plus grands docteurs, saint Augustin et saint Thomas, d'accord avec tous les Pères de l'Église, comme on l'a vu, représentent, d'une manière très-imparfaite sans doute, les divines Personnes, ne sauraient-elles pas se parler dans les profondeurs de la même intelligence, sans que pour cela elles non plus soient trois êtres

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